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Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

 

IDENTITE   ET   VOCATION

Première partie :  Connais-toi toi même

Une étude de Joël Putois parue dans le n°33 de YERUSHALAIM

 

 

 

SOMMAIRE DE LA PREMIERE PARTIE

Prologue 

Chap. 1 :  Une Grille de Lecture Biblique 

            Le Premier Adam , un Fondé de Pouvoir infidèle

            Abraham, païen babylonien, devient père des croyants 

            Jésus, le Dernier Adam, selon Paul 

 

Chap. 2 :  L’Identité de Jésus selon le Nouveau Testament.

            A/  Une énigme, à vue humaine  

            B/  Oui … si on coupe Jésus de ses racines juives.

                        a  -  A la recherche de ces racines 

                        b  -  Quelques clés hébraïques de l’énigme

                        c  -  Les équivoques apparentes du Nouveau Testament

 

 

PROLOGUE 

"Connais-toi toi même" Cette maxime, inscrite en exergue de la présente réflexion, figurait au fronton du temple de Delphes, source des oracles, et a été, dit-on, adoptée par Socrate comme l’un des piliers de sa maïeutique. (Note 1) 

Il est en effet sage l’homme qui s’efforce de s’évaluer lui-même, avant de prétendre porter un jugement  quelconque sur ses congénères, comme de sonder les mystères de son « être » propre et ceux du cosmos.

Mais cette sagesse vaut aussi pour les peuples, les civilisations, les systèmes de pensée, les partis politiques et, pourquoi pas, pour ce qu’on appelle les religions. 

Mais, plutôt que de considérer ladite connaissance-évaluation personnelle comme un pilier de cette sagesse humble, sans doute serait-il préférable d’y voir une porte susceptible d’en ouvrir l’accès. Car le pilier est une réalité en lui-même, la porte est bien davantage: c’est un potentiel offert à l’homme. Il lui faut la discerner, prendre le risque de l’ouvrir, puis choisir de la franchir ou non. Elle constitue un seuil de conscience de lui-même et du monde, mais aussi une aventure-ouverture sur un ultérieur, un nouveau, un renouvelé, peut-être une inconnue… 

C’est en effet le privilège de l’homme parmi toutes les créatures d’être une personne, c’est à dire une individualité unique et, comme le dit le Livre de la Genèse, créée ‘’à l’image et selon la ressemblance’’ de son Créateur. Car tout en l’homme est don de ce Créateur, don non seulement gratuit, mais, de plus, irrévocable, car il est « don en vue de … » Le Plan divin de Création-Salut passe à travers chaque homme en une finalité mystérieuse et sans repentance.  

On ne peut dissocier cet ensemble unique de dons qui font la personnalité, la singularité, l’identité de chaque homme, d’avec sa vocation propre. Cette dernière est comme la perspective d’accomplissement que l’Eternel lui propose dans l’exercice des dons reçus et sous la responsabilité de sa liberté humaine.  

Oui, l’identité et la vocation d’un homme sont fondamentalement unies et interdépendantes. Quiconque a été, comme je l'ai été, privé de père avant d’être parvenu à l’âge d’homme, ressent cela plus intensément que tout autre. Il comprend pourquoi tant de fois dans la Bible Dieu, s’adressant à son peuple de l’Alliance, lui dit en substance : « Je vous pardonnerai beaucoup de fautes, mais je serai sans pitié avec vous, si vous maltraitez l’une de ces trois catégories de mes enfants pour lesquels J’éprouve une Prédilection-Miséricorde particulière : « la veuve, l’orphelin et l’étranger qui vit parmi vous»  (Note 2 ) 

Car chacun de ceux-là, de manière unique, voit son identité blessée, hypothéquée, paralysée au milieu et vis à vis des hommes. Et, en conséquence, ne sachant ni d’où il vient ni qui il est, il a peine à distinguer et réaliser la vocation propre que Dieu a conçue pour lui. Combien d’êtres vivant parmi nous manifestent des troubles graves de comportements, voire d’équilibre psychique parce que, dans leur enfance ou lors d’un accident de la vie, un traumatisme a perturbé la construction et la structuration de leur identité, ou en a détruit les bases. Alors ces êtres peinent à trouver le sens-vocation de leur vie, d’où il s’ensuit tant de drames. Les asiles psychiatriques et les prisons sont combles de ce genre de pauvres, bien davantage victimes que coupables.

