Chrétiens et juifs, ... des amis !

Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

 

REFLEXIONS SUR LA SHOA ET L'ETAT D'ISRAËL
 

 Pasteur Ermanno GARBI (décédé en 2003) 
(Texte paru dans Yerushalaim n°30
)

 

 

 

Sans la Tragédie (1) qui a frappé le peuple juif durant la Seconde Guerre Mondiale,  l'Etat d'Israël existerait-il aujourd'hui ? Je me souviens de mon premier professeur d'oulpan (2) à Jérusalem, il y a de cela plus de vingt ans, qui, avec d'autres encore aujourd'hui, osait poser cette question dans ses cours.

On sait que l'idée sioniste était en route depuis l'affaire Dreyfus (1894) et qu'avec Herzl (3), la naissance du sionisme politique à la fin du dix-neuvième siècle devait contribuer à la réalisation de "l'antique songe mystique", selon l'expression de Ben Gourion.(4). Les premiers khaloutzim (5) étaient dans le pays depuis longtemps aussi pour y donner vie (6). L'idée d'un Foyer Juif en Palestine, sorte de prélude d'un futur Etat, - comme pourrait l'être l'Autorité Palestinienne aujourd'hui en vue d'un futur Etat Palestinien - avait aussi pris naissance avec la Déclaration Balfour.(7) Le combat pour chasser le mandataire britannique fut ensuite engagé. Il s'accompagna aussi d'un combat contre ceux des arabes du lieu qui ne voulaient pas des juifs venant d'Europe qui commençaient à s'installer aux côtés de ceux qui y habitaient depuis des générations. Ils pressentaient sans doute l'établissement d'un État juif et en refusaient l'idée. Dans ce même but, le grand mufti de Jérusalem se rangea au côté d'Hitler au cours de le dernière guerre mondiale.

Le processus était donc engagé et on peut penser qu'effectivement, un Etat Juif était appelé à naître, et peut-être déjà dès la fin de la guerre.

 

D'autre part, cela n'a jamais fait de doute, du moins pour les chrétiens de tradition biblique, que la restauration d'Israël en tant que nation sur le sol de la patrie ancestrale, était prédite et enseignée par la Bible, pour un temps que "le Père seul connaît" (8). Restauration dont les raisons et les buts entrent dans le contexte eschatologique de la rédemption d'Israël et du monde.

Pas moins que pour beaucoup de juifs donc, l'État d'Israël représente aussi pour beaucoup de chrétiens, par delà sa signification humaine et politique, la présence réelle de Dieu dans l'Histoire, sa fidélité à la parole donnée aux pères pour eux-mêmes et pour leur descendance (9), la pérennité de l'élection d'Israël (10), le démenti de la pseudo-théologie de la substitution et de l'appropriation, le rétablissement des rôles respectifs d'Israël et de l'Eglise dans le déroulement de l'Histoire du monde et plus particulièrement de l'Histoire de la rédemption. Pour beaucoup de chrétiens encore, l'Etat d'Israël est le grand "signe des temps" annonciateur du retour du Christ.

Pour les uns et pour les autres, cela marque donc l'entrée dans le akharit ha'iamim (11) qui sont ceux de la rédemption d'Israël et l'entrée dans les temps messianiques dans lesquels le Messie doit apparaître pour le salut d'Israël et du monde. Apparition qui sera pour les uns et pour les autres l'accomplissement définitif de la promesse faite à David que l'un de ses descendants s'assiérait éternellement sur son trône (12). Les bénéfices en rejailliront sur Israël et sur le monde entier, en pleine réalisation du plan de Dieu, pour le salut éternel du monde, et en définitive accomplissement de la rédemption.

 

Or, la naissance et l'existence de l'Etat d'Israël a créé le problème palestinien qui perdure avec ses conséquences d'autant plus tragiques qu'elles touchent les populations civiles. L'un à côté de l'autre, deux peuples souffrent. Les palestiniens s'efforcent de secouer un joug qu'ils abhorrent et Israël, attaqué par le terrorisme, se défend et répond par des moyens militaires. La guerre, car ç'en est bien une quoique larvée, n'est jamais sans souffrances, sans excès et sans erreurs tragiques, il n'y a pas de guerre propre.

