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Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

 

 

Inachèvement et accomplissement

Joël PUTOIS (paru dans Yerushalaim n°37)

 

SOMMAIRE

    Prologue

1/ Création

2/ Alliance

           -  La Création de l’Homme comporte une Alliance implicite.

3/ Accomplir

            - Les Béatitudes

            - Utopie ou dépassement ?

            - La prophétie - tumulte de Nazareth.

            - Les Béatitudes annoncées à la Samaritaine.

            - Béatitudes et Alliance Nouvelle.

            - De la Torah à la Nouvelle Naissance.

            - Inachèvement et Accomplissement.

 

Prologue

 

Le verbe « accomplir » a déjà fait de notre part l’objet d’une première réflexion dans un précédent numéro de cette revue ( Yerushalaïm N° 28 de Mars 2002). Cette recherche tentait à l’époque d’apporter quelques éclaircissements sur les malentendus qu’a provoqués la fameuse parole du Christ : « Je ne suis pas venu abolir, … mais accomplir ». En effet, l’interprétation chrétienne usuelle au cours des siècles passés en a été faite, bien souvent, de façon négative et finalement péjorative aux dépens de la tradition juive.

Il est bon d’y revenir, car il est vrai que ce même verbe comporte des significations multiples, lesquelles, insuffisamment reliées au contexte de leur emploi, ne peuvent qu’ouvrir sur des ambiguïtés sans fin. Car, en la matière, c’est tout le contexte de la Création elle-même et du Plan Divin, qui se trouvent mis en question.

Trois réalités distinctes mais indissociables peuvent guider une lecture-compréhension originale du message biblique de manière synthétique :

   Création     Alliance     Accomplir

 

Voilà deux substantifs et un verbe. Les deux substantifs évoquent ce que l’homme reçoit du Créateur Transcendant; le verbe désigne ce que l’homme a vocation de faire. Mais il est bien certain que le substantif Alliance relie nécessairement les deux autres termes. Car c’est en Alliance avec l’Eternel que l’homme a mission d’accomplir la Création et, ce faisant, de s’accomplir lui-même.

 

Ceci mérite quelques développements.

 

 

1 /  Création

 

Qu’a donc voulu faire l’Eternel en prenant l’initiative de ‘’créer’’ ?  Le message biblique suggère qu’Il a entendu « donner naissance » (Note 1) à une réalité, à un « être », issu de Son « Être », distinct de Lui, libre par rapport à Lui, mais relié à Lui  par une « Relation » exceptionnelle, que le vocabulaire biblique appelle précisément Alliance, laquelle implique par essence un « Projet » commun. Car on ne fait pas Alliance sans motif, sans une finalité à « Accomplir ».

 

Comment s’est fait le processus de cette Création-Naissance ? Mystère absolu, car nous sommes là dans le pur Transcendant. Les scientifiques, qui sont remontés par le calcul jusqu’à l’instant même de ce que nous appelons le « big bang », jaillissement de « l’Energie » primordiale, avouent buter sur l’ultime milliardième d’instant qui suit ce jaillissement, mais ne peuvent remonter jusqu’à « l’instant Zéro » lui-même. Le  « Comment » de la Création est un mystère, même pour la science.

 

Mais le « Pourquoi » de cette Création échappe moins à notre entendement, à condition semble-t-il, que nous l’écrivions en deux mots : « Pour quoi ». Car, n’est-il pas hasardeux de nous risquer à des appréciations psychologiques ou morales visant les motivations qui ont pu inciter l’Eternel à « créer » ? En revanche, une fois imprégnés du message biblique, il paraît bien moins périlleux pour nous d’en déduire les finalités ultimes, c’est à dire les « accomplissements » que Dieu avait l’intention d’atteindre …

 

A vrai dire, notre scrupule, de ne pas vouloir enfermer Dieu dans des anthropomorphismes discutables, n’est-il pas exagéré ? L’apôtre Paul n’a-t-il pas été plus hardi en assimilant, semble-t-il, le « Pourquoi » et le « Pour Quoi » de la Création dans l’Esprit du Créateur ?  Il ose écrire en effet :

‘’ Il (Dieu) nous a choisis en lui (Christ) avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints et irréprochables sous son regard, dans l’amour. Il nous a prédestinés à être pour lui des fils adoptifs ...  (Ephésiens 1. 4)

 

A lire ce verset, le mystère commence à s’éclaircir et les trois termes de notre équation sont en voie d’être validés. Il y a bien, en effet :

- La Fondation du monde, c’est la Création,

- Que nous soyons saints et irréprochables sous le regard de Dieu, correspond bien à la fidélité à une Alliance permanente avec Lui,

- Prédestinés à être pour Lui des fils adoptifs … c’est tout un programme … à « accomplir » !

 

Tout y est ! Y compris même, la motivation divine que nous n’osions formuler, mais que Paul, selon sa culture et son intuition juives, dévoile sans timidité, c’est le regard de Dieu dans l’amour. Là, il n’y a quasiment plus de mystère, si nous voulons bien recevoir cette parole avec notre cœur, sinon avec notre  cervelle …

 

Car l’expression de cet amour de Dieu est précisément l’Alliance, que le Créateur propose à l’homme tout au long de sa relation avec Lui. Oui, cet amour de Dieu Transcendant manifesté dans l’Immanence de la Création a pour nom l’Alliance. Et tout le récit biblique confirme ce qu’énonce l’apôtre Paul :

 

- Cette Alliance-Amour a précédé la Création,

- Cette Alliance-Amour accompagne l’homme, au long des millénaires de l’histoire, en dépit des innombrables trahisons, que le libre arbitre humain commet à ses dépens.

- Cette Alliance-Amour présidera à la fin des temps de l’histoire, à tous ses « accomplissements ».

 

Cette Alliance, à laquelle Le Tout-Puissant s’acharne à être fidèle en dépit des permanentes infidélités humaines, est bien la clé de voûte de l’ensemble. L’Eternel s’est rendu Lui-même prisonnier de son Amour pour l’homme, comme étant la condition fondamentale de la réussite de Son Plan de Création-Salut. Car, à cette réussite, donc à Son obstination à rétablir sans cesse l’Alliance rompue par l’homme, Dieu attache « l’honneur et la sainteté de Son grand NOM », si souvent profané parmi les nations. C’est l’Eternel Lui-même qui l’exprime ainsi à de nombreuses reprises à son Peuple Elu, par la bouche de divers prophètes, notamment Ezéchiel (chapitres 20 et 36).  Qu’est-ce que tout cela veut dire ?

 

Cela signifie que chaque fois que l’homme, usant à sa guise de sa liberté, transgresse les données de l’Alliance et compromet la bonne fin du Plan divin de Salut, Dieu est conduit:

·                à pardonner les transgressions,

·                à neutraliser leurs effets pollueurs sur la Création

·                à restaurer l’authenticité et l’efficacité de l’Alliance.

 

Mais ce mot « restaurer » est encore bien au dessous de la vérité. Car, à bien méditer le récit biblique, il apparaît évident que Dieu ne se comporte pas envers l’homme comme un patron vis à vis de subordonnés fautifs pour les sanctionner, mais comme un Père qui a égard et attention à l’épanouissement de Ses enfants.

Les termes de l’Alliance qui unissent Dieu aux hommes ne sont nullement comme les alinéas d’un code de lois et de règlements d’une société civile, mais ils témoignent de la douceur et de la fermeté d’une pédagogie paternelle. Non seulement le Père pardonne les fautes, mais chaque pardon-restauration de la relation-Alliance est l’occasion pour Dieu-Père d’une  « élévation » par degrés du niveau et du contenu de l’Alliance, lélévation qui est iée à une « éducation » progressive de la conscience et de la responsabilité humaine.

Car ce n’est que peu à peu, surmontant chaque échec, et franchissant chacun des paliers ascendants d’exigence placés devant lui, que l’homme peut progresser pour « s’Accomplir » lui-même et rejoindre ainsi les attentes de son Père des cieux.

 

 

2 /   Alliance

 

A chaque stade de cette pédagogie divine, le rétablissement, la restauration et la promotion de l’Alliance rompue, ou compromise, ou simplement « en panne » par le fait de l’homme, prend la forme ou revêt l’ampleur d’une véritable re-Création.

 

La tradition juive (Talmud PesaHim 54 a et Nedarim 9 . 8)  explique de façon imagée et parabolique les processus de la Création et de l’ensemble du Plan de Dieu et permet de comprendre notamment le pluriel de certains versets de la Genèse, par exemple lorsque Dieu dit : « Créons l’homme à notre image … ». Dieu, avant de créer, parle, en effet, aux différents éléments essentiels de son Plan-Projet de Création qui se trouvent comme personnifiés.