Il en est de même pour les peuples. Celui, dit-on, qui n’a pas de mémoire, n’a pas d’avenir.

 

 

Chapître  1

UNE GRILLE DE LECTURE BIBLIQUE

 

Ainsi, identité et vocation sont unies dans le Plan que Dieu a pour chaque homme et pour l’ensemble de l’humanité.

Mais identité et vocation sont aussi distinctes et en danger permanent d’être confondues ou substituées l’une à l’autre. Toute l’histoire humaine, et celle des spiritualités en particulier, est pleine de confusions-substitutions de ce genre, ce qui conduit, comme nous le déplorons au long des millénaires, aux guerres, et notamment aux guerres de religions et aux massacres perpétrés sous l’alibi d’un idéal et souvent au nom même usurpé de Dieu.

Dans leur acception authentique, identité et vocation sont indissociables. Leur union prend forme dans l’Alliance que Dieu propose à chaque créature humaine pour réaliser le Plan de Salut, qu’Il a conçu pour chacun et pour le monde globalement à travers chacun. Car toutes les identités sont spécifiques et distinctes, mais les vocations personnelles convergent. Ceci pourrait constituer une grille de lecture de toute la Bible, car y apparaissent ainsi les modalités de la pédagogie du Père des cieux pour mettre en chaque homme les dons spécifiques d’une identité propre et l’universelle finalité d’une vocation personnelle.

Tentons de façon très synthétique une brève méditation biblique de ce genre.

 

Le Premier Adam :  Un Fondé de Pouvoir infidèle

Parmi toutes les créatures, Dieu modèle l’homme de la glaise-poussière du sol. Mais il lui confère une identité qui va le distinguer de tous les autres vivants : Il souffle dans ses narines l’haleine de vie divine (neshamah) (Genèse 2. 7) et lui donne à manger parmi tous les arbres du Jardin l’arbre de vie (Genèse 2. 9).

Cette identité établie, par don gratuit, l’Eternel trace alors à l’Adam sa vocation spécifique : « garder et cultiver le Jardin, nommer les vivants » (Genèse 2. 15 et 19). C’est-à-dire ‘’accomplir’’ dans ses fruits la Création que Dieu s’est limité à concevoir dans ses principes généraux (bereshith) et à nommer-situer dans leur vocation terrestre tous  les êtres vivants.

Mais, lorsque se soumettant à la séduction du Serpent et en transgressant l’interdit, Adam et Eve prétendent se construire une identité autre et usurpée (vous serez comme des dieux !  Genèse 3. 5), leur  vocation se trouve réduite à néant, temporairement du moins. Il faudra, évoque l’Eternel (Genèse 3. 15), une initiative divine mystérieuse pour restaurer en l’homme la capacité d’assumer à la fois l’identité et la vocation originelles.

Car, nous l’avons vu, en dépit des péripéties de la liberté humaine, les dons du Créateur et la finalité de sa Création sont irrévocables. Mais, n’anticipons pas. Suivons les étapes de cette lente et patiente restauration, d’une humanité coupée de sa relation avec son Créateur.

 

Abram, païen de Babylonie, devient « père » des croyants : 

Avant de tracer à Abraham sa vocation, qui concerne tout homme de tous les temps, l’Eternel a soin de lui dire : « Quitte ta nation, ta parenté, la maison de ton père, et va … »  (Genèse 12. 1). En fait, le texte ne dit pas  « Quitte … »  mais : « Vas  vers toi ,  venant de ta nation … ». 

A noter que les trois « liens » qu’Abraham doit quitter, lui sont cités dans l’ordre inverse de celui qui serait logique, s’il s’agissait principalement d’une migration physique. Car dans une telle émigration, on commencerait par quitter la maison paternelle, puis la parenté au sens large, puis enfin la nation. Ici, l’ordre des liens à quitter va du plus extérieur au plus proche, pour aboutir au lien intérieur, celui qui concerne essentiellement la personne intime, afin de rejoindre la présence divine qui est au cœur de l’homme-Abraham. Dieu veut refondre l’identité profonde d’Abraham, enfermé dans le paganisme babylonien, et engendrer en lui une identité nouvelle compatible avec la mission-vocation universelle qui doit devenir la sienne, en Alliance avec L’Eternel. La liberté d’Abraham n’est pas court-circuitée. Elle doit, au contraire, consentir à l’incontournable métamorphose. 

