Chrétiens et juifs, ... des amis !

Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

 

 

 Face à la Shoah:

la repentance de l'Eglise Catholique

Mgr Olivier de Berranger fait le point,  trente mois après la Déclaration de Drancy

 

     C'est Mgr Olivier de BERRANGER qui avait prononçé au nom des évêques de France, la "Déclaration de Drancy". Ce texte capital fut accueilli de façons diverses et a, depuis, été maintes fois commenté. L'évâque de Saint-Denis apporte ici une série de précisions qui éclairent et précisent la démarche jubilaire dont nous rendons compte dans ce numéro 22 de YERUSHALAIM. 

      L'étude ci-dessous a été donnée à la revue "UNITE CHRETIENNE" qui nous a autorisés à en reproduire le texte, ce dont nous la remrcions..

UNITE CHRETIENNE:  2, rue Jean Carriès - 69005 LYON   

 

 

 

Pour qui analyse le volumineux courrier reçu par les évêques de France après la "Déclaration de repentance" du 30 septembre 1997 à Drancy (1) et à condition de laisser de côté les lettres malveillantes, on se rend compte que deux difficultés ont empêché des catholiques sincères d'accueillir paisiblement ce texte. La première est d'ordre historique, la seconde d'ordre théologique.

Beaucoup de correspondants, qui semblaient n'avoir point lu la déclaration intégralement mais ne l'ont connue qu'à travers des coupures de presse, nous ont reproché de ne pas avoir mentionné les prises de position courageuses de plusieurs évêques français sous Vichy et les actes héroïques de nombreux religieux et simples baptisés en faveur des juifs persécutés. Il suffit de les renvoyer, pour cette objection historique, à la lecture de la déclaration.

Théologiquement, la difficulté soulevée par de nombreux catholiques, prêtres et exégètes compris, provient de ce qu'il est apparu inconcevable de donner à penser que l'Eglise, comme telle, puisse être faillible et même pécheresse. Je tenterai de montrer qu'un tel malentendu ne saurait se dénouer sans un recours à une certaine herméneutique de l'Histoire, celle précisément que nous avions adoptée dans notre déclaration. Mais auparavant, il faudra faire droit à ce que cette objection comporte de justesse, à partir du Concile et des prises de position de Jean-Paul II.

 

 

L'Eglise à la fois sainte et toujours à purifier

 

C'est en effet Jean-Paul II qui, le premier, utilisa le terme de "repentance", dans sa Lettre Apostolique Tertio millenio adveniente du 10 novembre 1994: "L'Eglise, y disait-il, ne peut passer le seuil du nouveau millénaire sans inciter ses fils à se purifier, dans la repentance, des erreurs, des infidélités, des incohérences, des lenteurs". Sans traiter directement de la Shoah dans ce texte, le Pape parlait d'abord des péchés des chrétiens contre l'unité de l'Eglise au cours du millénaire écoulé, puis du "consentement donné, surtout en certains siècles, à des méthodes d'intolérance et même de violence dans le service de la vérité"

On pense inévitablement ici à l'Inquisition et aux croisades. "Le pire, avait écrit un Emmanuel Lévinas, c'était que ces choses effroyables, de l'Inquisition et des croisades, étaient liées au signe du Christ, à la Croix. Cela paraissait incompréhensible et demandait explication"(2). C'était un peu comme si le Pape polonais avait entendu le cri d'un philosophe juif originaire de Lithuanie. Il ne se ferait d'ailleurs pas faute de parler ultérieurement de la Shoah et de reconnaître en amont la responsabilité des milieux chrétiens, mais en maintenant une distinction qui semble justifier l'objection théologique de certains catholiques après Drancy: "Dans le monde chrétien - je ne dis pas de la part de l'Eglise en tant que telle -, des interprétations erronées et injustes du Nouveau Testament concernant le peuple juif et sa culpabilité présumée ont circulé pendant trop longtemps, engendrant des sentiments d'hostilité à l'égard de ce peuple".

