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Chrétiens et juifs, ... des amis ! |
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Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif. |
Le MEIRI
Portrait
d’un Rabbin Catalan de la tolérance
(1249 – 1316) Recension d'un livre du rabbin Philippe HADDAD Notre ami le Rabbin Philippe Haddad, dont Yerushalaïm a publié plusieurs
études précieuses, a fait paraître l’an dernier un livre, petit par le volume (118 p.), mais d’une remarquable
densité et profondeur, sur la vie et l’œuvre du Meiri, rabbin catalan du 13e.
siècle. Ce rabbin demeure célèbre pour la tolérance qu’il a manifestée à
l’égard des autres confessions monothéistes, Christianisme et Islam, en dépit
des péripéties conflictuelles et parfois dramatiques qui ont marqué, comme on
le sait, les relations de ceux-ci avec le Judaïsme. L'auteur a consacré la première partie de son
livre à présenter un survol de la vie de la diaspora juive en terre chrétienne
(et musulmane) après la destruction du second Temple en 70. Yerushalaïm
recommande à ses lecteurs la lecture de ce livre et, pour les y encourager, en
présente ci-dessous un condensé succinct composé par Joël Putois
Le Meiri en son temps
Depuis
la destruction du premier Temple, la Judée a été constamment occupée
(Babyloniens, Perses, Grecs, Romains), par des nations polythéistes. Cela ne
signifie pas que l’homme en soit diminué dans sa dignité. Ainsi tout être humain
porte l’image divine en lui, le monde repose aussi sur les justes des nations
et l’espérance messianique envisage une fraternité universelle. Mais pour
l’heure, les nations étaient idolâtres et la mémoire d’Israël était trop
marquée par les guerres, l’occupation de sa terre et les exils. L’essor
de l’Eglise et la conversion de Constantin, baptisé en 337, ne feront que
renforcer ce sentiment. Pour le Judaïsme, la divinité, voire la messianité de
Jésus sont contestées, l’attitude des Pères (mesures discriminatoires) et la
naissance d’un antisémitisme théologique (les thèses du Verus Israël ou du
déicide) consomment définitivement la rupture. De la part de l’Islam, les Juifs
auraient pu espérer un meilleur traitement. Mais les rapports avec Mahomet deviennent
tendus et le juif (comme le chrétien) est défini dans le Coran comme dhimmi
(protégé). La porte reste ouverte sur l’ambiguïté entre tolérance réelle et
vexations, pogroms, expulsions qui, même s’ils furent moins fréquents qu’en
terre chrétienne, vont marquer la mémoire juive. En
réaction, le regard porté par le judaïsme rabbinique sur le monde non-juif dans
sa globalité restera méfiant. Certes, les juifs sont en exil chez les nations
et se doivent de respecter les lois et coutumes des pays d’accueil. Mais au
plan confessionnel, la seule théorie positive portée sur le christianisme et
l’islam est qu’ils préparent le monde à la reconnaissance du Dieu Un.. Cela
n’implique pas qu’ils possédassent une valeur intrinsèque. Dans ce
contexte, la thèse du rabbin Ménahem Haméiri, que l’on peut taxer de libéral
(son principal ouvrage est aujourd’hui encore cité en référence dans les
académies talmudiques les plus orthodoxes), va constituer une véritable
révolution intellectuelle et spirituelle. Alors que ses contemporains utilisent
l’immense jurisprudence du Talmud pour étayer leur méfiance à l’égard de la
Gentilité, c’est du cœur même de cette casuistique que ce rabbin perpignanais
puisera ses propres arguments pour offrir une pensée religieuse philosophique
et scientifique ouverte. Il n’est pas exagéré de voir en lui un précurseur des
penseurs des Lumières et de la Science du Judaïsme. En ces
prémices du 21e. siècle qui débutent en Occident, et notamment en
France, par une effervescence du
dialogue inter-religieux, mais aussi où la violence et la passion meurtrière au
nom de Dieu (quel Dieu ?) sont malheureusement toujours vivaces à travers la planète, nous pensons qu’un auteur
comme Ménahem ben Salomon, dit Le Méiri, de Perpignan, mérite d’être connu pour
que le dialogue entre hommes de foi et de bonne foi puisse se poursuivre pour