Ce sont:

·       Le Jardin de l’Eden (point de départ de la trajectoire de ladite création),

·       la Torah (la trajectoire elle-même),

·       le Trône de Gloire (le point d’arrivée-accomplissement),

·       le Saint des Saints, (la permanente relation mystérieuse entre Transcendance et Immanence),

·       la Géhenne (la transgression-accident de parcours toujours possible et ses conséquences),

·       la Teshuva-Repentance (repentance réparatrice de l’homme qui a transgressé),

·       le Nom du Messie (intervention divine mystérieuse pour l’accomplissement final du Plan).

 

Donc, le début du premier verset de la Genèse: « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre … » synthétise tout cela et doit être compris comme signifiant dans un présent éternel tous ces Sept éléments qui vont du début de la Création figuré par le Jardin de l’Eden jusqu’à l’ultime accomplissement de cette Création par l’intervention du Messie. Ces Sept éléments couvrent donc toute la succession des étapes qui, pour nous, vont se succéder dans le temps, parce que nous sommes des créatures lancées dans l’espace et le temps. Mais Dieu Transcendant est omni-présent à chacun d’eux.

 

Et tout le texte biblique peut être lu comme l’histoire et les péripéties du Plan divin de Salut que l’homme pécheur s’obstine à compromettre à chaque instant, et que Dieu, par mille détours, restaure inlassablement pour le mener, en dépit de tout, à l’accomplissement prévu dès l’origine. Comme on peut le comprendre, ce Plan est un et invariable dans sa finalité ultime, mais infiniment varié, souple et adaptable dans ses cheminements intermédiaires. Nombreux sont les accidents de l’histoire humaine d’une gravité telle que l’on pourrait penser que le Plan divin de Salut est définitivement annihilé par la faute de l’homme. Mais le Créateur, obstinément Lui-aussi, le restaure en une véritable Re-Création à travers laquelle non seulement ce Plan poursuit son cours, mais progresse vers cette finalité mystérieuse, que nous appelons le Salut éternel.

 

De ce fait, non seulement chaque étape de cette création-recréation ne réduit pas à néant l’étape précédente, mais au contraire prend appui sur elle, la complète, la parachève, l’élève, la précise, l’étend dans son champ d’application, en un mot « l’accomplit », afin de l’amener de plus en plus près de ce que Paul exprime si bien en parlant du « dessein bienveillant que Dieu a d’avance arrêté en Lui-même pour mener les temps à leur accomplissement… » (Ephésiens 1. 9)

 

La Création n’est donc pas, de la part du Créateur, l’œuvre de cet instant d’une brièveté inimaginable du « big bang », ni des seuls mythiques Six Jours … Elle est permanente et le soin que Dieu met à préserver la pérennité et les finalités de son Plan de Salut, voilà la clé de ce que nous appelons l’Alliance, multiple dans ses formes historiques, mais invariablement Une dans la pensée et l’Amour de l’Eternel.

 

D’où vient cette fidélité sans failles de Dieu à son Alliance avec l’homme, en dépit de tout ? Elle vient bien sûr du « dessein bienveillant » qui a été celui de Dieu en créant l’homme. Quel était ce dessein ?

 

La Création de l’Homme comporte une Alliance implicite

 

Comme toutes les autres créatures, l’homme est issu de la Parole créatrice de Dieu. Tous les hommes sont donc de provenance divine. A cet égard on peut citer cet autre passage du Talmud (Yevamot 62 A et B) qui dit que Dieu, dès avant la Création du monde, a créé et réservé dans son sein toutes les âmes et tous les corps de tous les hommes qui vivront durant toute l’histoire de la Création et qu’Il « incarnera » peu à peu. Tous les hommes se succèdent donc les uns aux autres dans l’histoire mais, là aussi Dieu est « présent » à la création de chaque homme de cette histoire.

 

Donc, issus d’une parole créatrice de Dieu, les hommes sont de provenance divine, mais ils ne « sont » pas Dieu. Ils en sont séparés par l’altitude infinie de la Transcendance divine. Toutefois l’homme, seul de toute la Création, est doté d’une mystérieuse proximité-compatibilité avec Dieu. Car le texte biblique précise :

 

Dieu dit: Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance. (Genèse 1. 26)

(Dieu) insuffla dans ses narines (d’Adam) l’haleine de vie et l’homme devint un être vivant’’.   (Genèse 2. 7)

 

Ceci signifie qu’une part de « l’Être » de Dieu est directement investie en l’Homme, ce qui constitue sa différence par rapport aux autres créatures. L’Homme est donc « Fils de Dieu », de nature divine (Note 2). En agissant ainsi, pour prendre un langage moderne, disons que Dieu en créant Adam comme Il l’a fait, l’a par là-même doté d’un « logiciel » de pensée compatible avec le Sien. C’est pourquoi il peut y avoir une relation personnelle, un dialogue, une Alliance entre Dieu et l’Homme, ce qui n’existe pas avec les autres créatures.

 

Quand Dieu parle aux animaux, il s’adresse à une masse anonyme. Quand il parle à Adam et Eve , « Il leur dit … » (Genèse 1. 28). C’est personnalisé … !. La conséquence de cette « nature divine » est que l’homme est promis à l’immortalité, sauf accident, bien entendu. L’Eternel en évoque l’éventualité en disant à Adam :

Tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car du jour où tu en mangeras, tu devras mourir. (Genèse 2. 17)

 

Mais alors, cette éventualité de mort fait surgir, à première vue, une incohérence radicale dans la problématique du Plan divin. Comment une créature, dans laquelle Dieu a investi une part de Sa Divinité, peut-elle mourir ?  La contradiction est apparemment évidente. On ne peut en sortir qu’avec l’évidence complémentaire suivante : c’est qu’en cas de mort de l’Homme (et donc du Plan de Salut avec lui), une « résurrection » et une « re-création » sont obligées.

 

Pour parler familièrement, disons qu’en donnant à l’Homme cette dignité de nature divine en même temps que la liberté, Dieu s’est Lui-même « piégé et enfermé » dans la nécessité d’une chaîne ininterrompue de pardons, miséricorde, relèvements de l’Homme sans cesse pécheur, et de Re-Créations successives de Son Plan de Salut périodiquement mis en pièces !

 

Si l’on intègre donc cette inévitable hypothèse de re-Création permanente, le Plan divin apparaît d’un logique impeccable. Mais c’est tout le récit biblique qu’il faut alors lire avec cette clé de compréhension. Il faut passer en revue cette chaîne des Création - re-Créations :

 

Première Création :

En la personne d’Adam et Eve, elle s’est traduite par la transgression que l’on sait. Et le premier couple, non repentant, est exclu du Jardin de l’Eden. Sans être rabaissé au rang animal ( car l’haleine de vie divine ne lui est pas retirée), Il doit vivre désormais dans l’environnement des animaux, où tout implique effort, douleur et mort. Alors, le corps de lumière d’Adam et Eve va-t-il être détruit et remplacé par un autre corps ? Non, il est conservé et si l’on peut dire, ‘’mis en réserve’’ et Dieu le recouvre seulement par un corps opaque, adapté au nouvel environnement, celui du ‘’sol maudit’’ (Genèse 3. 17). Le texte dit :

 

‘’ Le Seigneur Dieu fit pour Adam et sa femme des tuniques de peau et les en revêtit’’ (Genèse 3.21)

Faisons ici deux observations :

 

· Concernant la Lumière, création du Jour Un et non pas selon la plupart des traductions : « premier jour ». Si on traduit comme cela, après le premier jour, il y en a d’autres et le premier est passé. Dans le texte hébreu il y a « yom erad = jour un ». Cela veut dire que ce jour ne finit pas, il est permanent et éternel. La lumière est la matière première du cosmos et de tout ce qui existe. Le Jour Un de la lumière durera tout le temps de la Création et du cosmos, et est une Création entretenue permanente. La conséquence est immense pour l’Homme.

 

· Son corps a été créé le Sixième Jour avec la poussière du sol de lumière issu du Jour Un et ne peut pas mourir. La tunique de peau le recouvre simplement, le masque et le protège. C’est revêtu de ce corps ‘’tunique de peau’’ que tout homme naît et vit désormais et qu’il meurt. Ce que nous appelons la résurrection des morts est la disparition de cette tunique de peau, qui libère le corps de lumière, disponible désormais pour la « glorification » (corps glorieux). C’est avec ce corps de lumière que le Christ est ressuscité au matin de Pâque et c’est avec ce même corps de lumière que chacun de nous est appelé à ressusciter, le moment venu. (Note 2)

 

Première Création-Bis:

Ceci dit, à ce stade, de grandes questions demeurent non résolues. Nous restons devant des versets très mystérieux : ‘’Sol maudit’’ qu’est-ce que cela implique ? et ‘’tunique de peau’’ pour l’homme, quelle va en être la conséquence ?  Pour résumer de vastes développements possibles, disons que cela suggère de la part de Dieu un remaniement complet de la Création à partir d’une biologie matérielle. Tous ce qui vit va être recréé, selon le même Plan-Projet et avec les mêmes finalités d’accomplissement ultime, mais à partir de l’amibe, du protosoaire, de l’amphibien, du poisson, du reptile, du mammifère. L’embryon humain, que chacun de nous a été, est repassé brièvement à travers tous ces stades de l’évolution biologique.

