Chrétiens et juifs, ... des amis !

Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

 

L’arrière-plan implicite

du Nouveau Testament

Pour une lecture "non naïve" de nos Ecritures !

Henri Lefebvre

Yerushalaim n°36 mai 2004

La lecture du Nouveau Testament peut-elle être approfondie aujourd'hui sans connaître le judaïsme ? Telle est la question, apparemment saugrenue, que je désire poser ici.

 

Nous pouvons être très heureux de constater que le Nouveau Testament est diffusé très largement dans le monde, apportant à des multitudes toujours plus grandes le message de la Bonne Nouvelle de Jésus de Nazareth., La Bible, dont le Nouveau Testament est la seconde partie, est ainsi, et de très loin, le plus grand de tous les best-sellers. Mais de plus, le Nouveau Testament seul est diffusé en beaucoup plus grand nombre encore que la Bible complète, ce qui le place ainsi, et de très loin, celui qui atteint le plus grand nombre de personnes, de toutes conditions, de toutes cultures et sous tous les cieux.

Nous constatons pourtant que la lecture de ces textes se heurte à de nombreuses difficultés quand on veut entrer dans l’approfondissement. Les exemplaires de grande diffusion comportent en général des introductions succinctes permettant au lecteur de se représenter rapidement le cadre dans lequel les événements se sont déroulés. Des introductions plus complètes apportent des précisions d’ordre géographiques et culturelles à ceux qui les recherchent.

Il n’empêche que les difficultés de compréhension subsistent tellement que le christianisme s'est très vite subdivisé en de nombreux courants qui ont donnés naissance à des églises séparées les unes des autres, ce qui représente un des contre-témoignages les plus regrettables: ne lit-on pas dans ces textes que l'Eglise de Jésus-Christ est une ? Comment alors comprendre que les chrétiens se présentent au monde divisés, en portant l'unique Bonne Nouvelle ?

 

Le conflit des premiers chrétiens : une affaire judéo-juive !

L'une des sources de la division est, à n'en pas douter, la façon dont sont envisagés les rapports avec le judaïsme. Cette question est d'autant plus critique qu'elle se pose, non comme source de division entre églises, mais comme source de division à l'intérieur même de chaque église ! Probablement parce qu'elle constitue le prototype de toutes les divisions qui se sont produites depuis 20 siècles.  

La première question qui se posait aux premiers disciples de Jésus était de se garder du pouvoir en place tout en faisant connaître au sein du peuple la certitude qui l’habitait de la messianité de Jésus de Nazareth. Les autorités au contraire considéraient ce mouvement comme une secte nouvelle qu’il était bon de réprimer : on avait évité de justesse une émeute lors de la condamnation de ce Jésus, et il fallait donc veiller à ce que ses partisans ne sèment le trouble. C’est la raison pour laquelle un vent de persécution s’abattit sur eux tandis qu’ils posaient les premiers éléments d’organisation de ce qui devait devenir l’église. On voit alors en Actes 8 que la persécution disperse les disciples et que ceux qui fuient la capitale s’empressent de divulguer partout la raison des violences dont ils sont victimes, ce qui a pour premier effet de susciter de nouveaux disciples. Tout cela se passait jusque-là à l’intérieur du peuple juif, et commençait même à déborder chez les Samaritains voisins. Les samaritains étaient suspects aux yeux des israélites, mais n’étaient pas considérés comme des païens puisqu’ils rendaient eux aussi un culte au Dieu de Abraham et Moïse.