la paix des cœurs. Le contexte socio-spirituel
Après la
destruction du second Temple en 70, les Juifs, suivant les légions romaines
s’installent en Gaule du sud puis émigrent au nord et au temps de la première
croisade la population juive de l’Europe de l’ouest et du nord est estimée à
20.000 personnes. Les Carolingiens et les Mérovingiens les ont appréciés car
ils sont polyglottes, cultivés et possèdent un tissu de relations dans toute
l’Europe et au-delà de la Méditerranée. Mais, peu à peu le clergé au début du
Xe. siècle est suspicieux à leur égard
et cherche à les amoindrir pour avoir refusé la messianité du Christ et avoir
commis le déicide. Au départ de la première Croisade les Juifs de Rhénanie sont
massacrés en grand nombre. Les papes protestent et la Bulle ‘’Sicut
Judeacus’’ du pape Callixte II (vers 1120) garantit la protection des Juifs
et demeurera en vigueur durant tout le Moyen Age. Mais le départ des Croisades
suivantes de France et d’Angleterre sont l’occasion de nouveaux massacres. En 1215,
au Concile de Latran, des discriminations sont appliquées aux Juifs dans leurs
relations avec les Chrétiens. A
l’hostilité religieuse s’ajoute une hostilité économique. Les souverains
balancent entre le souhait de voir les Juifs stimuler par leur savoir-faire
l’économie locale et la tentation de les chasser pour les spolier de leurs
biens. Philippe Auguste puis Philippe le Bel auront recours à ces manœuvres. Dès le
11e. Siècle, dans la France du nord, le judaïsme subit l’influence
culturelle du milieu ambiant. Les érudits juifs répandent l’exégèse biblique et
talmudique. Le plus célèbre est Salomon
Itshaki, dit Rachi (1040 –
1105). Les maîtres abondent en Occitanie (Narbonne-Montpellier). C’est là que
dès le XIIe. Siècle s’organise les premiers cénacles
kabbalistes. Globalement,
les Juifs vivent en paix dans cette
France du sud, bien qu’ils restent toujours dans un statut d’infériorité sur le
plan religieux et soumis aux bonnes grâces du prince et de l’Eglise. Persiste
donc le risque d’être pris pour bouc-émissaire, jamais à l’abri d’une expulsion
ou d’un massacre. Mais comparé au pays du Nord ou à l’Andalousie almohade, il
fait bon vivre en terre catalane. C’est là que naît le Méiri en 1249 à Perpignan où il
mourra en 1316. Le Méiri, son rôle dans les
péripéties de l’époque
Il
reçoit une ample culture générale et biblique et, doté d’un esprit de synthèse,
il harmonise les méthodes classiques d’enseignement ashkénase, sépharade, française
(Rachi-tossafiste). Habité par deux cultures, comme Maïmonide, il est à l’aise
aussi bien dans la jurisprudence rabbinique que dans la pensée
aristotélicienne. Ceci le conduit à être un homme de dialogue et d’ouverture
d’esprit. Il rejette tout autant l’astrologie divinatoire, les formules
magiques tirées des versets bibliques, les amulettes, etc., mais aussi le
rationalisme froid et sans ferveur. Il fait partie des sages de la voie moyenne Il est célèbre par deux ouvrages
principaux : « Hibbour Hatéchouva », traité de la Repentance et
« Beth Habéhira », commentaires du Talmud. Ses œuvres secondaires
sont : « Kyriat Sefer » sur l’écriture du rouleau de la Torah,
« Maguen Avoth » coutumes juives occitano-catalanes, « sefer
Hamidoth » livre des vertus, et un commentaire de la Haggadah de Pâque,
exégèse de la sortie d’Egypte, ainsi que diverses exégèses du Pentateuque, des
Psaumes et des Proverbes. A l’instar de Maïmonide, il tente d’accorder certains
textes du Midrash avec la Raison, afin d’éviter l’extravagance imaginative. Il faut
savoir que depuis 1150, des querelles s’élèvent entre rabbins partisans ou
ennemis de l’étude des sciences profanes et de la philosophie grecque, Jusque
là l’Occitanie-Catalogne est un haut
lieu d’études rabbiniques axé essentiellement sur les textes traditionnels. A
cette date de 1150 arrive d’Andalousie, chassé par les Almohades, l’Andalou
Juda Ibn Tibbon disciple de Maïmonide. Délaissant quelque peu la jurisprudence
rabbinique, ce Tibbon estime que l’essentiel du Judaïsme passe par la pensée.