Pourtant, dans sa Lettre de 1994, Jean-Paul II cite explicitement le Concile: "L'Eglise, qui comprend des pécheurs en son propre sein, est à la fois sainte et appelée à se purifier, et poursuit constamment son effort de pénitence et de renouvellement". Ce texte de Lumen Gentium est fondamental pour comprendre tout le mouvement de repentance entrepris par le Pape à l'aube du troisième millénaire. Les Pères de Vatican II , sans nier l'analogie traditionnelle entre le Verbe Incarné et l'Eglise, dont l'organisme social est au service de l'Esprit du Christ qui le vivifie, soulignaient toutefois la distance qui sépare "Le Christ, saint, innocent, sans tâche", et l'Eglise semper purificanda.

Sans reprendre le mot de Luther sur le chrétien simul justus et peccator, la constitution conciliaire prépare déjà la réconciliation entre catholiques et luthériens au sujet de la justification, scellée à Augsbourg le 31 octobre 1999. Oui, l'Eglise, Epouse immaculée du Christ, selon l'image paulinienne, est sainte, comme elle est une, catholique, apostolique. Mais elle est faite d'hommes faillibles et pécheurs. Aussi est-elle appelée à une teshouva, une conversion permanente, non seulement de ses membres pris un à un, mais prise comme un tout. Dans sa réalité à la fois spirituelle et institutionnelle, elle a à poursuivre "constamment son effort de pénitence et de renouvellement"

 

 

Réception du Concile

 

Parmi les problèmes énumérés dans la liste de ceux qui requièrent de la part de l'Eglise un "examen de conscience" au seuil du troisième millénaire, Jean-Paul II n'oublie pas de mentionner la réception du Concile. Le Pape cite, dans l'ordre, la constitution sur la Parole de Dieu, celle sur la Liturgie, puis Lumen Gentium et Gaudium et spes. Ce que Drancy a révélé, si l'on peut s'exprimer ainsi, c'est que deux autres textes n'ont pas été assimilés par bon nombre de catholiques, qui sont moins importants en substance mais particulièrement significatifs d'un changement de mentalité. C'est justement ce changement qui fait défaut encore dans bien des cas. Je veux parler des déclarations de 1965 : Dignitatis humanae, sur la liberté religieuse, et Nostra Aetate, sur le dialogue avec les religions.

La chose est particulièrement nette pour le rapport des chrétiens avec leurs "frères aînés", les juifs, auxquels Saint Paul les associe pourtant comme l'olivier sauvage à l'olivier franc. C'est encore Emmanuel Lévinas qui a, du point de vue des juifs, exprimé le mieux  l'état d'esprit d'avant le Concile: "Nous connaissons par notre condition de minorité les valeurs du christianisme, fût-ce dans l'expression laïque qu'elles ont prises en Occident et en particulier en France. Depuis longtemps nous y reconnaissons d'ailleurs -je parle des valeurs les plus hautes- les enseignements du judaïsme. Mais le judaïsme est ignoré des chrétiens. La chose la plus frappante peut-être, c'est que dans l'esprit des meilleurs d'entre eux, entre les personnalités de l'Ancien Testament et les juifs d'aujourd'hui, aucun lien ne s'établit. Il faut des expériences exceptionnelles pour qu'ils sentent un rapport direct entre David et Salomon qui apparaissent dans la Bible et David Blum ou Salomon Cohen qui vend du tissu dans le Quartier de l'Opéra ou qui travaille en chambre dans une rue de Belleville.

Un nouvelle lecture de l'Histoire s'impose après le Concile. Elle n'est sûrement pas purement factuelle et ne s'intéresse pas seulement au passé comme passé. Elle exige rigueur et honnêteté intellectuelle, comme toute oeuvre scientifique. Mais elle doit aussi prendre une densité d'ordre spirituel pour devenir cette authentique memoria futuri appelée par le Document du Saint-Siège pour les Rapports religieux avec le judaïsme(3). Sans ignorer les prises de position antérieures, celle en particulier des évêques allemands, il me semble que la Déclaration de Drancy apporte sur ce point une contribution originale. Lue superficiellement, elle ne livre pas son secret. C'est pourquoi, sans la citer ici de manière trop étendue, je voudrais en rappeler l'architecture, ou si l'on veut, l'ossature structurale.