La question des « païens », c’est-à-dire des goyim n’était pas posée pour les premiers disciples puisque le rapport avec eux était déjà bien défini traditionnellement. Ceux des goyim qui souhaitaient se tourner le Dieu unique en se détournant des autres cultes de dieux et d’idoles qui foisonnaient à ce moment-là étaient de tous temps accueillis au sein du peuple juif, ils suivaient un parcours d’initiation à la foi juive qui faisaient d’eux des « prosélytes », et pouvaient même en acceptant la circoncision s’assimiler au peuple juif comme étant juifs à part entière. On comprend que le voyage de Pierre à Joppé et les événements qui s’y sont produits aient jeté le trouble en leur sein comme nous le lisons au chapitre 10 des Actes. En effet, la persécution s’était estompée et le « parti de Jésus », comme on dirait maintenant, pouvait s’organiser et voilà que l’apôtre Pierre, qui faisait la visite des groupes pour les encourager, déborde du cadre que s’était fixé Jésus lui-même, à savoir les « craigant Dieu » israélites et samaritains. Le Seigneur se révèle à lui et le conduit à aller chez des païens, des non-juifs, réunis autour d’un officier de l’armée romaine en poste à Césarée. On mesure le caractère essentiellement juif de l’activité chrétienne jusqu’à ce jour, par la stupéfaction et même la résistance de Pierre à la motion reçue pourtant du Seigneur. La démarche dans laquelle il est conduit lui est profondément incompréhensible et il lui faut surmonter ses convictions profondes pour s’y soumettre. De même, cette obéissance à Dieu fut accueillie fraîchement par l’église naissante dont les préoccupations étaient aux antipodes de cet événement. Et il faut l’autorité morale reconnue de Pierre pour calmer les disciples de Jérusalem et leur faire accepter la pensée que, effectivement, Dieu avait aussi accordé la techouva, la repentance, aux non-juifs « afin qu’ils aient la vie » nous précise le texte (Actes 11 :18)

Le Nouveau Testament se déroule au sein du judaïsme

Les détails donnés dans ce texte nous montrent, indirectement, mais clairement, quel était la conception à ce moment-là, au sein du peuple israélite, autant au sein du peuple juif en général, que parmi les disciples de Jésus. Pour en donner les grandes lignes, on pet dire que la conviction générale était :

·  qu’il n’y avait d’autre alternative au culte des idoles et à son foisonnement de croyances de toutes sortes, que la foi au Dieu qui s’est révélé à Abraham, Moïse, et aux prophètes, comme cela était rapporté dans les Ecritures que cette foi s’exprimait par le culte qui lui était rendu au Temple de Jérusalem selon les prescriptions reçues de Lui.

·  que c’était la seule voie qui ait été indiquée pour avoir la Vie, le respect de la Parole étant la réponse évidente attendue par Dieu à l’Alliance qu’Il avait traitée avec Moïse. Croire au Dieu un, c’était adopter la foi du judaïsme en abandonnant toutes les autres croyances et entrer ainsi dans le cadre de l’Alliance que le Dieu Un, le Dieu vivant, avait traitée avec ce peuple d’Israël. Croire en Lui impliquait évidemment accepter les termes de cette Alliance qui avait été promise à Abraham, s’était manifestée aux Patriarches et s’était concrétisée au Sinaï. Moïse en était le socle, le garant, la référence absolue, indiscutable, fondamentale.

C’est ce qui apparaît dans de nombreux passages des Evangiles ; où nous découvrons l’autorité incontestée d’Abraham et de Moïse. Nous avons rassemblé en note (1) une liste des références à Moïse dans les Evangiles, liste qui montre bien le caractère évident de son autorité pour Jésus et ses contemporains  :

Tel est donc l’arrière-plan caractéristique implicite mais fondamental, des écrits du Nouveau Testament. Car les autres écrits du Nouveau Testament n’échappent pas à cette observation. A part les Actes dûs probablement au médecin Luc qui n’était pas juif d’origine, les autres livres ont été écrits par des juifs, Paul, Pierre, Jacques, Jean, qui ne peuvent évidemment que se situer au sein du judaïsme, sans aucune équivoque. Leurs références absolues sont « les Ecritures » ( ce que nous appelons maintenant « l’Ancien Testament » ); le culte rendu au Dieu vivant était celui rendu au Temple de Jérusalem, dans les synagogues du pays et de la diaspora dans le cadre du judaïsme de ce temps-là, ainsi que dans d’autres lieux divers comme on le voit dans Actes 16, dans l’épisode de Lydie, la marchande de pourpre de Thyatire, cette femme croyante qui reçut le message de Paul en un lieu de prière vers la rivière.(Actes 16). De même, dans les autres lieux où il passe, l’apôtre tient à se rendre en arrivant à la synagogue, puisque c’est là qu’il peut rencontrer ses frères dans la foi. Certes, ce qu’il y annonce n’est pas toujours bien accepté, mais cela ne le fait pas déroger de ce principe.

