Chrétiens et juifs, ... des amis !

Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

 

 

 Antisémitisme et antijudaïsme

A propos de la Déclaration du Vatican sur la Shoah.

 Par Henri Lefebvre  (Paru dans Yerushalaim n°15)

 

"Nous sommes tristes que notre Eglise n'ait pu faire une déclaration plus claire..." C'est le message que j'ai reçu à plusieurs reprises depuis la publication de la déclaration du Vatican sur la Shoah.  Et les lettres reprenaient généralement les remarques publiées par la presse, remarques en général plus affligées qu'agressives. Le texte était probablement trop attendu pour faire l'unanimité.  

Je me permettrai, en tant que protestant, d'apporter une note plus positive à propos de ce texte. Je relèverai ensuite ce qui me paraît être une contribution essentielle au débat qui nous préoccupe.

 

 

La note positive d'abord:   Il me semble que nous avions ici, en France, été particulièrement marqués par la déclaration des évêques à Drancy; ce texte fut partout salué comme un acte courageux et explicite. Il engageait l'église de France, et s'adressait au public français. Un public qui était marqué par plusieurs affaires politico-religieuses qui avaient forcément éveillé l'attention du grand public. Je pense que le temps a été bien choisi pour cette déclaration, ce qui ne fut pas la moindre raison qui la fit bien accueillir. Par ailleurs, l'explication sur les origines d'une attitude pécheresse des chrétiens vis-à-vis des juifs était claire et sans faux fuyants: elle s'applique d'une façon tout-à-fait précise au public français, et justifie d'ailleurs implicitement l'action de notre association, comme celle de tous ceux qui ont lutté pour une révision de l'attitude chrétienne vis-à-vis des juifs. Il suffit de relire les fleuves nauséabonds d'une certaine presse religieuse au moment de l'affaire Dreyfus pour s'apercevoir, s'il en était encore besoin, de la longueur du chemin à faire. Certes, la situation n'est plus ce qu'elle était, mais il faut bien convenir que l'enseignement sur les racines juives de la foi chrétienne est encore presque totalement à faire. Voilà donc pour la situation française.

La déclaration du Vatican, elle, ne s'adresse pas seulement aux français, mais a évidemment vocation universelle, s'adressant en premier lieu aux catholiques du monde entier. Et on peut bien comprendre que les habitants des autres continents ne se sentent pas concernés autant que nous par les horreurs de la Shoah, et sont probablement moins informés que les européens à ce sujet, ce qui explique le caractère plus didactique, donc peut-être plus froid, de la déclaration romaine. Les européens, certes, sont plus directement concernés et auraient effectivement supporté une déclaration allant plus loin; mais ils peuvent se référer aux déclarations déjà publiées des Conférences épiscopales de différents pays pour se faire une idée de la position de leur église.

 

Les regrets : Reste effectivement la communauté israélite elle-même qui se trouve, une fois de plus, frustrée dans son attente interminable d'une réelle reconnaissance de son identité propre. Les juifs sont, depuis bien des siècles, dans une situation de rejet de la part de l'humanité toute entière, tantôt accueillis pour l'apport qu'on espérait d'eux, tantôt  rejetés par ceux même qui les avaient attirés, et ce, en raison de leur irrémédiable fidélité aux injonctions reçues au Sinaï, fidélité qui les mettait rapidement au ban des différentes sociétés au sein lesquelles ils vivaient, sans jamais s'y assimiler.

On peut comprendre qu'ils ont lu ces lignes avec une attention soutenue, remarquant tout-de-suite ce qui ne s'y trouve pas, ou pas assez, à leurs yeux.

 

Une leçon:  Cet épisode des relations judéo-chrétiennes nous donne donc au moins deux leçons. La première leçon, c'est que les textes , même s'ils sont rédigés et publiés avec les meilleures intentions ne peuvent qu'aider, si on les lit avec le plus de bienveillance possible, au dialogue direct, à l'entente concrète, à l'amour vrai. Chercher dans un traité de paix, d'amitié, ou de repentance, d'aveu, plus qu'un simple instrument pour vivre mieux, nous conduit à l'illusion et à la déception. Nous sommes donc, ici et maintenant, appelés à nous engager avec plus de détermination encore dans un nettoyage de nos domaines intérieurs personnels pour y traquer tout ce qui nous conduit trop souvent à ne pas "regarder l'autre comme au-dessus de nous-mêmes" (Philippiens 2:3) Une telle position constitue le vrai, l'ultime témoignage que nous pouvons rendre de notre foi chrétienne.