 

 

Une interprétation de l'histoire

 

D'emblée, il est affirmé que "la conscience se constitue par le souvenir et qu'aucune société, comme aucun individu, ne peut vivre en paix avec lui-même sur un passé refoulé ou mensonger". C'est donc la conscience qui est le prisme privilégié d'une lecture de l'Histoire et non la chronologie en tant que telle. Que s'est-il donc passé à partir de ces camps de transit aux quatre coins de la France, et quelles blessures en ont résulté, tant chez les proches des victimes que pour la société d'où elles ont été extirpées avec violence et dans l'indifférence ? Il faut sortir du tabou et de l'oubli sur cette période, car seule la vérité libère.

Puis référence est faite au 50ème anniversaire de la Déclaration de Seelisberg (5 août 1947) . "Pour répondre aux exigences de leur conscience éclairée par le Christ", les évêques signataires affirment néanmoins qu'ils "désirent accomplir un pas nouveau". Sans taire les gestes de solidarité, d'entraide et de charité dont ont fait montre tant de catholiques sous Vichy, le texte serre de près un fait, un seul : le silence institutionnel de l'Assemblée des cardinaux et archevêques face à la législation antisémite, "à commencer par le statut des juifs d'octobre 1940 et celui de juin 1941 qui ôtaient à une catégorie de français leurs droits de citoyens, qui les fichaient et qui faisaient d'eux des êtres inférieurs au sein de la nation ... Force est de constater que les évêques de France ne se sont pas exprimés publiquement (et collectivement ai-je envie d'ajouter), acquiésant par leur silence à ces violations flagrantes des droits de l'homme et laissant le champ libre à un engrenage mortifère".

Des motivations sont apportées à ce silence: la priorité donnée par la hiérarchie catholique à la protection de ses fidèles, un manque de compréhension de "l'immense drame planétaire en train de se jouer", un loyalisme poussé à l'égard de Vichy ... L'analyse historique n'est pas exhaustive. Elle n'est pas davantage simpliste. Certains lecteurs pressés n'ont pas lu que, selon la déclaration, "au temps de l'occupation, on ignorait encore la véritable dimension du génocide hitlérien". Il ne s'agit donc en rien d'un acte d'accusation, voire d'autoflagellation, comme il nous l'a parfois été reproché, mais d'un effort de discernement en évitant tout anachronisme qui prétendrait juger les devanciers sur un dossier monté après coup. Nous n'avons pas prétendu que nous aurions mieux fait à leur place. Mais, comme le dit Jean-Paul II, “reconnaître les fléchissements d'hier est un acte de loyauté et de courage qui nous aide à renforcer notre foi, qui nous fait percevoir les tentations et les difficultés d'aujourd'hui et nous  prépare à les affronter".

Le texte de Drancy pose alors la question fondamentale qui a également échappé à de nombreux commentateurs mais sera relayée six mois plus tard dans la Déclaration du Saint-Siège: "Au-delà des circonstances historiques que nous venons de rappeler, disions-nous, nous avons en particulier à nous interroger sur les origines religieuses de cet aveuglement. Quelle fut l'influence de l'antijudaïsme séculaire ? Pourquoi, dans le débat dont nous savons qu'il a existé, l'Eglise n'a-t-elle pas écouté la voix des meilleurs des siens ?”