Un changement complet de point de vue

Or cette caractéristique fondamentale des écrits du Nouveau Testament a été complètement oubliée depuis ce temps. Le lecteur moyen qui aborde le Nouveau Testament n’a qu’une idée très vague de cet état de choses ; pour lui, le judaïsme n’est au mieux qu’une religion, non chrétienne évidemment, et plutôt perçue comme traditionnaliste, vieillotte, en tous cas légaliste.

Pour les chrétiens qui ont fait un peu plus de chemin dans les christianisme, le judaïsme ne représente souvent que l’ancêtre lointain du christianisme, et un peu comme la gangue dont est sortie la pierre précieuse qu’est leur foi actuelle.

Le grand problème qui se pose actuellement dans l’Eglise à propos des Juifs est : « Quelle peut bien être la place des Juifs par rapport à l’Eglise ? » Les réponses suggérées sont encore diverses :

·  certains disent qu’aux yeux de Dieu, le judaïsme est obsolète, l’Ancienne Alliance est révoquée et remplacée par la Nouvelle Alliance, la religion juive est une croyance obsolète. Le salut ne peut être qu’en Jésus-Christ.

·  d’autres, à l’inverse, pensent qu’il  y a, mystérieusement conservée, une place particulière aux Juifs dans le Plan de Dieu pour l’humanité, et qu’en tous cas, les Juifs joueront encore un rôle important dans l’Histoire du monde

On a en tous cas beaucoup de peine à se faire à l’idée que le Nouveau Testament a été écrit dans une optique radicalement différente: la question qui se posait aux auteurs du Nouveau Testament n’était pas « Quelle est la place des Juifs ? », mais plutôt « Quelle est la place des non-Juifs ? ».

L’arrière-plan implicite de cette question est alors évident : le judaïsme, l’héritage d’Abraham, de Moïse et des prophètes, correspond au Plan de Dieu. C’est dans le cadre de ce Plan que l’on doit poser toutes les questions qui naissent de la venue, de la mort et de la résurrection de Jésus de Nazareth.

On constate déjà que Jésus, reconnu comme le Messie d’Israël, n’a aucunement remis en question cette structure de la foi. il s’est montré toujours un juif respectueux, fidèle car fidèle à Dieu qu’il appelait son Père. S’il s’était écarté tant soit peu de cette orthodoxie, les accusations n’auraient pas manqué de s’élever, et les témoins de cette infidélité n’auraient pas manqué de venir le dénoncer lors de son procès. On sait bien qu’il n’en est rien.

Certes, il en a dénoncé les dérives flagrantes, dans le droit fil des prophètes et a dénoncé les autorités religieuses de ce temps dans leur attitude qui les écartaient de la foi de Moïse. Cette interpellation de Jésus fut reprise, explicitée, « théologisée » si l’on peut dire par les apôtres, et surtout par le rabbin Saul de Tarse, appelé Paul après qu’il ait eu une révélation de son Messie sur le chemin de Damas.

Quand l’implicite devient explicite

Quand on lit le Nouveau Testament, il faut évidemment chercher soigneusement à discerner cette réalité. En effet, elle est tellement évidente pour les auteurs des textes qu’elle n’est rappelée qu’à titre anecdotique, en passant, tout simplement parce qu’elle était parfaitement évidente pour eux.

Nous ne ferons pas ici de recensement de ces passages, mais nous nous contenterons d’en relever quelques exemples significatifs.