Si, même sans la Shoa, l'Etat d'Israël aurait pu renaître en notre temps, elle en a cependant certainement accéléré le processus. Elle est devenue l'événement de référence qui justifie plus que tout autre l'existence d'Israël, et les moyens mis en oeuvre pour garantir sa sécurité. La référence à la Shoa est souvent évoquée a ce sujet et, dans une certaine mesure, elle apparaît comme instrumentalisée. Deux articles parus dans la presse israélienne peuvent aider notre réflexion à ce sujet et ce particulièrement à la lumière des événements qui se déroulent ici ces dernières années.

 

La question de l'instrumentalisation de la Shoa a été traitée dans un long article paru il y a plus d'un an dans le "Jérusalem Post" (13). L'auteur en est le Professeur Yehouda Bauer, historien et conseiller de l'Institut International pour la Recherche sur l'Holocauste du Yad VaSchem (14) . Le texte publié par le journal a été présenté d'abord en conférence à l'occasion de la Conférence Internationale sur le thème de "La Mémoire du Siècle" organisée par l'Institut des Sciences Humaines à Vienne, en Autriche. (15).

" La société juive d'après l'Holocauste - dit l'auteur - est fondamentalement une société traumatisée. Ce qui apparaît comme une instrumentalisation de la Shoa, et c'est en partie vraiment ainsi, est surtout une réaction au trauma de l'Holocauste... Des tentatives ont été faites pour expliquer l'obsession de l'Holocauste de la part des sociétés juives spécialement en Israël et aux USA, comme le résultat d'une instrumentalisation préméditée... Le syndrome de la victime basé sur l'Holocauste, a-t-on dit, a aidé les autorités d'Israël dans leur oppression des Palestiniens, et l'Holocauste a justifié l'établissement et l'existence de l'Etat Juif..."

Comme exemple de cette accusation d'instrumentalisation, l'auteur cite la réaction provoquée en Israël par la publication du  rapport de Hannah Arendt (16) au sujet du procès Eichman à Jérusalem (17): ce rapport affirmait … "que le procès avait été échafaudé par Ben Gourion dans un but de propagande pour éduquer les Juifs d'Israël concernant l'Holocauste, et justifier ainsi l'existence de l'Etat Juif" , donc dans un but d'intrumentalisation. Dans le débat public qui s'ensuivit, il fut mis en évidence que "la science politique contemporaine a clairement établi que dans toute société les groupes qui la gouvernent utiliseront toujours les moyens les plus efficaces en leur possession pour justifier leur idéologie et leur lois , et corroborer ainsi une conscience historique acceptable."

En réalité, ce procès largement médiatisé n'a rien prouvé d'autre que Eichmann n'était simplement qu'un criminel. Et le rapport de conclure sur ce point : "la science politique contemporaine considère que l'instrumentalisation de l'histoire par les gouvernements est sans doute correcte". Citant à titre d'exemple les procès des criminels de guerre à Nüremberg , à Tokyo, le procès concernant Aushwitz en Allemagne (18) , celui des criminels nazis en relation avec Treblinka et Betzec en Pologne, le rapport continuait en disant que tous ces procès ont été organisés par les gouvernements de ces pays en vue d'instrumentaliser l'histoire du nazisme afin de justifier leurs propres sacrifices durant la Seconde Guerre Mondiale. " Lorsque les gouvernements ont une justification historique et morale de juger des criminels de guerre, auxquels, dans chaque cas, notamment pour le procès Eichmann à Jérusalem, fut garantie une défense correcte, et lorsque la loi est soigneusement protégée, qu'y-a-t-il de mauvais en cela?..."demande l'auteur. Et de conclure que, objectivement: "il y a eu une instrumentalisation de l'Holocauste .."(19).  La Shoa, dit-il encore dans sa conclusion "est devenue un souvenir universel des tragédies causées par des humains, précisément parce que cela est arrivé a un groupe très spécifique de personnes pour des raisons très spécifiques...Ainsi, si les Juifs oubliaient l'Holocauste le monde non-juif le leur rappellerait. Dans les circonstances de l'Europe sous la domination nazie les Juifs n'ont pu échapper a l'Holocauste. Maintenant ils ne peuvent échapper à sa mémoire : ils sont condamnés à se souvenir. "

Condamnés, c'est-à-dire obligés, en devoir, de se souvenir, pour éviter au peuple d'Israël la répétition d'une telle tragédie, blessure profonde et toujours douloureuse, espérons à salut, dans la conscience humaine. Tout en respectant l'unicité et la spécificité de celle qui a frappé le peuple juif, d'éviter aussi des tragédies similaires dans le monde.