Il pratique les sciences et la philosophie et décide de traduire un certain
nombre d’écrits de la pensée juive hispanique d’expression arabe, rendant
accessible ce savoir aux communautés juives d’Occitanie. En 1204 son fils Samuel Ibn Tibbon traduit
en hébreu le « Guide des Egarés » que Maïmonide avait publié
au Caire en 1185. Cette traduction suscite un vif engouement pour les matières
dites profanes, ce qui inquiète les traditionalistes. En France et dans les
royaumes hispaniques Maïmonidiens et anti-Maïmonidiens s’accusent mutuellement.
Certains font même appel aux Dominicains de l’Inquisition qui ne se font pas
prier ! Les maisons juives sont fouillées et des centaines de livres sont
brûlés en 1233 à Montpellier. Ce
conflit n’est pas anodin. Il touche à l’essence même de l’identité juive.
Celle-ci doit-elle vivre repliée sur elle-même et ne s’attacher qu’aux textes
bibliques et à sa tradition orale et ésotérique ? Ou bien doit-elle être
constamment ouverte au monde , aux sciences et à la philosophie ? La Bible se suffit-elle à elle-même ou
peut-elle participer des questions de sens qui agitent la société à côté d’autres savoirs, d’autres sciences et d’autres
fois ? Question toujours
d’actualité ! La première option
fut celle d’une grande partie de la tradition orthodoxe qui s’appuya sur la
négation de la démarche philosophique d’un Maïmonide ou d’un Méiri pour offrir encore plus d’élan à l’option mystique.
Un esprit ouvert aux autres
Christianisme
et Islam C'est
son regard sur le Christianisme et l'Islam qui nous intéresse tout
particulièrement et qui lui mérite le titre donné par Philippe Haddad de
"rabbin de la tolérance". .Le
Méiri n’est pas le premier à avoir émis des idées positives sur les autres
religions. Mais ses prédécesseurs sauvaient de façon apologétique le Talmud et
la Communauté. Le Méiri a été le premier à élaborer à ce sujet un système
cohérent de pensée. Dans les
rapports avec les « nations » les rabbins du Talmud séparaient
l’humanité en deux catégories : les 70 nations issues de Babel soumises
aux 7 commandements de Noé et les descendants des Patriarches, enfants
d’Israël, dotés de 613 commandements. Le premier commandement de Noé vise la
reconnaissance de l’ unité divine. Tant que
les nations ou religions n’acceptent pas ce corpus de base, en particulier un
monothéisme absolu, elles sont considérées comme idolâtres.et toute une
législation doit leur être appliquée comportant notamment des prohibitions de type économique et de type
relationnel. De ce point de vue l’Islam ne posait aucun problème, son
monothéisme étant sans faille. Le christianisme va rester suspect pour les
décisionnaires juifs du Moyen Âge, à cause de sa foi en la Trinité. Si
Israël avait vécu hors de la sphère occidentale, les choses auraient pu en
rester là, mais la réalité concrète et quotidienne bousculait la pure
rhétorique talmudique. Aussi au Xe. Siècle Gershom de Mayence, dit
« Lumière de l’exil » diminua l’intensité de ces prohibitions,
prétextant que si les juifs ne commerçaient pas avec les chrétiens au moment de
leurs solennités religieuses, les juifs ne pourraient subsister. Ceci s’appuyait sur des fondements
talmudiques disant par exemple : « Les non-juifs qui vivent hors
de la terre d’Israël ne sont pas de vrais idolâtres, mais ils ne font
que perpétuer les conduites de leurs pères ». Gershom en déduisait que
les chrétiens étaient donc des idolâtres sans l’être vraiment ! Le
regard porté par le Méiri va radicalement trancher avec l’approche classique er
même avec celle qui se développera par la suite dans de nombreux milieux
piétistes. Pour le Méiri ni le musulman ni le chrétien ne peuvent être taxés
d’idolâtres. Ce sont deux branches issues du tronc d’Israël, des nations
éduquées par des conduites religieuses. Le Méiri ne justifie pas ses opinions
sur des circonstances du moment mais par un regard hautement positif porté sur
l’Eglise et la Mosquée. Tout en demeurant dans une démarche talmudique, le
Méiri alimente sa réflexion par des considérations
d’ordres philosophiques et historicosophiques, ce qui pour un esprit orthodoxe
rigide est suspect, car cette approche relativise le caractère absolu de la
Révélation et affaiblit la halakha. Le Méiri réalise un mariage : le
philosophique alimente le talmudique. Il est
en cela disciple de Maïmonide : Le
projet ultime de l’homme est d’atteindre les vérités divines soit par la
prophétie soit par l’usage d’une raison épurée (ce fut le cas des grands
philosophes, Platon, Aristote, etc.). Pour le monothéisme, s’il y a inspiration
prophétique, scientifique ou artistique, elle ne peut provenir que de Dieu
seul. D’ailleurs,
disait déjà le talmud : « Le sage est supérieur au prophète » La vraie
idolâtrie : Cet
optimisme fondamental découle d’une vision positive de l’homme, de tout homme.