Le texte ne cite ici que Jacques Maritain et Mgr. Saliège. Dans sa réponse, Maître Hajdenberg, président du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France, ne craindra pas d'allonger lui-même la liste avec des noms comme celui de l'abbé Chaine et du père Riquet, du pasteur Boëgner, de laïcs chrétiens tels  Gilbert Dru, et du "petit cercle clandestin de Témoignage Chrétien", avec les pères Fessard et De Lubac. Bien d'autres noms encore auraient pu être rappelés, comme ceux du père Chaillet, d'Emmanuel Mounier, du pasteur de Pury. Tous ceux-là (mais ils paraissaient bien minoritaires alors) participaient à cette "résistance spirituelle" qui était le fait, outre Rhin, d'un Bernard Lichtenberg, prévôt de la cathédrale de Berlin, au lendemain de la Krystalnacht, du cardinal Faulhaberg, et bien sûr, du pasteur Dietrich Boenhöffer au sein de "l'église confessante" d'Allemagne. Mais cette "voix des meilleurs des siens" n'avait pas été écoutée par l'Eglise officielle, du moins en France, jusqu'en 1944, comme le rappela Maître Hajdenberg.

La Déclaration de Drancy, dépassant la seule évocation des "lieux communs anti-juifs", dénoncés naguère avec "l'enseignement du mépris" par Jules Isaac, énonce alors un jugement que l'on n'a pas fini de méditer et dont le siècle naissant devra permettre la maturation chez les chrétiens comme chez les juifs: "En dépit (et en particulier à cause) des racines juives du christianisme, ainsi que de la fidélité du peuple juif à témoigner du Dieu unique à travers son histoire, la “séparation originelle” surgie dans la seconde moitié du premier siècle a conduit au divorce, puis à une animosité et une hostilité multiséculaire entre les chrétiens et les juifs ... Un des fondements essentiels du débat demeure d'ordre religieux".

Cela aussi, Emmanuel Levinas l'avait lui-même profondément compris qui, rapprochant sa lecture d'Isaïe 58 avec celle de Matthieu 25, écrivait: "Cela avait le même sens: des hommes 'déjà raffinés' spirituellement qui veulent voir le visage de Dieu et jouir de sa proximité ne verront sa face que lorsqu'ils auront affranchi leurs esclaves et nourri ceux qui ont faim. Ce fut là l'antithèse (de l'idée que les juifs lituaniens avaient nécessairement des chrétiens qu'ils côtoyaient). Et si j'ose dire, ce fut aussi la compréhension de la personne du Christ. Ce qui restait incompréhensible, ce n'était pas la personne, mais toute la théologie réaliste qui l'entourait. Tout le drame de son mystère théologique restait inintelligible. Il en est encore maintenant ainsi, alors que les concepts comme la kénose de Dieu, l'humilité de sa présence sur la terre sont très proches de la sensibilité juive dans toute la vigueur de leur sens spirituel".

Sans s'attarder sur ce débat, qu'il soit permis de le conclure provisoirement avec Jean-Paul II: "Il est vrai que, pour juger correctement l'Histoire, on ne peut se dispenser de prendre en considération les conditionnements culturels de l'époque ... De multiples motifs concouraient souvent à la création d'un terrain favorable à l'intolérance, alimentant un climat passionnel auquel seuls les grands esprits vraiment libres et pleins de Dieu réussissaient à se soustraire. Mais la considération des circonstances atténuantes ne dispense pas l'Eglise du devoir de regretter profondément les faiblesses de tant de ses fils qui ont défiguré son visage et l'ont empêchée de refléter pleinement l'image de son Seigneur crucifié, témoin insurpassable d'amour patient et d'humble douceur. De ces attitudes douloureuses du passé ressort pour l'avenir une leçon qui doit inciter tout chrétien à s'en tenir fermement à la règle d'or définie par le Concile: “La vérité ne s'impose que par la force de la vérité elle-même, qui pénètre l'esprit avec autant de douceur que de puissance".

 

                                   Olivier de BERRANGER 

                         (Evêque de Saint-Denis-en-France)             

 

 

Notes:

(1)  Les Evêques de France et le statut des Juifs sous le Régime de Vichy ,   D.C. 19.10.1997

(2)  A l'heure des Nations . Cité par M.A.Lescourret, Emmanuel Lévinas,  Ed.Flammarion 1994,  p. .277

(3)  Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah., Cardinal E.I. Cassidy - D.C. 05.04.1998

 

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