Quelle va donc être l’identité toute neuve du Père des croyants ?  L’Apôtre Paul en a ciblé le fondement dans son Epître aux Romains (4. 3) : Ce fondement est la foi d’Abraham dans les promesses, à vue humaine irréalisables, de Dieu en sa faveur : Cette identité d’Abraham est désormais et pour jamais qu’en dépit de son âge et de celui de Sarah, il sera père d’un fils et que malgré sa condition de nomade, il sera titulaire d’une terre pour ce fils et sa descendance. Voilà, si l’on peut dire, la carte d’identité nouvelle d’Abraham,  encore à ce moment Abram. Et sur cette nouvelle carte d’identité d’homme de foi, l’Eternel pose le sceau visible de la circoncision.  

Alors seulement Abram est prêt à assumer la vocation qui va devenir la sienne. Le texte hébreu de la Genèse, à cet égard, est intraduisible en français, car il relie dans le changement de nom des deux membres du couple (Abram devient Abraham et Saraï devient Sarah, par adjonction de la lettre « Hé » (h) qui manifeste en eux la Puissance de l’Esprit de Dieu). Alors le couple devient fécond et Isaac, fils de la promesse, naît enfin. 

Comme conséquence et simultanément, la vocation ultime d’Abraham est dévoilée, et c’est ce que signifie son nom renouvelé : « Tu seras père d’une multitude de nations … » (Genèse 17. 4), vocation précisée et étendue ultérieurement : « Dans ta descendance se béniront toutes les nations de la terre » (Genèse 22. 18). Son identité nouvelle lui est particulière, mais sa vocation s’ouvre sur l’universel. 

 

Jésus, le ‘’Dernier Adam’’, selon l’apôtre Paul  :

Dans sa mystérieuse Sagesse, le Créateur, il y a vingt siècles, a manifesté en la personne de Jésus de Nazareth qu’il avait jugé venus les « temps de la fin ». Non pas le temps de la restauration de l’humanité pécheresse et égarée depuis la faute originelle. Car, en dépit peut-être des apparences, cette restauration était à l’œuvre sans solution de continuité depuis l’expulsion d’Adam et d’Eve du Jardin de l’Eden.

Toute l’histoire biblique est celle de l’effort obstiné de Dieu pour ramener l’homme peu à peu dans la perspective d’un Salut-Accom-plissement futur, préparé dès avant la création du monde. Et, au long des millénaires, la voie concrète suivie par la sollicitude de Dieu, à cet effet, consiste inlassablement à renouer les liens de l’Alliance que l’homme s’évertue aussi inlassablement à trahir et à rompre  : Noé, Abraham, les Patriarches, Moïse, les Prophètes et bien d’autres hommes choisis par Dieu apparaissent comme les jalons visibles et oints de l’Esprit divin, qui veille en permanence à maintenir vivante et efficace cette Alliance Eternelle, Une et sans cesse restaurée, renouvelée, revivifiée, élargie,  sous des formes multiples. 

L’Apôtre Paul a décrit, à sa manière concise et saisissante, la décision de Dieu à cet égard :

’ quand est venu l’accomplissement du temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme et assujetti à la loi, pour payer la libération de ceux qui sont assujettis à la loi , pour qu’il nous soit donné d’être fils adoptifs ’’  (Galates 4. 4-5) 

‘’ Dieu l’a fait en envoyant son propre Fils  dans la condition de notre chair de péché, en sacrifice pour le péché … ‘’  (Romains 8. 3) 

Le Nouveau Testament propose de façon enveloppée des bases de méditation concernant l’identité et la vocation de ce Fils. Il les distingue sans les séparer, et les unit sans les confondre.

 

 

Chapître  2 

L’Identité de Jésus  selon le Nouveau Testament  

 

Une énigme à vue humaine. 