Ce terme d'instrumentalisation a, au premier abord, une résonance négative. L'auteur, s'appuyant sur de sérieux arguments d'ordre historiographique, politique et légal pour justifier l'instrumentalisation de la Shoa, démontre enfin qu'il peut avoir aussi une signification positive. Cette ambivalence du terme dépend de l'usage qu'on en fait du point de vue moral. L'instrumentalisation d'un événement advenu dans l'Histoire, quel qu'il soit, ne peut être utilisée que pour une cause qui soit éthiquement justifiable.

 

Le second article, auquel nous faisions référence ci dessus peut aussi apporter quelques éléments de réponse à une réflexion sur ce sujet si grave. L'article a paru récemment (20) dans le journal Ha'aretz et l'auteur en est le Rabbin David Hartman, professeur de philosophie juive de l'Université Hébraïque de Jérusalem et directeur de l'Institut Shalom Hartman à Jérusalem, de renommée internationale.

" La Shoah - écrit l'auteur - a révélé la capacité démoniaque du mal d'infliger les pires dégâts aux fondations de la civilisation. Dans le passé la survie juive était basée sur la mobilité et l'adaptabilité. Si la Pologne devenait intolérante, nous nous déplacions en Roumanie, si la Tchécoslovaquie devenait inhospitalière nous venions en Hongrie, en France, en Allemagne. La clef de notre survivance était l'existence de différentes communautés juives à travers le monde. Comme le midrash (21) le fait observer, "Le Saint, béni soit-Il, a montré Sa miséricorde pour Israël en le dispersant parmi les nations" (Pesahim 87b)

Les événements traumatisants de la Shoa pourraient avoir eu comme résultat une décision collective de se cacher ... L'Histoire nous a enseigné la leçon amère que la visibilité Juive était dangereuse et provocatrice ... Durant la Diaspora,  nous avons parié sur le : " Ne met pas tous tes oeufs dans le même panier." Avec l'établissement de l'Etat d'Israël, cependant, nous avons décidé de mettre tous les oeufs dans le même panier. Les Juifs du monde entier ont compris que leur future survivance en tant que juifs est inextricablement liée à la sécurité et à la prospérité de l'Etat d'Israël. Etre un Juif c'était un cauchemar auquel on ne pouvait pas échapper...l'établissement de l'Etat d'Israël eu sa source dans la décision courageuse de s'installer dans la visibilité.

Or, les politiciens israéliens, incapables d'assumer le fardeau de l'interdépendance, citent souvent la fameuse phrase de Ben Gourion: " Ce qui est important ce n'est pas ce que les nations pensent de nous, mais ce que les juifs font." Pour eux, l'indépendance politique signifie une seule chose: être maîtres de notre propre destin. Les Juifs ont maintenant un pays qui leur appartient. Plus de quota d'immigration. Plus de pitié à implorer. Les Juifs ont enfin une patrie à laquelle ils ont le droit de revenir.

Ce point de vue, par ailleurs tout à fait compréhensible, manque cependant de prendre en compte certaines implications importantes du fait d'avoir un Etat, implications qui sont diamétralement opposées au concept  d'autosuffisance. Plutôt que d'impliquer une totale indépendance des autres nations, l'indépendance d'Israël implique son interdépendance avec les autres nations et les autres peuples du monde. L'entrée dans l'arène politique signifie que notre sécurité et notre survie ne peut plus se baser exclusivement sur nos propres ressources.

L'habileté et l'ingénuité qui nous ont maintenus vivants en tant que minorité sans Etat furent produites par une réalité dans laquelle le scepticisme et la suspicion des autres ont été des instincts qui nous ont soutenus pour rester en vie. Parce que nous sommes une entité politique indépendante, nous sommes aujourd'hui plus dépendants que jamais de la bonne volonté des individus et des nations du monde. Notre frustration et notre colère, produites par les parti-pris des média préjudiciables à Israël, .reflètent notre appréciation de l'importance du comment nous apparaissons aux yeux du monde. La perception que le monde a de nous ne peut être ni escomptée ni minimisée.

 

L'Etat d'Israël représente le rejet de la mentalité du ghetto. Israël n'est pas un retrait du monde, mais une détermination d'être part du monde. Le fait que nous soyons aujourd'hui un Etat exprime un esprit universaliste fort dans la tradition Juive. La révolution Sioniste nous a forcés à définir notre destinée dans le contexte global des relations internationales.