Pour le Méiri, il n’existe aucune différence de nature entre le juif et le
non-juif. Chaque homme peut parvenir à découvrir les grands principes du monothéisme, à l’instar d’Abraham qui,
après avoir adoré le soleil et la lune a « reconnu son Créateur ». La
différence entre un croyant de Dieu et un idolâtre n’est pas fondée sur une
essence différente, mais sur une conduite différente. Le clivage n’est
donc pas essentiel mais contingent. L’idolâtre
est celui qui rend un culte aux armées célestes et nie donc le monothéisme, ce
qui exclut le chrétien ou le musulman. Faisant référence au Midrash le Méiri
rappel le principe talmudique : ‘’Il n’existe pas de déterminisme
astral pour Israël’’. Israël qui a accepté la Torah, a une relation directe
avec Dieu. Les 70 nations sont soumises à un déterminisme astrologique (ce sont
les princes célestes mentionnés par le Midrash). Pour le Méiri, la spécificité
d’Israël à cet égard (relation directe avec Dieu) doit être ouverte aux
chrétiens et aux musulmans. En d’autres termes, Israël est un terme générique
pour les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans. Dans
cette optique évolutionniste du Méiri, le christianisme et l’islam deviennent
des partenaires d’Israël dans la révélation du vrai Dieu. L’approche originale
du Méiri évite de poser la question de la vérité religieuse. La question de
savoir si le Judaïsme est vrai ( au sens de
2 + 2 = 4) ne l’intéresse pas . Toute religion qui éduque l’individu et
par conséquent la société, dans le sens de la crainte de Dieu, de la pratique
de la justice et de l’amour du prochain, est « vraie » ; sinon elle se fourvoie et devient la
caricature d’elle-même. Tous les peuples disciplinés par des conduites
religieuses ( sur le plan éthique) et qui servent Dieu (le Créateur), même si
leurs rites sont différents de ceux du judaïsme, sont à considérer comme des
membres d’Israël. L’idolâtrie
n’éduque pas, elle authentifie l’instinct. La religion au contraire appelle ses
fidèles à une discipline permanente en référence au Dieu créateur . C’est
pourquoi le christianisme et l’islam sont des religions authentiques et non des
idolâtries. Il
s’ensuit dans l’esprit du Méiri un statut nouveau pour l’apostat. Un clivage
est introduit entre celui qui abandonne la religion juive et celui qui se
convertit au christianisme ou à l’islam. Le Méiri écrit que : « le
statut d’apostat (méchoumad) ne s’applique qu’à celui qui tout en gardant le
nom d’Israël se libère du joug de la pratique religieuse. C’est pourquoi il
encourt un grand châtiment. Mais celui qui a quitté la communauté pour devenir
adepte d’une autre religion doit être considéré comme membre de cette religion
à tous les égards, sauf en ce qui concerne le mariage ». Ici,
le juif sans foi est bien inférieur au croyant d’une autre religion.. Ce
commentaire est unique dans les annales rabbiniques.. Il s’oppose à certains
discours postérieurs qui parleront de la sainteté intrinsèque à l’identité
juive. Le Méiri souligne qu’ainsi, il ne fait que rapporter l’avis des maîtres
occitano-catalans et, en particulier son maître Ruben ben Haïm. Une telle
conception est là encore révolutionnaire car l’apostat n’est plus celui qui
change de religion, mais celui qui rejette la religion quelle qu’elle soit,
c’est à dire le « joug de la royauté divine » ou la « crainte de Dieu » Bien que
le Méiri sût que l’invasion de l’Espagne par les Almohades entraîna la fuite de
Maïmonide ou des Tibbon loin de Cordoue, bien qu’il fût contemporain de
l’expulsion des juifs de France et que les discours anti-judaïques ne lui
fussent pas étrangers, il ne revint jamais dans ses écrits sur sa conception
universaliste. Il devait sans doute puiser sa foi ( et ainsi mériter notre
admiration !) dans les textes prophétiques qui annonçaient qu’un jour