Sans avoir besoin de prononcer le mot, nous vérifions bien, en tout cela, la permanence de l’Alliance implicite de Dieu avec l’Homme.

 

Deuxième Création:

A la suite d’Adam et d’Eve, et de leur descendance immédiate, qui gardent une relation directe avec Dieu (histoire de Caïn et Abel, personnage d’Hénoch, par exemple) l’humanité se pervertit, au point que l’Eternel songe à tout détruire :

 

Le Seigneur vit que la méchanceté de l’homme se multipliait sur la terre… son cœur n’étant porté qu’à concevoir le mal et le Seigneur se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre. Il s’en affligea et dit : « J’effacerai de la surface du sol l’homme que j’ai créé, homme, bestiaux, … car je me repens de les avoir créés.(Genèse 6. 5 ss.)

 

Il envoie donc le déluge, mais fait grâce à Noé et à sa famille, avec lesquels Dieu conclut ensuite une Alliance déclarée par Lui pour « toutes les générations futures ». L’humanité se reconstitue selon ce qui apparaît bien une véritable re-création en Noé.

Mais l’humanité se pervertit à nouveau, comme en témoigne l’épisode de la Tour de Babel.

 

Troisième Création:

Puisque l’Alliance nouée avec un homme, Noé, s’avère à ce point fragile, Dieu recommence en direction d’un clan, celui d’Abram, païen babylonien. Dieu amorce une stratégie nouvelle d’Alliance. Avant toute chose, il demande à Abram :

 

’ Quitte ton pays, ta parenté, la maison de ton père et va …" (Genèse 12. 1)

 

En fait, selon le texte, Dieu ne dit pas « quitte » mais emploie une expression étrange  : « va vers toi ». Ceci peut être interprété comme suit, de la part de Dieu  s’adressant à Abram  :

 

‘’ Consens à abandonner tous les attachements humains qui te lient à une nation, une culture, une éducation, et qui ont fait de toi un païen séparé du Dieu Un …

‘’ Je veux faire alliance avec toi et ta descendance, mais je dois avoir accès à la dimension divine (haleine de vie) que j’ai investie en toi, qui est enfouie au plus profond de toi et qui est étouffée par tes enveloppes charnelles et purement humaines.

 

Abram consent à ce triple dépouillement et toute la relation prolongée qui va se développer entre lui et Dieu, constitue bien le processus d’une re-Création de l’homme-Abram en Homme Nouveau, Ceci est suggéré et opéré progressivement et va se confirmer par le changement des noms en Abraham et Sarah. Leurs deux noms reçoivent un « H » qui évoque en hébreu l’Esprit Saint. Le couple est devenu davantage perméable à «l’haleine de vie-Esprit Saint », ce qui les rend féconds pour la conception d’une descendance en Isaac et scelle avec l’Eternel une l’Alliance à vocation planétaire. Car la Promesse faite à Abraham comporte cette fois, pour un avenir éloigné, une semblable « bénédiction-re-création » de toutes les nations de la terre.

 

Quatrième Création :  

La descendance d’Abraham perd peu à  peu sa relation avec l’Eternel, dans les péripéties et les épreuves d’une longue servitude en Egypte. Dieu suscite Moïse et délivre miraculeusement ce qui devient son « Peuple ». De cette tribu issue d’Abraham il fait un peuple totalement nouveau auquel il mêle une avant-garde des nations. Avec ce Peuple ainsi créé de toutes pièces, l’Eternel noue une Alliance Nouvelle et l’établit sur la terre de Canaan.

 

Il s’agit bien d’une re-création  et d’un retour à la vie d’une Alliance qui semblait morte depuis 400 ans. Le partenaire de Dieu n’est plus l’Homme : Adam,  un homme : Noé, un clan : Abraham. C’est maintenant un « Peuple » et un « Peuple Nouveau ». Les termes de l’Alliance du Sinaï dénotent pour la vie sociale et spirituelle de ce Peuple une élaboration détaillée beaucoup plus précise et élevée que toutes les étapes précédentes de l’Alliance. Sans rendre lesdites  étapes inutiles ou caduques, elle les « accomplit ».

 

Manifestement cette re-création traduit, aux points de vue quantitatif et qualitatif, une progression dans le dessein global de Salut visant à terme  l’ensemble de l’humanité. L’identité du Peuple d’Israël est définie sans ambiguïté, mais sa vocation apparaît, consistant en un témoignage de Sainteté à porter devant la totalité des Nations.

 

Entre l’incarnation primordiale de l’haleine de vie (divine) dans les narines d’Adam (Genèse 2. 7), d’une part, et l’incarnation de la plénitude de la divinité, corporellement, dans la personne du Christ-Fils d’Israël (Colossiens 2. 9), d’autre part, il apparaît bien que Dieu a placé un chaînon d’incarnation-re-création intermédiaire fondamental, qui est précisément la constitution de toutes pièces de ce Peuple Nouveau d’Israël.

 

Cinquième Création

Mais ce Peuple trahit l’Alliance et la sanction, conformément aux avertissements donnés par Moïse, est la dispersion loin de la Terre Promise et l’exil à Babylone. Le Temple est détruit par Nabuchodonosor (en – 587), le Sacerdoce, le culte, l’Etat, la Nation disparaissent. L’élite du pays est déportée. L’Arche d’Alliance est capturée et disparaît à jamais. A vues humaines. Israël est mort et l’Alliance réduite à néant.

 

Mais si le Peuple a été infidèle, Dieu demeure inflexiblement fidèle. Il envoie divers prophètes (Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, notamment) pour sauver son Peuple du désespoir et du retour complet au paganisme. Ces prophètes annoncent une délivrance prochaine, une restauration d’Israël sur sa terre, une résurrection et même rénovation de l’Alliance. Et cela se concrétise bientôt par l’action de Cyrus. Israël était mort dans ce désastre et Israël ressuscite selon une Alliance totalement nouvelle et différente dans ses formes, mais totalement conforme au Plan et aux finalités de toujours. Et même, par rapport aux étapes précédentes, cette re-Création élève, approfondit, spiritualise, intériorise, individualise  encore davantage la relation entre Dieu et Son Peuple.

 

Ce n’est pas un hasard fortuit si les 5 Premiers livres de la Bible ont été rédigés (mis par écrit) lors de ce retour de l’exil à Babylone. Israël était prêt à comprendre ce qu’est dans le dessein de Dieu une « Création ». Il venait de faire l’expérience d’une « naissance à partir de rien », car à vue humaine, il n’était plus rien … sans la Miséricorde-Toute Puissance et l’Amour de Dieu. Et Israël revient effectivement sur sa terre, reconstruit son Temple, sa Ville, son sacerdoce et son culte, son Etat. Toutefois il manque 10 tribus sur les 12 !

 

Mais le redressement fait long feu. Le peuple néglige l’Alliance, les clans internes se déchirent. Le pays subit la domination des Grecs puis des Romains. En 70, le Temple est de nouveau détruit, le sacerdoce éliminé et le Peuple encore une fois dispersé parmi les Nations.

 

Sixième Création

En parallèle avec ces épreuves, une nouvelle création a commencé que Paul résume à sa manière :

‘’ Lorsque est venu l’accomplissement du temps, Dieu envoya son Fils né d’une femme, assujetti à la Loi, pour payer la libération  …’’(Galates 4. 4)

Le Nouveau Testament explique la genèse de la création en Jésus de Nazareth de l’Homme Nouveau, Dernier Adam, Premier-né de toute la Création, Premier-né d’entre les morts selon les formules de Paul. Il s’agit bien là de l’affirmation que, pour ce qui était de  la voie du Salut, le Plan de Dieu était pour l’essentiel « en panne » et l’ensemble de l’humanité en état de « mort spirituelle ».

 

La fidélité de ce Dernier Adam, jusqu’à la mort sur la croix, rachetant l’orgueil-désobéissance du Premier Adam, a conduit le Père à effacer la faute originelle et, en conséquence, à rouvrir devant l’humanité tout entière les voies du Salut Eternel.

 

En Jésus et en tout baptisé fidèle passant par la Pentecôte-Glorification à l’image du Christ ressuscité et glorifié, le Vieil Homme est mort et à sa place est né l’Homme Nouveau apte à partager la Vie Divine.  Mais le cycle des re-Créations initié dans l’histoire biblique n’est pas clos.