Si nous caractérisons notre situation historique en termes d'interdépendance plutôt que d'auto-suffisance, en termes de confiance vis-à-vis du monde plutôt que de cynisme, en termes de visibilité plutôt que dissimulation, alors la question que je pose est: Quelle est la base de cette propension nationale en choisissant la vie en dépit des victoires démoralisantes des forces de la mort? Qu'est-ce qui inspire notre courage en tant que nation à continuer à avoir un Etat à la face de l'animosité et de la belligérance de nos voisins? Quels sont les précédents dans notre tradition qui puissent expliquer notre rebondissement caractéristique a défier désespoir et cynisme? u

L'auteur revient alors à l'Exode en posant une question (qui est aussi une réponse à ceux qui cherchent des "raisons" à la tragédie qui a frappé le peuple juif, oubliant que chercher des "raisons" c'est déjà en quelque sorte justifier le mal, les souffrances qu'elles auraient produit): "Qu'est-ce qui justifie la souffrance d'un peuple durant des centaines d'années? Qu'est-ce qui justifie qu'il ait été réduit à l'esclavage, déshumanisé, exploité et humilié?" Etant donné le contexte théologique de la Bible dans lequel la souffrance est liée à une conduite liée au péché, la condition d'esclavage nécessite d'être expliquée et justifiée. Mais si cela ne peut être justifié de cette manière, nous posons alors une question encore plus intriguante : "Quelle est la signification du fait que la mémoire fondatrice de l'histoire Juive commence par le récit d'une souffrance imméritée?"

 

L'auteur poursuit en expliquant que à cause de tout le bien que Joseph avait fait aux Egyptiens, Jacob et toute sa famille furent les bienvenus en Egypte et jouirent d'une situation de prospérité et de respect pendant de longues années. Jusqu'à ce qu'un nouveau pharaon surgisse en Egypte "qui n'avait pas connu Joseph " Comment cela put-il se faire qu'Israël ait pu passer d'une situation de liberté et de bien être à une situation de dur esclavage? L'auteur fait observer que !e midrash répond en disant que le pharaon a agi comme s'il n'avait pas connu Joseph, c'est à dire qu'il voulait délibérément l'ignorer . La leçon que l'on peut tirer de cela est que "des conditions politiques imprévues (un nouveau pharaon se leva sur l'Egypte ) (22) qui peuvent faire craindre insécurité et instabilité, sont susceptibles de renverser le destin humain" et particulièrement celui des minorités. Cela peut alimenter la xénophobie, la crainte de l'étranger: la persécution du peuple hébreu en Egypte en fournit l'exemple; elle fut due à sa croissance, à sa prospérité et a l'avènement d'un pharaon "qui n'avait pas connu Joseph", c'est-à-dire qui voulut délibérément ignorer les bienfaits que l'Egypte avait reçu par lui et par son peuple. Quoique l'explication souvent donnée de la souffrance soit qu'elle soit la conséquence d'une déchéance morale et du péché, l'histoire de l'esclavage d'Egypte ne peut toutefois rentrer dans ce modèle d'explication. Elle fournit un autre modèle d'explication, qui est lui aussi biblique. Et c'est qu'il n'y a aucune justification morale qui ait fait tourner soudainement les événements en esclavage et exploitation. Ce qui provoqua ce changement fut que le changement et l'agitation dans la classe politique d'Egypte eurent pour résultat le désastre des Juifs. La chaîne d'événements qui ont conduit vers l'isolement, la privation des droits et l'esclavage furent, du point de vue des victimes et du narrateur, arbitraires et imprévisibles.

 

La révélation faite à Abraham se référant au futur séjour de quatre cents ans des hébreux en Egypte, séjour d'abord paisible se transformant ensuite en esclavage -poursuit l'auteur- est parfois citée pour expliquer qu'une telle durée se prolongeant, avec ses conséquences désastreuses pour le peuple d'Israël, jusqu'à ce que "l'iniquité des Amoréens parvienne à son comble" (23) faisait partie d'un plan divin global. Mais cette justification n*est pas non plus recevable, parce que elle "n'offre pas une explication qui puisse être considérée comme une justification morale à l'esclavage"