 

La seconde leçon, c'est que nous ne sommes pas arrivés: le combat continue pour que nos églises, nos frères et soeurs dans la foi, adoptent une attitude réellement correcte à l'égard du peuple juif. Il faut arriver à une attitude vraiment débarrassée, non seulement de l'antisémitisme païen hérité de notre histoire et de notre civilisation, mais aussi de l'anti-judaïsme pseudo-théologique qui s'y est si souvent incrusté, et qui nous a transformés à notre insu en "propre-justes", infatués d'une prétendue supériorité de l'Eglise sur la Synagogue, des héritiers de la Nouvelle Alliance sur ceux de l'Ancienne. Comme si l'Eternel était comme ces parents indignes qui aiment mieux leur petit que l'aîné. Comme si nous étions de meilleurs enfants du Dieu vivant que nos frères aînés dans la foi: qui oserait le prétendre ??

Oui, le travail de rétablissement de cette vérité-là reste à poursuivre et nous n'aurons pas trop de toutes nos énergies pour cela.

 

Rebondir :  C'est sur ce dernier point que je relèverai ce que j'ai appelé une contribution essentielle de la déclaration du Vatican. Il y est question en effet, et c'est sans doute la première fois que ces deux termes ont été mis en face l'un de l'autre d'une façon si claire, de l'anti-sémitisme et de l'anti-judaïsme. Le texte nous invite donc à bien approfondir ces deux notions qui ont été mêlées jusqu'à présent dans les pensées. Un exemple simple de cette confusion peut être trouvé par exemple dans un organisme très respectable, la LICRA, c'est-à-dire la Ligue Contre le Racisme et l'Antisémitisme. Les buts de cette association lui sont certainement bien clairs, mais le public a tôt fait de placer la défense des juifs derrière cette appellation, ce qui n'est pas exactement le but, même si des juifs y sont engagés.

 

L'antisémitisme est, à proprement parler, un sentiment, une politique, une volonté de considérer les "sémites" comme inférieurs aux  autres races, ou dangereux pour elles. L'antisémitisme des nazis se retrouve donc exactement dans cette définition, eux qui défendaient la supériorité des aryens sur toutes les autres races et qui caressaient le projet fou de constituer une élite dominant sur le monde entier, élite qui serait constituée de "purs aryens". !. Cet antisémitisme nazi ne faisait donc pas de distinction entre les juifs restés juifs sur le plan religieux, et les juifs qui avaient choisi de devenir chrétiens.

Le même antisémitisme, quand il s'appliquait dans l'histoire aux populations juives, a pu conduire à des violences horribles, telles que pogroms, exterminations, et finalement la "Solution Finale" que fut la Shoah. Ces faits sont reconnus à proprement parler comme des actes de génocide.

 

L'anti-judaïsme est de nature entièrement différente: c'est le sentiment de rejet du peuple juif en raison, non de sa race, (s'il y en a une ? voir l'étude de J-M.Garrigues dans ce même numéro de Yerushalaim. NDLR) mais en raison de son comportement social, lequel est directement conditionné par ses pratiques religieuses. En milieu chrétien, il s'attache à distinguer entre les tenants de l'Ancienne Alliance, et ceux de la Nouvelle ayant été, dans ses pires extrémités, jusqu'à attribuer aux premiers un caractère réprouvé, ténébreux, diabolique, méritant les peines éternelles, donc par extension les peines directes, brimades, suspicions, persécutions, exterminations, comme on l'a connu dans l'histoire. Le fer de lance de l'anti-judaïsme chrétien est trouvé dans les Evangiles et dans les lettres de St-Paul, en prenant des versets sortis de leurs contextes, par exemple:

 "Que son sang retombe sur nous" (Matthieu 27:25)

"Vous avez pour père le diable" (Jean 8:44)

"Il y a abolition d'une ordonnance antérieure, à cause de son impuissance et de son inutilité, - car la Loi n'a rien amené à la perfection - et introduction d'une meilleure espérance, par laquelle nous nous approchons de Dieu" (Hébr. 7:18)

 

L'anti-judaïsme est donc une affaire religieuse, une querelle qui aurait pu rester au niveau des échanges d'arguments. Mais hélas, anti-judaïsme et anti-sémitisme se sont mutuellement enrichis. Déjà, au temps de l'Inquisition, par exemple, les premiers suspects étaient les juifs convertis, accusés de ne pas être des "vrais" chrétiens, sous le prétexte qu'ils ne pouvaient pas vraiment changer ! De même, de nos jours: un ami de COEUR me racontait qu'ayant pris position ouvertement dans sa paroisse pour un nouveau regard vers le judaïsme, il s'est vu aborder à la fin de la rencontre par un autre membre de sa paroisse qui lui demanda, d'un air suspicieux: "Mais vous, vous ne l'êtes pas aussi?" Celui qui me racontait l'incident ajoutait, navré de la bêtise et de l'obscurantisme de son interlocuteur: "J'avais l'impression qu'il me reniflait et qu'il mesurait du regard mon nez !". 

 

Pour revenir à la déclaration du Vatican, on doit donc reconnaître qu'on lui doit d'avoir remis en lumière la distinction. Des journalistes n'ayant aucun intérêt pour la chose religieuse ont cru voir dans cette partie du texte un distinguo subtil destiné à se dédouaner à bon compte de l'accusation d'antisémitisme. Mais une telle supposition est bien maladroite: si, effectivement, l'antisémitisme ne peut pas être sérieusement reproché à l'Eglise Catholique, celle-ci au contraire se place directement dans la situation d'inculpable pour fait d'anti-judaïsme. Celui-ci, on l'a vu, est spécifiquement religieux, c'est un péché d'ordre théologique, une erreur reconnue par les exégètes, erreur d'ailleurs qui a influencé les enseignants, les catéchètes, les commentateurs, les traducteurs de la Bible, pendant des siècles ! Mettre ouvertement en lumière l'anti-judaïsme, loin d'être une manoeuvre tactique, se révèle donc être un acte de franchise qui conduira forcément à un examen, non de conscience, mais de théologie, qui portera sans nul doute de nombreux fruits.

 

La déception au sujet du texte du Vatican se mue ainsi en attente patiente puisque des commissions sont au travail qui pourront déterrer de l'histoire les racines maléfiques qui ont faussé l'équilibre de l'édifice; travail difficile et dangereux qui devra conduire, n'en doutons pas, à des révisions sérieuses. Ce travail s'adressera alors, non à ceux qui ont connu et vécu la Shoah comme le document récent, mais à l'ensemble du peuple catholique qui devra porter un regard nouveau sur ses convictions quant à l'histoire du salut. L'anti-judaïsme, là où il sera reconnu, devra alors être extirpé par les théologiens qui auront la tâche de redéfinir une théologie exempte de ses poisons de "Rejet" et "Substitution" qu'ont dénoncé en leur temps avec force et pertinence, des hommes comme Jules Isaac, l'un des fondateurs des Amitiés Judéo-Chrétiennes.

 

Au travail:  Nous appelons de tous nos voeux, depuis la fondation de COEUR, à une telle révolution. Avec la certitude qu'elle est nécessaire dans toutes les églises chrétiennes, et pas seulement dans l'Eglise Catholique !

Et nous sommes conscients que notre prière est bien nécessaire pour accompagner un tel chantier. Et qu'avec la prière, le labeur obscur et persévérant est toujours indispensable puisque les meilleurs textes ne sont, nous le redisons encore, que vaines affirmations s'ils ne sont pas vécus, incarnés, dans nos actes de tous les jours.

Alors, amis, au lieu de nous lamenter, au travail , persévérons !

 

                                                                                                            Henri LEFEBVRE

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