 

En « espérance », comme dit Paul (Romains 8. 24), nous sommes déjà « sauvés », c’est à dire re-créés nouveaux. Et la Pentecôte permet d’en vivre les arrhes et les bienfaits dès la présente vie terrestre. Mais même si cette « espérance » est une certitude de la foi dans les promesses de Dieu, ce n’est encore qu’à venir… Mais nous savons alors qu’il y aura une ultime re-Création :

 

Septième Création

Elle aura lieu selon cette espérance, sous des formes inimaginables, lors de la venue ou du retour du Messie en Gloire. Ainsi le Plan de Salut de Dieu aura touché le terme de ses Accomplissements. La perspective en a été tracée en termes voilés par Jésus dans son enseignement sur le « Pain de la Vie Eternelle » :

 

’ Telle est la volonté de mon Père, que quiconque voit le Fils et croit en lui, ait la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour’’.  (Jean 6. 40)

 

La résurrection en effet nous est promise. Elle correspondra, comme Jésus ressuscité en a fait lui-même l’expérience, à la libération de cette fameuse « tunique de peau » dont il a été question plus haut. Alors, comme lui, nous apparaîtrons dans ce corps de lumière originel et désormais glorifié et qui échappera aux servitudes de l’espace et du temps de cette création-ci.

 

Ce sera bien une re-Création, cette fois  pour une vie qui n’aura pas de fin. Et le fait que nous la vivions avec nos trois dimensions d’esprit, d’âme, mais aussi de corps atteste que nous serons des personnes-individus  ressuscités et non des ‘’électrons libres’’ désincarnés rejoignant un grand Tout, comme l’enseignent certaines spiritualités orientales.

 

Car, pour chacun, ce corps déjà ressuscité et glorifié « en espérance », c’est ‘’ le temple de l’Esprit Saint qui habite en lui et qui lui vient de Dieu ’’, comme le dit St. Paul (1 Corinth. 6. 19). Mais Paul n’a pas inventé cette image de « l’Esprit de Dieu qui habite en l’homme ». Elle figure en toutes lettres dans sa tradition juive.

 

 

3 /   Accomplir

 

C’est bien l’Esprit de Dieu qui a permis à Paul de sonder  le mystère de cette glorification promise à tout homme juste. Le verbe « accomplir », qui en est la traduction, a un sens précis et positif. Il signifie porter une œuvre à la plénitude de sa finalité et non pas combler des lacunes ou des manques. Un autre verbe, qui lui est lié, a fait l’objet lui aussi de dérives sémantiques qui dénaturent tout dialogue, notamment tout dialogue religieux. C’est « se convertir » dont le sens premier est « revenir à l’essentiel » (en hébreu : teshuva) et nullement « changer de religion ».

Compte tenu des faiblesses humaines, tout ‘’accomplissement’’ suppose un état d’esprit de conversion permanente. C’est ce à quoi doivent tendre toutes spiritualités vraies, mais ce qui en leur sein même est souvent oublié, ou masqué par d’autres  considérations, voire ambitions.

 

Nous en observons l’application dans cette parole de Jésus qui a constitué le point de départ de notre première réflexion présentée dans le N° 28 de Yerushalaïm :  « Je ne suis pas venu abolir … mais accomplir », interprétée péjorativement aux dépens de la foi juive par une certaine tradition chrétienne. Il nous faut revenir sur ce point, creuser plus profond et notamment expliciter clairement le contexte dans lequel le Christ a prononcé cette parole-clé.

 

Les Béatitudes :

 

Le contexte en question est ce que le Nouveau Testament appelle le discours de Jésus, dit des « Béatitudes », prononcé sur le Mont Tabor et dont l’évangile de Matthieu (chap. 5) donne la version la plus complète. Dans ce discours-enseignement, Jésus énonce des maximes de vie d’une exigence spirituelle qui semble toute nouvelle et révolutionnaire à ses auditeurs, lesquels se demandent si Jésus ne leur prêche pas là une religion autre que celle de Moïse. Jamais Moïse, à leur connaissance, n’a demandé de pareilles choses ! 

 

C’est pourquoi Jésus précise : « Je ne suis pas venu abolir la Loi et les Prophètes, mais accomplir ». Car la substance de tout ce qu’il vient d’énoncer se trouvait dans la Loi et les Prophètes … et dans les Psaumes, aurait pu ajouter Jésus. Car, comme on le constate dans le tableau « Les Béatitudes et l’Ancien Testament » ( que vous pouvez trouver en cliquant sur ce lein) tout cela y figurait, mais la routine des siècles l’avait estompé et reporté à l’arrière-plan de commandements et observances de moindre exigence …

Les paroles insolites de Jésus n’étaient qu’un rappel pour ses auditeurs de l’époque. Mais ne le sont-elles pas également pour nous aujourd’hui ? 

Le rapprochement ainsi fait entre les paroles de Jésus et les citations bibliques correspondantes se justifie pour les raisons déjà dites. Il est également utile pour préciser le sens des principales propositions des Béatitudes, en particulier le sens de certains mots ambigus, qui peuvent avoir plusieurs significations en français. par exemple  :

 

verset 3:  pauvres de cœur (certaines traductions disent  : pauvres en esprit) . Il ne s’agit pas, ici,  de ceux qui sont dépourvus des richesses matérielles qu’offre le monde, mais des humbles, par opposition aux orgueilleux. et à tous ceux qui, dans leurs priorités, mettent quelque chose ou quelqu’un avant Dieu. Car, ce qui fait écran entre  Dieu et un être, et représente donc une idole, ce peut être non seulement l’argent, des propriétés, des bijoux, etc. mais aussi, une ambition, une carrière,  un « pouvoir » quelconque sur autrui, un amour terrestre, un conjoint, un  enfant même. Si Abraham  avait mis son attachement légitime pour Isaac, avant sa relation à l’Eternel, que serait-il  advenu d’Abraham, d’Isaac … et de tous les croyants qui depuis lors se réclament de leur descendance  ...?

 

verset 4:  les doux auront la terre en partage. Là encore, il s’agit des humbles. Ce sont ceux qui renoncent à la violence suscitée par l’orgueil, qui seront les véritables maîtres du pays, de la terre entière. La valeur de cet enseignement de Jésus réside précisément dans le paradoxe qu’il comporte.  Il faut comprendre que cette maîtrise de la terre par les humbles sera non le fruit d’une conquête humaine mais un don de Dieu.

 

verset 5: ceux qui pleurent seront consolés.  Il n’y a pas là seulement une proposition de nature psychologique. Le Psaume 126 nous incite à penser à la « moisson », ce qui, en termes bibliques, évoque l’avènement sur la terre du royaume de Dieu, dont la gestation est, comme nous le savons, longue et douloureuse. Ceux qui pleurent, sont donc, ici, ceux que Dieu a envoyés travailler dans son champ, qui sèment dans les larmes, tant le sol du monde est dur et ingrat à défricher et labourer. Mais le Psaume et Jésus leur rappellent qu’ils moissonneront dans la joie des gerbes abondantes.

verset 6:   ceux qui ont faim et soif de la justice, seront rassasiés. Le concept de justice peut signifier  à la fois équité, et il est vrai qu’Isaïe 51.1-3 peut rappeler qu’Abraham et Sarah  ont été soucieux d’équité. mais ce n’est pas la version la plus évidente. Ce mot, dans ses acceptions bibliques évoque surtout la justification accordée par Dieu à un être humain, pécheur et héritier d’une lignée pécheresse, et qui se trouve « blanchi, déclaré juste » par Dieu à la suite d’un acte d’expiation décisif, ou d’un acte de foi particulièrement méritoire.