Selon l’Evangile de Luc (1. 26 et ss.), l’archange Gabriel annonce à Marie de Nazareth la conception en elle de ce fils, dont il détaille l’identité en des termes qui rejoignent l’attente séculaire d’Israël : ‘’ Il sera grand et sera appelé fils du Très Haut. Le Seigneur lui donnera le trône de David son père, il régnera pour toujours sur la famille de Jacob et son règne n’aura pas de fin’’. Marie va-t-elle consentir à ce que ce Projet de Dieu passe par elle ?  Une crainte la retient, semble-t-il, sur le moment, qu’elle exprime sans détour :  

‘’ Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais pas d’homme ? (Luc 1. 34)  (Note 3) 

L’Archange répond à la question de Marie et donne le processus de la conception en elle de l’enfant à venir :

‘’ L’Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très Haut te couvrira de son ombre. C’est pourquoi celui qui va naître sera saint et sera appelé Fils de Dieu’’  (Luc 1. 35) 

Ce processus insolite de fécondation traduit la voie de ce que le christianisme appelle « l’incarnation ». Mais, faisant une lecture littérale du texte de Luc, nombre d’exégètes chrétiens et autres, rangent la « conception virginale de Jésus » parmi les mythes, au sens le plus restrictif du terme. Compris selon la culture hébraïque, ce peut être bien plus simple, si l’on se réfère au concept hébreu de « shekhina ». : Cette « shekhina » traduit souvent au long de la Première Alliance la manifestation effective et visible aux yeux des hommes de la Présence-Puissance-Action du Dieu Un, cependant à jamais transcendant et invisible.  

Citons comme exemples de « shekhina » la manifestation de Dieu à Moïse dans la flamme du ‘’buisson ardent’’ (Exode 3. 2 ss.), ou la ‘’nuée’’ du désert de l’Exode qui guidait miraculeusement les Hébreux, et descendait fréquemment sur la tente du Tabernacle pour manifester de manière visible cette Présence invisible de l’Eternel au milieu de son peuple et appeler Moïse à conférer avec Lui. 

 Ne peut-on penser que, la parole de l’archange Gabriel,  («l’Esprit Saint viendra sur toi et la puissance de Dieu te couvrira de son ombre») suggère qu’une semblable « manifestation-shekhina » de Dieu opérera cette fécondation de Marie ?  (Note 4)

Paul confirme une telle vue hébraïque du processus de l’incarnation :

‘’ Il a plu à Dieu de faire habiter en lui (Jésus) toute la plénitude’’. (Colossiens 1. 19)  

‘’ En lui (Jésus) habite corporellement toute la plénitude de la divinité’’(Colossiens 2. 9)

Paul écrivant en grec pense en hébreu et emploie dans son texte le verbe grec « habiter » assez inattendu en la circonstance. Et il use de ce terme parce que, en hébreu, ce verbe habiter : « shakhan », vient de la même racine que le mot « shekhina » (Note 5). De plus, il ajoute le mot « corporellement » pour bien signifier que l’onction plénière divine en Jésus concerne son « corps » aussi. En effet, Paul, né dans la diaspora de culture grecque, connaît bien les religions païennes et les spiritualités orientales de son temps. Il veille à ce que les fidèles de l’Eglise ne pensent pas que Jésus est « une âme-Dieu dans un corps-homme ». Car une telle croyance ferait de Jésus un « avatar » de Dieu, comme le Krishna de l’Hindouisme par exemple, et non une « incarnation » vraie de Dieu. Sur ce point, malgré cette précision opportunément ajoutée par Paul, l’ambiguïté ne reste-t-elle pas générale chez les chrétiens ?  ( Note 6 ) 

Et cette identité spécifique de Jésus évoquée par Paul rejoint elle-même la confirmation qu’en donne Dieu le Père, lorsque Jésus sort de l’eau de son baptême dans le Jourdain par Jean Baptiste. La voix du Père se fait, en effet, entendre disant :

‘’Celui-ci est mon Fils bien aimé, celui qu’il m’a plu de choisir … »   (Matthieu 3. 17) 

La traduction ci-dessus est celle de la TOB, qui est peu explicite. Une autre va bien plus loin dans l’approche de l’identité de Jésus. Elle fait remarquer que les mots ‘’il m’a plu de choisir’’ traduisent le verbe grec ‘’eudokeô’’, qui faisait à l’époque partie du vocabulaire politique à Athènes. C’est  celui qu’employait le Sénat d’Athènes pour conférer les « pleins pouvoirs » à un haut magistrat ou à un général en chef pour une mission précise.  