l’humanité vivrait en paix, pratiquant une religion débarrassée de tout
fanatisme. Rejoignant
une question soulevée par le chercheur contemporain Jacob Katz, on peut dire
que le Méiri est un bel exemple montrant que le Maître reste d’abord un homme
habité par ses incertitudes et ses convictions. Ainsi, au moment des accalmies
devait-il être plein d’enthousiasme et au moment des dangers devait-il
ressentir quelques anxiétés face à ses idées , qu’il ne renia pourtant jamais. Il est
bien connu que les grands penseurs viennent toujours trop tôt … le Méiri fut de
ceux-là. Actualité du Méiri Auteur
mal connu en dehors des cercles talmudiques, le Méiri peut être qualifié, comme
l’a proposé Patrick Gifreu, de précurseur des Lumières. Dans ce Moyen Age des
Croisades, de l’Inquisition, de l’invasion almohade, des conversions forcées et
des autodafés, ce rabbin de Perpignan affirme la valeur hautement positive du
judaïsme, du christianisme et de l’islam ; tout en soulignant la haute
valeur de l’homme cultivé par la philosophie et les sciences, s’isolant tout à
coup de la grande majorité des maîtres de sa communauté. Même si durant
quelques siècles à Cordoue, les individus éclairés purent se rencontrer et échanger dans la paix, cela ne signifiait
pas que du point de vue dogmatique, théologique d’une religion, les autres croyants
ne parurent pas quelque peu inférieurs. Le Méiri eut le courage de proclamer
que les discours de supériorité, de type « ma religion est meilleure que
la tienne » ou « mon Dieu est supérieur au tien » devaient
laisser place à l’essence éthique du message spirituel. En un
mot, si les religions ne commencent pas par discipliner les fidèles dans le
sens du bien, de la tolérance, du respect et de l’amour de l’autre, en quoi
sont-elles encore des religions ?
Ne sont-elles pas plutôt des idolâtries travesties ? Le fanatisme, le chauvinisme, le
nationalisme n’ont rien à faire avec une spiritualité bien comprise et bien
vécue. Certes,
le Méiri reconnaît que la Révélation du Sinaï est un point de départ pour les
civilisations ultérieures ; mais il se refuse à faire du peuple juif un
peuple élu, « supérieur » dans son droit, telle que la critique
antisémite n’a pas manqué de le répéter. S’il y a élection, elle n’est pas de
droit, mais de devoir. Et elle ne se limite pas au peuple d’Israël historique sorti d’Egypte, mais à toutes les
bonnes volontés qui au nom de ce Dieu , Créateur, Libérateur et Miséricordieux,
appelle les fils de l’homme au parachèvement du monde. Ce parachèvement qui est
d’abord une fraternité à bâtir. Ainsi l’impératif d’amour de Jésus, le discours
de tolérance de Mahomet, font des fidèles de l’Eglise et de la Mosquée des
« Israël » en puissance. Les
réticences du judaïsme à convertir les nations trouvent ici une justification
supplémentaire : pourquoi vouloir devenir Israël en embrassant les règles
contraignantes de la Synagogue, alors que le chrétien ou le musulman peut être
Israël dans le respect le plus parfait de sa propre foi ? Certes, une telle approche bouscule ! Elle bouscule l’identité juive dans sa
dimension religieuse, mais elle bouscule aussi le chrétien et le musulman dans
leur propre conception universelle. Et peut-être que par delà ces monothéismes,
interpelle-telle les autres croyances, le bouddhisme en particulier si en vogue
aujourd’hui et même les humanismes athées de nos sociétés occidentales. L’orthodoxie juive
face aux autres religions Ces questions
interpellent le judaïsme dans son identité religieuse. Si le judaïsme
rabbinique sut maintenir son particularisme volontairement ou en réaction à
l’antisémitisme, sa dimension universaliste fut souvent réduite par les
conditions difficiles de l’exil. Devant l’Emancipation offerte en 1791,
permettant aux juifs de jouer un rôle de citoyen, nombre d’entre eux issus des