C’est ici surtout ce second sens qui est vraisemblable dans le discours de Jésus et dans la citation d’Isaïe 51.1-3.  Heureux ceux qui recherchent dans la bienveillance de Dieu la purification  de leur état de pécheur. C’est ainsi que Paul (Romains 4.3) reprenant un verset de la Genèse (15.6), dit:  « Abraham eut foi en Dieu et c’est pourquoi cela lui fut compté comme justice » ( c’est pourquoi Dieu le considéra comme juste).

verset 7: aux miséricordieux sera fait miséricorde. Jésus a donné plusieurs paraboles pour souligner la nécessité impérieuse pour l’homme d’être miséricordieux envers son prochain, s’il veut lui-même obtenir miséricorde. La citation d’Exode 19 montre que cette miséricorde de Dieu est un don gratuit n’obéissant à aucune règle autre que le choix de Dieu. Cependant , si l’homme fait miséricorde à son prochain , même dans une mesure modeste,  Dieu lui fera immensément miséricorde. Les citations du Siracide et plus encore d’Isaïe en témoignent. Dieu s’engage à répondre  « Me voici » à l’homme miséricordieux qui l’appellera. Sommes-nous conscients de l’énormité de cette parole . En langage biblique, « Me voici » est la réponse d’obéissance du serviteur à son maître qui l’appelle. Dieu inverse, en la circonstance, sa relation avec sa créature et prend la posture de « serviteur » !!

verset 8: les cœurs purs verront Dieu: l’expression « cœur pur » constitue la synthèse des vertus que Dieu demande à l’homme juste, équitable, miséricordieux, cherchant  Dieu, « craignant Dieu », selon la formule bien connue, etc. de pratiquer dans  sa vie quotidienne. Au terme d’une telle vie, ces êtres seront admis dans leur vie future à partager la divinité du Créateur. Mais, dès cette vie terrestre, ils verront mille manifestations de l’Amour et de la gloire de Dieu.

verset 9: les pacifiques seront appelés fils de Dieu. Ceux qui, en toutes circonstances choisiront les voies de la douceur, de la non-violence, de la conciliation, du respect des pauvres et des faibles, ceux-là seront « appelés fils de Dieu » Cette dernière expression est une appellation royale. Elle confirme que la renonciation à toutes voies de force procure la maîtrise de la terre entière.

verset 10: aux persécutés pour la justice appartiendra le royaume  des cieux. Le  Psaume 33.20 avertit lucidement  ces « fils de Dieu » qu’ils subiront des épreuves, mais que Dieu sera leur secours permanent. Jésus le confirmera à ses disciples : « Vous allez gémir et vous lamenter ...vous serez affligés, mais votre affliction tournera en joie » (Jean 16.20). « En ce monde vous faites l’expérience de l’adversité, mais soyez pleins d’assurance, j’ai vaincu le monde ! » (Jean 16. 33)

versets 11 et 12: nouvel encouragement aux persécutés, insultés, calomniés à cause du nom de Jésus, car leur récompense sera grande dans les cieux. Jésus avait dans l’esprit les versets du Psaume 68, d’Isaïe 49 et de bien d’autres textes de l’Ecriture, lorsqu’il a osé dire à ses disciples: « soyez dans la joie au milieu des épreuves ».  Sachant les périls de sa propre mission, Jésus avait sans doute besoin, dans ce « discours des Béatitudes » de se le rappeler à lui-même, au tout début de son ministère public. Et au terme de ce ministère, quelques instants avant sa Passion, il le leur rappellera: « Maintenant je vais à toi, Père, et je leur dis ces paroles pour qu’ils aient en eux ma joie dans sa plénitude ... » (Jean 17.13)

Comment ne pas être émerveillés, mais aussi effrayés, par une telle altitude de langage, de recommandation, d’exigence de la part de Jésus... et de toute la tradition dont il s’est inspiré ?

Tout cela est-il réaliste  ?  Nous pouvons nous poser la question ...

 

Utopie ... ou  Dépassement ?

 

Là encore, il nous faut intégrer dans leur contexte ce Discours des Béatitudes, de même que toute la spiritualité hébraïque qui se trouve en amont, pour en mieux dégager les finalités.  Pour ses disciples qui l’entourent, Jésus « élève la barre » en leur traçant le nouveau style de pensée et de vie qu’il attend d’eux, pour être vraiment ses ‘’amis’’ et répondre à leur vocation de fils du Peuple Elu.

 

N’est-ce pas prématuré ? Ces hommes ne le connaissent, ne le suivent et ne l’écoutent, que depuis quelques mois, et quelques semaines, pour certains. Bien que la plupart des paroles de ce Discours fassent référence à des sources bibliques, que chacun connaît plus ou moins, la radicalité et la densité des propositions a dû couper le souffle au plus grand nombre.

 

Et, sans transition Jésus enchaîne, en élevant encore la barre, Il s’adresse à  tous et dit :

« Vous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, comment redeviendra-t-il du sel ? Il ne vaut plus rien, on le jette dehors et il est foulé aux pieds par les  hommes»  (Matthieu 5 . 13)

 

Comme si cela ne suffisait pas, Jésus poursuit  :

« Vous êtes la lumière du monde.… Quand on allume une lampe, ce n’est pas pour la   mettre sous le boisseau, mais sur son support  et elle brille  pour tous ceux qui  sont dans la maison .De même, que votre lumière brille aux yeux des hommes, afin qu’en voyant vos bonnes actions, ils rendent gloire à votre Père des cieux»   (Matthieu 5. .15)

 

Comme un chef de guerre, Jésus exhorte ses troupes avant de les envoyer au combat. Car, c’est bien d’un envoi en mission qu’il s’agit. Tout le Discours des Béatitudes constitue un nouveau plan de campagne, une nouvelle stratégie, à mettre en action dans ces temps de la fin pour la re-conquête du monde sur les forces du mal qui l’asservissent.

 

Tous les auditeurs ont suivi les écoles rabbiniques; ils ont appris à lire l’hébreu ou l’araméen dans la Bible et ses commentaires en langue populaire. Mais ils ne sont pas familiers d’un langage aussi exigeant, voire inappliquable, que celui de Jésus. Le Maître enseigne-t-il une autre doctrine que la Loi de Moïse et ses prolongements, lus et commentés dans les synagogues, les jours de shabbat ou des grandes fêtes ? Il n’en est rien, affirme immédiatement Jésus, comme s’il lisait leurs questions dans leurs reins et leurs coeurs  :

« N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes. Je ne suis  pas venu abolir, mais accomplir. Car, en vérité je vous le déclare, avant que ne passent le ciel et la terre, pas un « i », pas un point sur l’ « i », ne passera de la Loi que tout ne soit arrivé ».(Matthieu 5 . 17-18)

 

Dès le début de son ministère public Jésus annonce donc, à la fois qu’il porte la vie de foi à un niveau d’exigence incomparablement élevé, et qu’il ne s’agit pas d’une autre Loi, ni d’une autre Alliance avec Dieu, mais d’une autre manière de comprendre et de vivre l’une et l’autre, parce que, désormais, les temps sont venus de leur accomplissement plénier dans sa personne ...

 

D’ailleurs, Jésus poursuit immédiatement selon ce même thème d’une exigence plus radicale des mêmes Loi et Alliance  :

« Vous avez appris qu’il a été dit  :  Tu ne commettras pas de meurtre. Celui qui commettra un meurtre en répondra au tribunal. Et moi, je vous dis :  Quiconque se met en colère contre son frère, en répondra au tribunal. Celui qui dira à son frère   « imbécile », sera justiciable du sanhédrin. Celui qui dira « fou », sera passible de la géhenne de feu …Quand donc tu vas présenter ton offrande à l’autel, si tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère. Viens, alors présenter ton offrande »  (Matthieu 5.21 à 24)

« Vous avez appris qu’il a été dit  : Tu ne commettras pas d’adultère. Et moi, je vous dis  :  Quiconque regarde une femme avec convoitise a déja dans son coeur commis l’adultère avec elle ». (Matthieu 5.27-28)

« Vous avez appris qu’il a été dit  : Oeil pour oeil et dent pour dent.  Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre ... » (Matthieu 5.38-39)

« Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Et moi, je vous dis  : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes ... » (Matthieu 5.43-45)

 

L’évangéliste Luc rapporte lui-aussi ce discours de Jésus sur le Mont Tabor, mais est plus bref que Matthieu dans l’énoncé des différents articles des Béatitudes. Cependant, il ajoute un développement fait par Jésus, qui, après avoir quatre fois nommé les « Heureux », déclare :

« Malheureux, vous les riches, vous tenez votre consolation,

« Malheureux, vous qui êtes repus maintenant, vous aurez faim,

« Malheureux vous qui riez maintenant. Vous serez dans le deuil et vous pleurerez,

« Malheureux êtes-vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous. C’est ainsi que leurs pères traitaient les faux prophètes » ( Luc  6.24 à 26)

 

Et  Luc, comme Matthieu, rapporte cette parole de Jésus :

« Aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors  votre récompense sera grande et vous serez les fils du Très Haut, car il est bon, lui, pour les ingrats et les méchants »  (Luc 6.35)

 

Jamais Moïse n’avait osé présenter la Loi sous cet aspect d’amour gratuit. Etant au pied du Sinaï à l’origine de la pédagogie de l’Eternel vis à vis de son tout ‘’nouveau’’ Peuple Elu, il s’en était tenu à l’essentiel. et avait même dû consentir des « accommodements », par exemple en matière de divorce. Plus tard, dans ses confrontations avec des docteurs de la Loi, Jésus a eu l’occasion de redresser ces écarts, en disant  :

« C’est à cause de la dureté de votre coeur, que Moïse vous a permis de répudier vos femmes, mais au commencement, il n’en était pas ainsi »  (Matthieu 19.8)

 

Et Jésus rappelle que l’Eternel a créé l’homme et la femme pour être « une seule chair ».