Ceci éclaire bien davantage l’identité de Jésus dans l’Esprit du Père, qui confère à ce Fils une mission du même genre que celle confiée au Premier Adam…mais à un niveau incomparablement plus élevé. A Jésus est ainsi donnée solennellement la mission de « garder et cultiver le Jardin-Royaume » des temps de la fin et de « nommer les vivants » de cette ère nouvelle qui s’ouvre ainsi pour amorcer la fin des temps. Et de même que Dieu a laissé ‘’tester’’ par le Serpent la fidélité du Premier Adam dans l’exercice de sa vocation (Genèse 3. 1 ss.), l’évangile de Matthieu poursuit immédiatement ce même  récit du baptême de Jésus en disant :

‘’ Alors, l’Esprit Saint conduisit Jésus au désert, pour être testé par le diable’’ (Matthieu  4. 1) 

Jésus, comme on le sait, contrairement au Premier Adam, a résisté victorieusement à la tentation de « se faire l’égal de Dieu » (Philippiens 2. 6). A toutes les dites tentations, il a répondu en proclamant la Parole de Dieu. C’est pourquoi, il a pu mener sa vocation à son terme authentique. C’est là que son identité, toute fraîchement proclamée par la voix du Père des cieux, a rejoint sa vocation, dans une union totale mais sans qu’elles se confondent. 

Ceci dit, l’identité profonde de Jésus, telle qu’elle émane du Nouveau Testament, repose aussi sur bien d’autres intuitions, qui parcourent d’ailleurs toute la Bible, Première et Deuxième Alliance, chacune des deux étant indispensable à l’autre pour en dévoiler les mystères. Il faut donc creuser plus profond. 

 

Oui, identité énigmatique si on coupe Jésus de ses racines juives. 

a  -  A la recherche de ces racines : 

Diverses paroles du Nouveau Testament sont en effet incompréhensibles si on sépare les deux Alliances, qui n’en font qu’une. Par exemple , Jésus confronté à ses contradicteurs leur dit, parlant de lui-même :

’Avant qu’Abraham fût, je suis’’   (Jean 8. 58) 

Voilà encore ici, en ‘’je suis’’, un verbe au mode « inaccompli », c’est-à-dire un « présent qui perdure ». ‘’Je suis’’ signifie : ‘’j’étais déjà, je suis encore, je serai jusqu’à la fin des temps …’’ J’ai accompagné et j’accompagne la Création jusqu’à la consommation des siècles. 

Et l’apôtre Paul explique ce que Jésus veut dire par là :

’ Nos pères étaient tous sous la nuée (shekhina), tous ils passèrent à travers la mer et tous ils furent baptisés en Moïse dans la nuée et dans la mer. Tous ils mangèrent la même nourriture spirituelle et tous burent le même breuvage spirituel, car ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait. Ce rocher, c’était le Christ …’’(1 Corinth. 10.1 à 4) 

Ce langage est difficilement perçu par les hommes d’aujourd’hui, qui raisonnent selon la logique occidentale, fondue dans le creuset de la culture grecque. Mais ces affirmations de Jésus et de Paul traduisent un mode de pensée typiquement hébreu teinté, pour ce qui est de l’expression, par l’hellénisme des derniers siècles avant l’ère chrétienne. C’est du langage « sapientiel » comme on le rencontre dans le livre des Proverbes (ou celui, deutérocanonique, de la Sagesse).   

’Avant qu’Abraham fût, je suis’’, dit Jésus, et d’aucuns parmi ses auditeurs se scandalisent ou ricanent. Dans les Proverbes, la Sagesse, personnifiée (en apparence) par raison pédagogique, déclare : 

‘’ Le Seigneur m’a créée au début de son action, antérieurement à ses œuvres … Dès les temps antiques je fus formée, tout au commencement , bien avant la naissance de la terre … Quand il affermit les cieux, j’étais là … Quand il imposa à la mer ses limites … et qu’il fixa les fondements de la terre, alors j’étais à ses côtés, habile ouvrière …’’    (Proverbes  8. 22 à 30) 

Cette Sagesse personnifiée, en manière de parabole vivante, est l’Esprit de Dieu qui précède la Création, en modèle le Projet, puis en suit pas à pas la réalisation ( L’Esprit-souffle de Dieu planait sur les eaux primordiales …) La Sagesse-Esprit de Dieu a manifesté tout au long de l’histoire biblique la révélation, le maintien, la restauration fréquente de l’Alliance de Dieu avec l’homme, mise à mal par les dévoiements de celui-ci. 