Une explication qui justifie le séjour d'Israël en Egypte et sa délivrance miraculeuse peut plutôt être donnée à partir de la tradition juive. En enseignant comment on devrait rapporter l'histoire de l'Exode durant le Séder (24) pascal, le Talmud (25) dit : "Vous commencez en décrivant votre honte et votre disgrâce et concluez avec la louange et l'action de grâces" (Psachim 116a). Dans la même Hagada (26) de Pessakh (27), on lit qu'il n'y pas eu qu'un seul tyran qui ait essayé de détruire le peuple d'Israël, mais que dans chaque génération des tyrans se sont levés pour tenter d'en faire autant. Par conséquent d'autres pourraient se lever ayant le même but. Dieu les a tantôt délivrés de leurs mains, mais pas toujours, du moins comme on pourrait s'y attendre, comme on l'a vu au cours du XX° siècle. Cependant, la traditionelle proclamation à la fin du Séder est "L'an prochain à Jérusalem" Le courage d'affirmer la vie (notre espérance de retourner à Jérusalem) face aux conditions historiques vulnérables du peuple Juif exprime le message dialectique de l'histoire de la rédemption....Notre lecture du récit de l'Exode inclut l'accidentel et l'arbitraire dans notre célébration de la libération de l'esclavage. La foi en Dieu nous induit à croire que l'Histoire avance inévitablement vers la rédemption et la résolution finale du mal et de la souffrance humaine...L'Egypte pointe au Sinaï où le peuple a accepté le défi de devenir un peuple de prêtres et une nation sainte dans un monde en perdition. Plutôt que de fixer notre mémoire sur notre souffrance en Egypte, Moïse a transformé cette mémoire en un catalyseur nous pressant de ne pas opprimer l'étranger, mais de l'aimer parce que nous fûmes étrangers sur la terre d'Egypte. (28) Notre souffrance n'a pas nourri une éternelle auto-compassion, mais elle nous a inspirés plutôt à poursuivre les plus haut degrés de comportement "

Ces paroles nous remettent en mémoire celles de Théodor Herzl qui a écrit : "Mon testament au peuple Juif: Edifiez un Etat dans lequel les étrangers se sentent bien.1 (29)

 

Quoique le droit inaliénable de l'Etat d'Israël à l'existence et la sécurité ne puisse être mis en doute et l'instrumentalisation de la Shoa à cette fin justifiée, que rien ne justifie le terrorisme dont Israël est aujourd'hui la victime, terrorisme qui poursuit le but même de sa destruction, le peuple palestinien, en quelque sorte, est devenu étranger sur cette même terre. Faire "qu'il se sente bien", en poursuivant "le plus haut degré de comportement", c'est un défi à la conscience qui se pose aujourd'hui avec une acuité accrue dans la société et l'opinion publique israélienne, toutes catégories confondues.

 

L'auteur de l'article poursuit et conclut en disant: "La fusion du Sinaï et de l'Egypte en tant que symboles nationaux nous ont fortifiés pour ne pas tomber victimes des dangers de l'auto-compassion. Nous étions une communauté d'esclaves chargée de la tâche d'incorporer l'espoir dans nos vies. Un esclave est un prisonnier du moment présent. Il n'a pas d'histoire, pas de mémoire, et pas d'aspirations. Le peuple Juif a été enseigné que son Dieu s'appelle ehye asher ehye  "Je serai qui je serai" (30). Le Dieu d'Israël ne se définit pas par le passé. L'Histoire, comme la vie, est un processus de devenir. Au Sinaï nous avons découvert qui nous étions et ce que nous étions appelés à devenir. Le Sinaï a infusé dans notre conscience l'idée que nous étions une communauté élue, forte de l'idéal de justice et de sainteté qui lui fut donné. Au Sinaï nous nous sommes engagés à ne jamais abandonner l'Histoire ... nous avons été chargés du devoir de porter le poids de l'espoir étemel de Dieu pour la civilisation ... Dans le vingtième siècle, la composante de la conscience historique du Sinaï a fondé la volonté de notre peuple d'établir l'Etat d'Israël- La fondation de l'Etat d'Israël peut être vue comme un renouvellement de l'alliance du Sinaï. Il signifie notre engagement renouvelé de rester dans l'Histoire... Pour beaucoup de Juifs, l'Etat d'Israël est une affirmation collective de notre détermination d'être définis non par les chambres à gaz d'Auschwitz, mais pour l'espérance de rebâtir une nouvelle Jérusalem... Notre retour en Israël devrait être compris comme une double affirmation: un "oui" à l'histoire de l'Exode et un "oui" à l'alliance du Sinaï. Nous n'oublirons jamais Auschwitz, mais nous n'abandonnerons pas l'Histoire. Nous ne définirons pas notre identité par nos souvenirs de souffrance mais par la qualité morale et spirituelle de notre vie quotidienne.... L'horreur que nous ressentons en étant témoins de la brutalité du terrorisme ne doit pas nous conduire au nihilisme ou à renier la valeur de l'effort humain pour bâtir un monde juste et pacifique. Au milieu de la souffrance et de l'incertitude, Israël doit témoigner des nouvelles possibilités et des nouvelles opportunités pour la paix. Notre détermination constante de parvenir à une résolution pacifique de notre conflit avec les Palestiniens ne doit pas être rejetée comme si elle était un échappatoire à notre dure et pénible réalité C'est une impulsion profonde et caractéristique du peuple Juif qui a été présente à travers toute notre histoire. Le fait d'affirmer encore aujourd'hui la vie et la possibilité d'un renouveau moral, en dépit de la précarité de la condition humaine, témoigne du pouvoir toujours agissant de la signification des mémoires à la fois fondamentales et fondatrices du Sinaï et de l'Exode."