Tout le Discours des Béatitudes oriente donc sur un accomplissement de la Loi dans le dépassement des prescriptions scripturaires de cette Loi, aussi bien que des routines et déviations installées au long des siècles dans les observances. Les Prophètes avaient au long des siècles prêché dans le même sens, le plus souvent sans être écoutés.

En tout cela, ces Béatitudes rejoignent divers autres enseignements prophétiques de Jésus, notamment dans la synagogue de Nazareth et au puits de Jacob.  C’est ce qu’il nous faut approfondir.

 

 

La prophétie-tumulte de Nazareth

 

Luc, par bonheur, relate cet épisode-incident de la synagogue de Nazareth, comme étant la première manifestation publique de Jésus, qui a  commencé depuis peu sa prédication en Galilée. Il le raconte au Chapitre 4 (16 à 30), c’est à dire bien avant de résumer le « Sermon sur la montagne », dit des Béatitudes, qui ne vient qu’au chapitre 6.

Jésus a, donc, depuis peu commencé à prêcher en Galilée et sa renommée s’est étendue  dans la région  :

« Jésus suivant sa coutume entra le jour du shabbat dans la synagogue et il se leva pour faire la lecture. On lui donna le Livre du prophète Isaïe. En le déroulant, il trouva le passage où il était écrit  :

« L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et  aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté, proclamer une année de grâce par le Seigneur »

« Il roula le Livre, le rendit au servant et s’assit. Tous dans la synagogue avaient les yeux fixés sur lui. Alors il commença à leur dire : Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez.... »

« Oui, je vous le déclare, aucun prophète n’est reçu dans sa patrie....

 

Alors, Jésus rappelle le miracle accompli par le prophète Elie chez la veuve de Sarepta et non chez une veuve d’Israël, ainsi que la guérison de Naaman le Syrien, lépreux, or il y avait beacoup de lépreux en Israël ... Et le texte de Luc s’achève ainsi  :

« Tous furent remplis de colère en entendant ces paroles. Ils se levèrent, le jetèrent hors de la ville et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline sur  laquelle était bâtie leur ville, pour le précipiter en bas. Mais lui, passant au milieu d’eux, alla son chemin ».

 

Le texte que Jésus a lu dans la synagogue est le chapitre 61 d’Isaïe qui est l’une des multiples annonces prophétiques de l’ère messianique. Les textes de ce genre étaient souvent lus et entretenaient l’espérance d’Israël en une délivrance, une prospérité, une harmonie future. Ce qui surprend l’auditoire est que Jésus, s’étant assis conclut : Aujourd’hui, cette  prophétie est accomplie pour vous qui l’entendez !

 

L’ occupation romaine est partout présente, et surtout en Galilée où la répression des soulèvements de zélotes est particulièrement sévère, les pauvres gémissent, les infirmes de toutes sorte abondent … Et Jésus proclame que l’ère messianique est là, que tout ce qui était annoncé est accompli aujourd’hui. Et il ajoute:  ...pour vous qui l’entendez !

 

Voila qui donne à réfléchir. La venue de l’ère messianique sera-t-elle un phénomène objectif et public ou bien sera-t-elle surtout un « accomplissement », c’est à dire la  « conversion » à un état d’âme, à un état d’esprit intérieur nouveau, une expérience personnelle et intime pour ceux qui seront disposés à l’accueillir, donc à l’apercevoir, à en vivre, à se laisser transformer par elle. ?

 

 

Tout cela semble bien préfigurer cette autre parole de Jésus, qui a du étonner et décevoir nombre de ses auditeurs   :

« Le royaume de Dieu ne vient pas comme un fait observable, on ne dira pas: Le voici ou le voilà. En effet, le royaume de Dieu est au milieu de vous »  (Luc 17.20-21)

 

Luc ne rapporte pas la suite de la conversation entre Jésus et l’assistance de la synagogue de Nazareth, entre ses paroles prophétiques et les tentatives de voies de fait sur sa personne.

 

Dès l’aube de son ministère public, Jésus se présente, donc, comme le Messie et il l’exprime indirectement en utilisant la prophétie d’Isaïe. La foule autour de lui interprète au pied de la lettre. Elle est sceptique et moqueuse. Sans doute eut-elle dû se demander de quels genres d’aveugles, de captifs, de pauvres, d’exclus, etc. Isaïe avait parlé ...

Il est à remarquer que cette citation d’Isaïe (61)  commence par les mots  : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la bonne nouvelle ... »

Les accomplissements opérés en toutes choses, en cette ère messianique, doivent être l’oeuvre de l’Esprit du Seigneur-Dieu Tout Puissant. Onction royale et sacerdotale ... C’est bien là le critère annoncé par le prophète Joël de la venue de cette ère messianique-royaume de Dieu  !

Voilà qui rejoint les paroles de Jésus au puits de Jacob  (Jean chap. 4). Il est temps, maintenant, d’y venir .

 

Les Béatitudes annoncées à la Samaritaine

Rappelons brièvement les circonstances. Nous sommes au tout début du ministère public de Jésus après son baptême dans le Jourdain par les soins de Jean-Baptiste. Et les disciples de Jésus baptisent eux-aussi des foules entières sur le bord du fleuve. Mais Jésus apprend que les Autorités du Temple se préparent sans doute à lui envoyer une délégation pour lui demander, comme elles l’ont fait pour le Baptiste, de quel droit il baptise dans le Jourdain, si par hasard il ne serait pas le Messie attendu ou le Prophète Elie annonciateur du Messie.

Jésus ne veut à aucun prix répondre publiquement à une telle question, Il ne peut répondre: non. Et il ne veut pas répondre: oui, de peur de déclencher un soulèvement du peuple contre l’occupant romain. Il s’empresse donc de regagner la Galilée et en chemin, fatigué par la marche et la chaleur du jour, fait halte en Samarie près du puits de Jacob, pendant que ses disciples montent dans la ville proche pour acheter de quoi manger. C’est alors qu’une femme Samaritaine arrive la cruche sur l’épaule pour puiser.

Le début de la rencontre est glacial, comme toujours entre Juifs et Samaritains. Mais Jésus lui demande à boire et, comme elle s’en étonne, Jésus donne un tour spirituel à l’entretien :

 

Jésus« Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dis: Donne-moi à boire, c’est toi qui aurais demandé et il t’aurait donné de l’eau vive … »

la femme: « Seigneur, tu n’as même pas un seau pour puiser et le puits est profond. D’où la tiens-tu cette eau vive  ? »

Jésus: « Quiconque boit de cette eau-ci aura encore soif. Mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif. Au contraire, l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle. »

la femme:  « Donne-moi de cette eau pour que je n’aie plus soif et que je n’aie plus à venir puiser ici »

Bien sûr, il y a un « quiproquo » dans cet échange. La femme parle de l’eau du puits et Jésus lui annonce l’eau vive de l’Esprit Saint, qui fait de l’homme une source jaillissante en vie éternelle. A ce stade, puisque la femme demande de cette eau vive, Jésus change de registre :

Jésus: « Va, appelle ton mari et reviens ici. »

la femme: « Je n’ai pas de mari. »

Jésus: «Tu dis bien: je n’ai pas de mari, tu en as eu cinq et l’homme que tu as, n’est pas ton mari » 

Impressionnée par ce don de discernement prophétique de Jésus, elle dit  :

la femme: « Seigneur, je vois que tu es un prophète. Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous, vous dites qu’à Jérusalem se trouve le lieu où il faut adorer. »

Jésus:  « Crois-moi, femme l’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père ... L’heure vient, elle est là, où les vrais adorateurs  adoreront le Père en esprit et en vérité. Tels sont, en effet, les adorateurs que cherche le Père. Dieu est Esprit … »

la femme: « Je sais qu’un Messie doit venir, lorsqu’il viendra , il nous annoncera toutes choses »

Jésus:  « Je le suis, moi qui te parle ».

Tout le personnage de Jésus-Messie et toute sa mission divine sont révélés dans cet entretien. On peut en faire une brève synthèse :

- Jésus a reçu pouvoir d’envoyer l’Esprit Saint sur tout être humain qui le lui demandera . C’est l’accomplissement de la prophétie de Joël  (« Je répandrai mon esprit sur toute chair »)

- Jésus annonce la fin du temple de Jérusalem et, donc, celle du sacerdoce lévitique, la fin des sacrifices et du culte rituel,

- Le culte nouveau rendu à Dieu est désormais « en esprit et en vérité », car Dieu est Esprit,

Il s’agit donc d’un culte nouveau dans ses formes visibles. Celles qui étaient prescrites dans la Loi de Moïse n’ont plus de raison d’être désormais. Elles ont rempli leur office au stade qui était le leur au sein de la pédagogie divine. A vues humaines elles vont disparaître  en l’an 70, par la force des choses, faute de Temple et de prêtres. Mais, dans la réalité de cette novation de « l’Alliance », le culte nouveau n’abolit pas ce culte traditionnel, il en accomplit la finalité spirituelle.