De même, le Midrash Rabba (chap. 2) célèbre la Torah comme présente aux côtés de Dieu lorsqu’Il créait l’univers et l’homme …

Le Nouveau Testament reconnaît à Jésus un profil analogue, c’est à dire une semblable ‘’présence’’ dans le Projet divin dès avant la création proprement dite. Ce Nouveau Testament met dans la bouche de Jésus s’adressant à son Père des cieux :

‘’Tu m’as aimé dès avant la fondation du monde …’’  (Jean 17. 24) 

Avant de créer le monde, Dieu a conçu dans un même et unique Projet l’engendrement de tous les hommes de tous les temps, à la fois l’Homme « animal-psychique » issu de la terre, Premier Adam, et l’Homme « spirituel-pneumatique » Dernier Adam, venant du ciel, pour reprendre la terminologie de l’Apôtre Paul, qui désignait ainsi le Christ comme ‘’Dernier Adam-Homme Nouveau’’ et ‘’Premier-né d’une multitude d’hommes’’ aptes à hériter du Royaume (1 Corinthiens 15. 45 et ss.).  

b  -  Quelques clés hébraïques de l’énigme identitaire concernant Jésus : 

C’est bien là du langage ‘’sapientiel’’. Il peut apparaître blasphématoire, venant d’une créature humaine. C’est bien la réaction du Judaïsme en face de cet aspect de la foi chrétienne. Mais, il y a à la racine de ce débat une double erreur, un double malentendu, qui remonte aux premiers siècles de chrétienté. Les Pères grecs ont pensé, enseigné et traduit en dogmes, que « le Fils engendré avant que le monde fût » et Jésus de Nazareth étaient la même réalité-personne divino-humaine. Ils ont oublié qu’entre les deux est la kénose, l’abaissement ontologique radical  de l'« INCARNATION ».  

Jésus de Nazareth n’est pas ce « Fils engendré … »,  mais il peut être compris, selon la culture hébraïque, comme la manifestation (shekhina) de ce « Fils engendré-manifesté, dans une créature humaine », pour être non pas Dieu se promenant sur terre parmi les hommes et acceptant même d’être tué par eux, mais le prototype de l’Humanité relevée de son péché et ointe toute entière de la Gloire même de Dieu (Note 7), le tout en vue de … 

Mais arrêtons-nous là, pour l’instant.  Un pas de plus et nous risquerions de doubler le cap de l’identité de Jésus-Dernier Adam et de nous aventurer  sans préparation adéquate sur l’immense océan de la vocation de Jésus-Messie. Certes, c’est bien là maintenant ce qu’il nous faut méditer, car c’est là aussi que réside le grand mystère du « comment » et du « en vue de quoi » de l’Incarnation. Mais Dieu ne dévoile que peu à peu à l’homme les cheminements de son Plan, en des termes qui évoluent selon les facultés de compréhension des hommes en  chaque époque de l’histoire, et en tenant compte de la culture dans laquelle ils baignent. 

Dans les développements ci-dessus, avons-nous vraiment défini l’identité de Jésus ?  Est-il même possible de la définir, tant elle comporte de mystère en elle-même et d’ambiguïtés dans les définitions que les hommes se sont escrimés à lui donner. Or, sans un minimum de compréhension de l’identité, il est présomptueux de vouloir saisir l’essentiel de la vocation. 

En la matière, il est d’ailleurs difficile à un chrétien d’occident formé depuis sa jeunesse selon le logiciel de la pensée grecque de résister à la tentation de donner des définitions, c’est à dire d’attribuer des identités rationnelles, à toutes choses, à tout être et même à Dieu. Le Grec discute à perte de vue de l’essence des êtres et de l’ÊTRE. Le logiciel de la pensée Juive  voit dans cette prétention une chimère, lorsqu’il s’agit des êtres. Il la rejette comme un véritable blasphème lorsqu’il s’agit de l’Eternel Transcendant à toute définition par une intelligence humaine.  

Pour schématiser, disons que l’esprit grec insiste sur l’identité de l’être, l’esprit hébreu sur la vocation, qui appelle à « dire » et/ou à « faire ». Pour un grec un « nom » est surtout une étiquette, qui rattache à une essence et permet de classer. En hébreu un « nom » évoque essentiellement une fonction dans le Plan de la Création, c’est à dire une vocation. Dieu n’est donc connaissable que par ce qu’il « dit » ou fait », jamais par ce qu’Il « Est ». 