 

 

Ermanno Garbi,

Jérusalem, 03.10.02

 

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Notes

(1) "Shoa" en hébreu. Mais le mot Holocauste est aussi entré dans le langage courant

(2) Ecole d'enseignement de la langue hébreu.

(3) Qui en posa les bases dans ses livres "L'Etat Juif" (1895) et "Pays ancien, pays nouveau" (1902).

(4) David Ben Gourion, Du rêve à la réalité, Stock, Judaïsme-Israël, 1986,p.272

(5) Pionniers. Premiers immigrants juifs revenus sur la terre ancestrale à la fin du XIXème siècle

(6) Cf les ouvrages historiques sur la permanence de la présence juive en Terre Sainte au cours des siècles, et notamment ceux de Me Renée NEHER cités dans notre précédent numéro. (NDLR)

(7)1917

(8)Act.1:7

(9)Rom.11:28b

(10)Rom. 11:29

(11) Les temps de la fin de la dispensation présente.

(12) Jer. 33:20,21; ps. 132:11; Act. 2:30,31; etc.

(13) Du 19 Avril 2001. Le "Jérusalem Post" est, avec "Ha'aretz' (Le Pays), qui a publié le second article, un des deux quotidiens israéliens de renommée de diffusion et d'influence internationale. Ha'aretz parait en hébreu et en anglais.

(14) Le Mémorial de l'Holocauste a Jérusalem. Litt. : "une main (yad,héb.) et un nom (shem,héb.). L'expression se trouve dans Es.56:5 et signifie la perpétuité du nom, du souvenir, de la place, de la part (de l'héritage de Dieu pour ses enfants.)

(15) Du 9 au 11 Mars 2001.

(16) Ce qu'elle a voulu aussi prouver dans son rapport est la "banalisation" du mal dans le comportement de Eichmann durant le procès, justifiant ses agissements à la manière d'un simple fonctionnaire obéissant à des ordres sans, apparemment, réaliser l'énormité de ce à quoi il avait contribué. Elle s'en expliquera dans un livre ultérieur, paru avant sa mort advenue ces années récentes.

(17)1961

(18) En 1962/63

(19) Italique ajouté comme pour d'autres textes mentionnes par la suite.

(20) Le 16 Décembre 2001.

(21)  "midrash"  hébreu,  investigation, recherche, d'où étude, interprétation, dont le but est d'expliquer le texte biblique, particulièrement d'un point de vue éthique et dévotionnel.

(22)Ex1:8

(23)Gen.15:16

(24) Ordre (héb "séder") parce que le repas pascal n'est pas seulement un repas festif mais suit un certain ordre (déroulement) dans lequel des aliments symboliques, des explications, des lectures bibliques, etc… évoquent l'Exode dans un but didactique et d'actualisation.

(25) Le terme signifie a la fois étudier et enseigner. C'est la Loi Orale qui, selon la Tradition, a été aussi donnée à Moïse à côté de la Loi Ecrite. Transmise oralement et enrichie par la réflexion des Rabbins et des Docteurs de la Loi, elle a été finalement mise par écrit entre le cinquième et !e dixième siècles.

(26) Récit, narration, histoire (héb.hagadah)

(27) La Pâque juive se dit "Pessakh"

(28)Lév.19:33;Deut10:19

(29) L'Etat Juif, suivi des extraits du Journal, Stock, Judaïsme-Israël, 1981,pp.198,199.

(30) Ou: Je suis qui je suis; ou: Je suis ce que Je suis; ou : Je suis qui je serai" Ex.3:14.

 

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