 

Nous pouvons aujourd’hui comprendre ce que cela signifie. Dans le culte du temple, le sacrifice à Dieu d’un agneau, par exemple, ne constituait pas une relation de « donnant-donnant » avec Dieu. Cela, c’était la conception des sacrifices d’animaux que pratiquaient les cultes païens  !

A Jérusalem, lorsqu’un homme offrait un agneau en sacrifice, c’est lui-même, c’est sa propre vie, qu’il dévouait à Dieu en remerciement de ses dons, de sa miséricorde. Et c’est en substitution de sa propre personne et de sa propre vie, qu’il offrait un animal. Peut-être la routine des siècles avait-elle estompé dans l’esprit des hébreux cette conscience de l’offrande personnelle permanente.

 

Le culte en esprit et en vérité rejoint et souligne la nature spirituelle de cette offrande, telle que Dieu l’attend. Et il l’attend de tout être individuellement. Ce nouveau culte dévoile la nécessité d’une relation personnelle directe de tout homme avec Dieu. Cette novation  totale sera confirmée, lorsque Jésus expirant sur la croix, le « voile du temple » qui interdisait à quiconque l’accès au « Saint des Saints », se déchire du haut jusqu’en bas. Tout homme a désormais accès à la Majesté Divine.

 

Et pour que l’homme, pécheur et charnel, puisse accéder à cette relation directe avec son Créateur Transcendant, il lui est bien indispensable d’être élevé, soulevé, transformé, accueilli par la miséricorde de Dieu manifestée par la puissance d’amour et d’attraction de L’Esprit Saint.

 

La mission principale du Messie n’était pas de mourir sur une croix en holocauste. Ce ne fut que la voie incontournable de sa démarche de fidélité, étant donné la dureté de coeur des hommes. L’essentiel a été d’annoncer que l’heure était venue, dans le Plan de Dieu, du passage  :

- d’une Alliance globale au sein d’un Peuple Elu, manifestée dans un culte communautaire et rituel ainsi que dans des observances annexes nombreuses et à travers la médiation d’une hiérarchie sacerdotale …

-… à une relation personnelle, individuelle et directe de tout homme appartenant à toutes nations, avec Dieu, son Père, dans la grâce de l’Esprit Saint « répandu sur toute chair ».

 

L’Esprit Saint répandu sur toute chair ...  Il faut bien comprendre ce que cela signifie et implique. Le langage biblique est précis.  Lorsque l’Esprit de Dieu vient « sur » un être, il en fait une créature nouvelle, c’est à dire fondamentalement renouvelée. Comme le dira l’apôtre Paul, le « Vieil Homme » est mort. Il est dès à présent ressuscité « Homme Nouveau ». Il s’agit d’une « Re-Création ». En quelques instants, la Samaritaine  s’est laissée transformée par cette métamorphose dans l’Eau Vive-Esprit Saint qui lui était proposée et qu’elle a accueillie sans difficulté, parce qu’en dépit des fautes de sa vie passée, elle a une âme de pauvre, un cœur humble. Alors, à la prière de Jésus, l’Esprit Saint n’a pas eu de mal à descendre sur elle.  

Lorsque ensuite cet Esprit Saint vient « dans » un être, il le mobilise, le forme pour une vocation spécifique, l’investit des pouvoirs-charismes nécessaires pour réaliser cette vocation. En langage moderne nous disons qu’il le rend « opérationnel ». C’est la Pentecôte qui a réalisé cela dans les disciples de Jésus, dix jours après l’Ascension. D’hommes irrésolus et craintifs, elle a fait des conquérants  et des témoins fermes jusqu’au martyre.  

Quel rapport tout cela peut-il avoir avec les Béatitudes  ?   C’est ce qu’il nous faut comprendre maintenant.

 

Béatitudes et Alliance Nouvelle :

Les dix propositions du Discours sur la Montagne n’abolissent pas la Loi, les Prophètes et les Psaumes. Elles les accomplissent dans ces temps de la fin où L’Eternel a conclu avec l’humanité tout entière une Alliance Nouvelle, c’est à dire Renouvelée, en Jésus.

 

Et la clé de cette Alliance Nouvelle a été la Pentecôte. Les exégètes relèvent qu’entre les textes de :

- Exode 19-20, relatant le don par Dieu de la Torah au Peuple hébreu tout entier rassemblé, sous la forme des Dix Paroles, alors que la montagne du Sinaï était soulevée de terre exhalant feu, flammes et grondements, 

et  de …

- Actes 2.1 à 13, constituant le récit de la Pentecôte par Luc, témoignant de la présence de toute la communauté rassemblée, alors que le feu divin se pose « sur » la tête de chacun …

 

… il y a de nombreux signes de relations voulues  et la volonté évidente d’établir un parallèle, et même une continuité mystérieuse.  Bien d’autres passages du Nouveau Testament, notamment dans les Evangiles de Luc (L’Annonciation, par exemple) et de Jean (les premiers chapitres) dénotent l’intention manifestée en termes voilés des rédacteurs de présenter Jésus comme un Nouveau Moïse, venant conduire le Peuple de Dieu (maintenant l’humanité entière) dans une Terre Promise Nouvelle (désormais la terre entière), pour une Alliance Nouvelle  (Renouvelée)...

 

Il est à remarquer que dans la Première Alliance, les manifestations de la Toute Puissance de Dieu ne sont qu’exceptionnellement marquées par l’intervention de l’Esprit Saint. Il n’est mentionné qu’en faveur de certains êtres choisis, oints individuellement.. C’est que dans la tradition juive, la généralisation du don de cet Esprit Saint sera le signe de l’avènement de l’ère messianique, comme annoncé par le prophète Joël. Il n’est donc pas question de l’Esprit Saint  au Sinaï.

En Jésus, et dans l’expérience de la Pentecôte, cette généralisation est accomplie et elle a valeur d’authentification prophétique du Messie-Jésus. Dans ses tout premiers enseignements et signes, au début de son ministère public, Jésus l’a prophétiquement annoncé, on ne l’a compris qu’ensuite ...c’est à dire après cette  Pentecôte.  Pourquoi  ? 

Mais, parce que jusque là les disciples, et des foules entières, voyaient en Jésus le Messie Triomphant, fils de David, en marche pour restaurer la royauté en Israël, chasser l’occupant romain, établir la prospérité, la justice ... Les disciples, par conséquent, se voyaient eux-mêmes ministres, officiers, gouverneurs de provinces, hauts fonctionnaires de Jésus roi d’Israël.  Souvent, on le voit dans l’Evangile, ils pressaient le Maître d’aller à Jérusalem ... et d’y prendre le pouvoir  ! 

 

Ce quiproquo entre Jésus et son entourage, disciples, apôtres, et sans doute Marie  compris, a été permanent jusqu’au bout. Des paroles à double sens de Jésus, mal comprises par ces disciples, ont dû  contribuer  à  les entretenir dans ces chimères:

« Quand le Fils de l’homme au renouvellement de toutes choses sera assis sur le  trône de sa gloire, vous de même qui m’avez suivi, vous serez assis sur douze trônes et vous jugerez les douze tribus d’Israël » (Matthieu 19.28)

 

La mort acceptée par Jésus sur la croix a été pour eux tous un choc, une déception fondamentale quant à leur foi en ce Jésus-Messie-Roi. La résurrection du matin de Pâque leur a rendu temporairement leurs espoirs fallacieux. Et le quiproquo s’est prolongé jusqu’à l’Ascension. Quelques instants seulement avant celle-ci, les disciples sont  revenus à la charge avec la question qui les lancine depuis le début:

« Eux donc, réunis, demandèrent : ‘’ Seigneur, est-ce en ce temps que tu vas rétablir la royauté en Israël  ? »  (Actes 1.6) 

Jésus a répondu simplement en leur annonçant  la venue sur eux prochaine de l’Esprit Saint. Puis, puis une nuée le déroba à leurs yeux définitivement. Il leur faudra encore dix jours, priant et attendant, mais totalement désemparés quant à leurs espérances terrestres et à leurs ambitions personnelles, petitement humaines, de hautes fonctions à la cour du Roi Jésus !