Comment réconcilier et rendre compatibles ces deux logiciels ? Comment traduire la Bible hébraïque en une autre langue, quelle qu’elle soit, sans faire éclater ces incompatibilités, c’est à dire sans être en péril de trahir le message ?   

c  -  Les équivoques apparentes du Nouveau Testament : 

Et force est de reconnaître qu’il faut beaucoup d’humilité devant les textes bibliques pour discerner des pistes de compréhension. A vrai dire, selon le Nouveau Testament même, Jésus, durant sa vie au milieu de ses disciples, n’a évoqué que par allusions enveloppées et  souvent énigmatiques son identité profonde.  

Il a très souvent appelé Dieu son Père, mais au matin de Pâques, devant Marie de Magdala, il l’a nommé comme, et son Père (et notre Père), et son Dieu (et notre Dieu) (Jean 20. 17). Il a affirmé : « Moi et le Père nous sommes un » (Jean 10. 30) et « Qui m’a vu, a vu le Père » (Jean 14. 9). Puis il a précisé «  Le Père est plus grand que moi » (Jean 14. 28) et « Je ne fais rien de moi-même : je dis ce que le Père m’a enseigné » (Jean 8. 28). Il a dit une seule fois, au début de son ministère terrestre, à la Samaritaine qu’il était le Messie attendu (Jean 4. 26). Il l’a confirmé indirectement aux deux disciples d’Emmaüs le soir de sa résurrection (Luc 24. 26). Hormis cela, il a toujours interdit à ses disciples de le dire aux foules (Matthieu 16. 30), car pour les disciples, comme pour tous les Juifs de l’époque, Messie signifiait roi terrestre de la lignée de David libérant Israël du joug romain. Se reconnaître ouvertement Messie incitait inévitablement à la révolte contre Rome et à la guerre… Il n’a jamais précisé clairement quelle était sa mission de Messie. Interminablement, il racontait des paraboles évoquant le Royaume d’En Haut. Et ses disciples s’impatientaient … 

La fameuse ‘’confession de foi’’ de Pierre à Césarée de Philippe : « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant » ( Matthieu 16. 16) est elle-même pétrie de cette même ambiguïté, car ces termes correspondaient à une appellation royale, comme l’avait été préalablement la réponse de Nathanaël présenté à Jésus par Philippe :

‘’ Rabbi, tu es le Fils de Dieu, tu es le roi d’Israël’’   (Jean 1. 49)

…et comme le sera même, quelques instants avant l’Ascension, l’interrogation naïve des disciples à Jésus ressuscité depuis quarante jours  :

‘’ Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël ?  Actes  1. 6) 

Comme on le voit, si on se trompe d’embranchement de pensée concernant l’identité de Jésus Fils de l’homme et Fils de Dieu, on est branché sur une fausse piste qui éloigne de la vocation du Christ-Messie. Il a fallu aux disciples la venue sur eux de la Pentecôte, pour qu’ils comprennent enfin qui était Jésus, son identité et sa vocation dans le Plan éternel de Dieu, mais aussi, par conséquent, qui ils étaient eux-mêmes et quelle était leur propre vocation. Jusque là, ils vivaient à son côté sur des illusions petitement humaines et charnelles, qui faisaient d’eux les futurs ministres, conseillers, généraux de Jésus de Nazareth, le nouveau Roi des Juifs sur le trône de David … !

Ces chimères, effondrées durant la Passion, avaient repris vie avec la Résurrection du Seigneur. Il a donc fallu l’Ascension pour qu’elles disparaissent définitivement et qu’à la place apparaisse dans la conscience des disciples ce vide psychique et spirituel, clé de leur disponibilité, qui a permis à l’Esprit Saint, dans le feu de la Pentecôte, de leur révéler leur identité véritable de disciples du Christ et de lever le voile sur leur vocation jusqu’aux extrémités de la terre et jusqu’à la fin des temps. Comme Abraham, il leur fallait d’abord ‘’quitter’’ bien des attaches paralysantes avant de recevoir et d’assumer l’Alliance renouvelée avec Dieu à travers la vocation du  Messie … 

 

Joël PUTOIS 

   

NOTES

1.   NDLR: Maïeutique = Méthode dialectique dont Socrate usait pour «accoucher» les esprits, c.-à-d. pour amener ses interlocuteurs à découvrir les vérités qu’ils portaient en eux sans le savoir. ( © Dictionnaire Hachette, 1997)

2.   Cet avertissement de l’Eternel figure dans les Livres suivants : Exode (1 fois), Deutéronome (10 fois), Job (6 fois), Psaumes (4 fois), Isaïe (2 fois), Jérémie (3 fois), Ezéchiel, Osée, Zacharie, Malachie (chacun 1 fois).