milieux piétistes durent « s’émanciper » d’un carcan trop lourd pour
vivre les paris de l’universel.. Il n’est pas faux de dire qu’à de rares
exceptions près, la réaction à la modernité fut la méfiance, quand ce ne fut
pas la fermeture. L’expulsion
des juifs d’Espagne fut un véritable traumatisme. Il mit un terme au long travail d’harmonie entre
science, philosophie et religion, réalisé par les maîtres catalans et
cordouans. Quand des rabbins et penseurs européens voulurent renouveler à
partir du XIXe siècle l’aventure intellectuelle de ce noble Moyen Age par la
science du judaïsme, ils ne furent pas en odeur de sainteté dans les
milieux orthodoxes. qui avaient opté pour « la Torah, rien que la
Torah ». Dès lors, la
rencontre avec les autres religions fut verrouillée. Et lorsqu’elle
intervenait, elle ne pouvait être que joute casuistique pour prouver que l’une
était vraie et l’autre fausse. Or voilà
que le XXe. Siècle a été pour le judaïsme, mais pas que pour lui seulement, un
siècle décisif, d’abord avec la Shoah, ensuite avec la naissance de l’Etat
d’Israël (et le problème israélo-palestinien) ces deux événements ont placé
Israël au cœur des nations, au cœur de l’universel. Si Israël a un Etat, il a
comme tout Etat quelque chose à
apporter au monde du point de vue de sa culture, mais aussi de sa religion.
Malheureusement la terrible fracture entre le monde laïc et orthodoxe en Israël
ne permet pas pour le moment une telle réalité. Pourtant
il faudra bien que le monde religieux, celui des Textes, de la Mémoire, des
académies talmudiques, trouve la force et le courage de sortir de lui-même pour
rencontrer les autres religions … Mais cela signifie aussi que le christianisme
et l’islam sont tenus de la même exigence morale, car il n’y a de dialogue
qu’en réciprocité. L’utopie de
l’éthique C’est
bien la dimension éthique de la Raison qui transforme toute spiritualité
idolâtre en authentique religion.. Or, ne sont-ce pas là les composantes du
discours des Lumières, dont nous sommes les héritiers ? Fondamentalement, la philosophie des
Lumières fut davantage un garde-fou contre le fanatisme religieux ou les
déviations de la monarchie de droit divin qu’une lutte contre Dieu. Est-ce à
dire que pour le Méiri les trois « fois » abrahamiques se valent ou
que les différences sont ténues ? Certes non … Ce qu’il nous apprend, et
il faut du courage pour le dire, comme le soulignait Kant parlant des Lumières,
c’est que toute vérité religieuse, aussi absolue soit-elle, demeure ouverte et
humble par rapport à l’autre. Or, le principe qui permet simultanément
d’affirmer la souveraineté du Je qui parle et du Tu qui reçoit se
nomme l’éthique, qui implique le vivre ensemble et le partage… La
grande révolution de Vatican II et du pape Jean Paul II depuis la Shoah est
bien l’affirmation du primat de l’éthique, valeur incontournable dans le dialogue
judéo-chrétien. Le
travail avec l’islam est plus récent, mais c’est n'est-ce pas sur cette même
voie de l’écoute de l’autre qu’il nous faudra cheminer ? Joël Putois Paris
2001 Remarque: Il n'est pas inutile de
signaler que ce petit livre a reçu en quelque
sorte une consécration quant à son
objet essentiel par une triple préface: - de René
Sirat, grand rabbin du Consistoire de Paris, ancien grand rabbin de France, - du père
Patrick Desbois, secrétaire général de l'épiscopat français, attaché aux
relations avec le judaïsme. - du
professeur Ghaleb Bencheikh. C'est
dire combien il présente d'intérêt dans le dialogue inter-religieux
aujourd'hui. Retour haut de page Retour à la page d'accueil Si vous souhaitez réagir au contenu de notre site, écrivez-nous Nous publierons les échanges les plius intéressants dans le tableau "Forum"
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