 

De la Torah à la Nouvelle Naissance :

Dix jours de renoncement absolu seront encore nécessaires pour qu’ils comprennent que ces chimères sont « mortes » et, qu’avec celles-ci, eux tous sont désormais « morts à soi-même ». Alors, seulement, la Pentecôte a pu venir sur eux. Car celle-ci est la résurrection de l’Homme Nouveau, à l’image de celle du Christ au matin de Pâque. Cette résurrection est une ‘’nouvelle naissance’’  qui ne peut survenir qu’après passage par la « mort du Vieil Homme »

Prophétiquement, les Dix Paroles des Béatitudes sont bien l’expression de ce que peut devenir l’homme, qui, par delà la « mort à soi-même », reçoit l’illumination de la Pentecôte. Et lorsqu’il est « mort à soi-même », l’Homme Nouveau  devient invulnérable aux épreuves quotidiennes par lesquelles le monde  assiège et asservit le Vieil Homme.  

 

Ayant reçu, selon la promesse du Christ, la « puissance d’en haut » (Luc 24.49), c’est à dire la force, la foi-certitude, le sens de sa vie désormais éternelle et l’Amour de Dieu, que peut-il  maintenant craindre du monde et des hommes qui l’entourent ?

Dieu, d’ailleurs, veille sur les ouvriers qu’il a appelés à travailler à sa vigne. Jésus l’a répété nombre de fois. Envoyant 72 de ses disciples en mission d’évangélisation dans les villes et les villages, il leur a dit  :

« Allez, voici que je vous envoie comme des agneaux parmi les loups » (Luc 10.3)

 

Il ne les envoyait nullement à l’abattoir, Au contraire, il leur avait donné mission et pouvoirs de ’’ guérir les malades et de chasser les démons en son nom’’, avant même d’annoncer que le Royaume de Dieu s’est approché !

Mission et pouvoirs ... de ne pas se faire dévorer par les loups du monde, ni, risque pire encore, de devenir eux-mêmes des loups du monde ...

Et, parmi les recommandations faites à ces disciples-missionnaires, il y avait  :

« ...n’emportez pas de bourse, pas de sac, ni de sandales ... »  (Luc 10.4)

Plusieurs mois auparavant, il esquissait déjà implicitement le contenu des Béatitudes :

« Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. Regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment ni ne moissonnent ...Regardez les lis des champs, ils ne peinent ni ne filent ...  Votre Père céleste sait que vous avez besoin de toutes ces choses ...  Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et tout cela vous sera donné par surcroit ... »  (Matthieu 6. 26 à 33) 

 

Tout ceci ramène au Sermon sur la montagne, dit des ‘’Béatitudes’’

« Heureux les pauvres en esprit ... Heureux ceux qui ont faim et soif de la  justice ...  Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice ... » 

Oui, le disciple envoyé en mission et avec les ‘’pouvoirs’’, est bien devenu agneau invulnérable, vainqueur  et « Heureux », même au milieu des tribulations du monde. A la veille même de sa passion, Jésus l’a dit et répété à ses disciples. Ils n’étaient pas encore à même de le comprendre  : 

« Je vous le dis à vous mes amis, ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui, après cela ne peuvent rien faire de plus...  Craignez celui qui, après avoir tué a le      pouvoir  de  jeter dans la géhenne...  Ne vend-on pas cinq passereaux pour deux sous. cependant pas un d’eux n’est oublié devant Dieu. Et même les cheveux de votre tête sont tous comptés. Soyez donc sans crainte:  vous valez plus que beaucoup de passereaux ». (Luc 12.4 à 7) 

« Je vous laisse la paix, je vous donne la paix qui est la mienne. Moi, je ne vous donne pas comme le monde donne. Que votre coeur ne se trouble pas et ne s’effraie pas »  (Jean 14.27) 

« Et maintenant je vais à toi et je dis ces choses dans le monde, afin qu’ils aient en eux ma joie parfaite. Je leur ai donné ta parole et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde… .Comme tu m’as envoyé dans le monde, je les ai aussi envoyés dans le monde »  (Jean 17.13 à 18)

 

Oui, ces Dix Béatitudes constituent de la part de Jésus un premier envoi en mission de ses disciples et de chaque baptisé à leur suite, pour l’exercice du nouveau sacerdoce et pour le nouveau culte, qu’il avait annoncés à la Samaritaine, en lui précisant bien  :

« L’heure vient , elle est là, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ... » (Jean 4.23)

 Et ce nouveau culte en esprit et en vérité implique, dans la louange à Dieu le Père, avec l’amour de Jésus et l’onction de l’Esprit Saint, de partager les épreuves de tous ceux qui nous entourent, d’assumer dans notre personne leurs fardeaux, de livrer nos corps-forces, de répandre notre sang-vie pour la consolation des affligés, qui ont le coeur brisé de toutes les afflictions du monde, pour la délivrance des captifs en tous genres, pour redonner la joie aux innombrables humiliés de la condition humaine...

 Dans ce nouveau culte, chaque baptisé, en vertu même de son baptème dont la grâce est rendue ‘’opérationnelle’’ par la puissance de la Pentecôte, est à la fois prêtre qui offre et agneau-offrande volontaire, répondant ainsi à l’appel eucharistique de Jésus  :

« Faites ceci en mémoire de moi... » (Luc 22.19)

 

 

Inachèvement et Accomplissement :

La simple lucidité oblige à reconnaître, à cet égard, l’immense inachèvement du Plan de Dieu dans le cœur des hommes.

Or, ces Béatitudes ont été proposées par Jésus comme un « accomplissement » de la vocation de l’Israêl total, celui de toutes les Alliances de tous les temps.  Le dépouillement intérieur de l’Homme Nouveau est comme un Tsimtsoum de la créature pécheresse répondant, comme par un hommage, au Tsimtsoum originel de son Créateur.

Ce Sermon sur la montagne, dit des « Béatitudes », n’est ni une utopie ni une duperie. Il est l’âme de la Bonne Nouvelle. En voyant l’état du monde 20 siècles après, sans doute chacun de nous peut-il se demander s’il l’a compris et mis réellement en pratique  !

 Etonnés, éberlués, déstabilisés, peut-être, par les exigences si radicales de pensée, de comportement et de renoncement à soi-même, en même temps que d’audace, qu’impliquaient les Dix Propositions de la Montagne des Béatitudes, les disciples n’en ont, sur le moment, saisi que l’apparent irréalisme.

 Lorsque les langues de feu de la Pentecôte se sont posées sur leur tête, ils ont été rincés de fond en comble des toxines spirituelles et des peurs du monde, à jamais désaltérés par l’eau vive  offerte à la Samaritaine, baptisés-métamorphosés par l’onction de l’Esprit Saint. Et, ces 120 disciples, avant-garde d’une multitude, ont compris, enfin, que ces Dix Béatitudes étaient  l’expression non pas substituée, non pas résumée, non pas allégée, ni simplifiée ..., mais « accomplie » en Jésus, de la Torah des Temps de la Fin.

 

 

  Joël Putois

Paris  Janvier 2004

 

 

NOTES

 

(1)   En hébreu le verbe « créer » est « bara ». qui est rigoureusement réservé à Dieu et signifie selon son étymologie : « tirer hors de … » Presque : « accoucher de … ». Donc tout ce qui est apparu selon les paroles de Dieu lors des Six Jours de la Genèse, est sorti de Dieu et donc était de toute éternité contenu, si l’on peut dire, dans l’Etre de Dieu. Tout le cosmos, toutes les créatures matérielles ou vivantes du monde visible et du monde invisible (ciel) étaient contenues en Dieu de toute éternité. De plus, dans le premier verset de la Genèse, ce verbe est  conjugué au passé (accompli). Or, dans toute la Bible chaque fois qu’un verbe suit la désignation du Créateur, ce verbe, au mode accompli ou inaccompli (présent-futur), doit être compris comme signifiant un ‘’omni-présent’’ éternel, c’est à dire  que l’action ou la parole de Dieu agit de toute éternité pour toute l’éternité.

 (2)   Il y a en hébreu un jeu de mot entre les mots lumière et peau. Phonétiquement c’est le même mot : AOR. Mais celui qui signifie ‘’lumière’’ s’écrit avec un A aleh qui représente Un. Le mot correspondant pour ‘’peau’’ s’écrit avec A ayin qui évoque la multiplicité des hommes, des nations et est le chiffre des nations: 70.  Dans le texte grec de la Septante, le verbe « revêtir » employé pour la tunique de peau est « enduo ». Lorsque l’apôtre Paul écrit qu’il nous faut « dépouiller » le Vieil Homme, il utilise le verbe grec de la même racine  « ekduo ». Il y a là un rapprochement évident, ce dépouillement spirituel étant pour Paul les prémisses de la résurrection de l’homme total « accompli » en Jésus Christ. Paul ajoute d’ailleurs (Romains 13. 14) : « Revêtez le Seigneur Jésus Christ … » (à nouveau le verbe grec ‘’enduo’’)

 

 

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