3.   Dans le texte grec de Luc le verbe ‘’connaître’’ est traduit comme un présent. En langue sémitique, il a, sans doute, été prononcé, de même que le premier verbe de la phrase, comme un ‘’inaccompli’’ (présent qui perdure, c’est à dire, englobant aussi un sens futur). Les exégètes se risquent rarement à expliquer pourquoi Marie, déclarée fiancée à Joseph, peut poser une telle question, apparemment dénuée de sens. Pourquoi une fiancée s’étonne-t-elle qu’on lui annonce la naissance (future) d’un fils ? Dans les paroles ultérieures de Jésus, comme de son cousin Jean Baptiste, il y a des résonances esséniennes. N’y aurait-il pas eu de la part de Marie (et de Joseph), comme il était d’usage chez les Esséniens, le vœu de chasteté perpétuelle, même dans le mariage ? S’il en est ainsi, on comprend l’émoi de Marie devant la perspective d’enfantement que lui annonce Gabriel !

4.   A noter que dans le fameux « Prologue » de son Evangile (1. 14), l’apôtre Jean s’exprime ainsi : « Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire … ». Il emploie là un autre verbe grec que celui de Paul, signifiant également « habiter », avec une nuance qui accentue encore davantage l’allusion à la « shekhina » manifestée aux Hébreux dans le désert de l’Exode sur la « tente du Tabernacle», sur laquelle se posait la nuée-Gloire de l’Eternel.

5.   Le Père François Varillon disait, il y a quarante ans, que 95 % des catholiques pensaient que Jésus était Dieu caché sous une apparence humaine (c’est à dire dans un corps d’homme). Et il ajoutait que si on pense cela, tout est faussé dans le Christianisme, à commencer par le fait que se trouve niée la réalité de l’Incarnation. C’est, en effet, la définition de « l’avatar » selon l’Hindouisme : le dieu Vishnou, voulant délivrer directement un message aux hommes, a pris un corps d’homme. Il est né, il a grandi sous le nom de Krishna, il a donné son message, puis il est mort. Et puisqu’il était un esprit / âme-dieu dans un corps humain, il n’a pas eu besoin, lui, de ressusciter pour attester de l’authenticité de son identité, ni de sa mission. Un dieu n’a que faire d’un corps d’homme dans l’éternité des dieux !

6.   Si une spiritualité commence à déclarer ‘’mythe’’ tout ce qui lui apparaît irrationnel dans la foi des autres, que va-t-il rester du Pentateuque, des Livres des Rois, du Nouveau Testament, du Coran, de la Bagavad Gita…? De simples préceptes moraux ?  Cela semble bien réducteur !       

7.   Le Père F. Marlière, dans son livre ‘’ Et leurs yeux s’ouvrirent’’ p. 234,  résume ainsi son intuition de l’Incarnation : ‘’…bien que Jésus-Christ soit venu parmi nous, en notre horizontalité existentielle, ce n’est pas le Verbe, rigoureusement parlant, qui est descendu dans sa nature humaine, mais c’est elle (en sa réalité ontologique) qui a été élevée à la verticalité divine. L’incarnation est donc une assomption qui exalte la nature humaine à un tel point de perfection qu’elle en est divinisée’’.

 

(à suivre : Identité et Vocation 2)

            Chap. 3:  La Vocation du Messie 

                                    - Préparation et Accomplissement de la fin des temps 

                                    - Un Messianisme d’Expiation-Réparation 

                                                a  -  Genèse Messianique 

                                                b  -  Restauration Messianique de l’Humanité  

                                                c  -  Double Vocation  Messianique Souffrante 

                                    - Un Messianisme de Glorification-Salut 

                                    - Epilogue: Identité et vocation du Messie.

 

 

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