¨       En Matthieu.8 :1-4, on voit Jésus, en parfait respect de la Loi, dire au lépreux guéri d’aller se montrer au sacrificateur, et de présenter son offrande au temple, comme Moïse l’avait prescrit..

¨       En Matthieu 21 , nous voyons que le premier souci de Jésus entrant à Jérusalem est de monter directement au Temple. Le lendemain, il y retourna et y apporta des enseignements qui étaient évidemment conformes aux enseignements du judaïsme, sinon on l’aurait vite arrêté pour déviation de doctrine ! Soucieux de combattre son influence, les autorités du Temple vinrent lui apporter la contestation sur la base de « Par quelle autorité fais-tu ces choses ? » ; C’est sur le sujet du « faire » qu’ils l’attaquent, et non sur le sujet de son enseignement, ce qui prouve qu’à ce sujet, ils n’avaient rien à redire ! Jésus enseignait à l’intérieur du judaïsme, et pas du tout pour le déclarer obsolète !

¨       On découvre aussi les conséquences de notre différence de lecture dans le récit des démêlés tragiques de Jésus avec les autorités du Temple, épisode raconté en Matthieu 21. Les paraboles prononcées à cette occasion sont souvent enseignées comme étant la preuve que Jésus annonçait la fin du judaïsme :

43  C’est pourquoi, je vous le dis, le royaume de Dieu vous sera enlevé, et sera donné à une nation qui en rendra les fruits.

… alors que le texte explique aussitôt quels sont les vrais destinataires de la parabole

45  Après avoir entendu ses paraboles, les principaux sacrificateurs et les pharisiens comprirent que c’était d’eux que Jésus parlait, 46  et ils cherchaient à se saisir de lui; mais ils craignaient la foule, parce qu’elle le tenait pour un prophète.

qui étaient les autorités du Temple et évidemment pas le judaïsme en son entier, chose qui était tellement impensable pour le rédacteur qu’elle n’est même pas évoquée !

¨       Un peu plus loin, on lit au chapitre 24 que Jésus apporte un enseignement prophétique très osé dans lequel il annonce des événements à venir. Le moins qu’on puisse en dire est que cette annonce ne pouvait être considérée comme anodine. Il alla jusqu’à prophétiser la ruine de Jérusalem et du Temple, et la dispersion du peuple. C’était bien le moment pour proclamer que ces événements marquaient l’abrogation du judaïsme, la fin de l’autorité souveraine de la Loi de Moïse et l’abrogation de l’Alliance du Sinaï. Il n’en fut rien, et aucune de ses paroles ne peut même être considérée comme une allusion à ces idées qui lui furent prêtées bien longtemps après !

¨       On constate même dans la dernière parabole avant sa Passion (selon le texte de Matthieu) en 25: 31-46, qu’il annonce le jugement final en disant « Toutes les nations seront assemblées devant lui, … » : quand on sait que le mot « nations » représente très exactement à ce moment-là les nations non-juives, les goyims, les païens, on est frappé qu’il ait choisi là d’employer les termes qui soulignent la distinction qu’il y a lieu de faire, dans le cadre de l’Alliance, entre juifs et non-juifs. Ce n’est pas là une nuance sans importance pour la compréhension du texte, et l’on est obligé de regretter profondément que les traductions n’aient pas utilisé une formule adéquate pour souligner cette distinction. La lecture de ces passages par un lecteur non-averti ne peut que lui faire manquer la compréhension complète de ce texte !

¨       Même constatation, quand on lit par exemple, au chapitre 21 du livre des Actes, le récit de la démarche de l’apôtre Paul au Temple : cette démarche, à bien des égards surprenante pour le lecteur chrétien qui se demande quelle a bien pu être la motivation de Paul, est pourtant citée tout naturellement par l’auteur des Actes. Si Paul avait pensé à « l’abrogation de la Loi et des ordonnances », comme une abrogation de l’Alliance, se serait-il rendu au Temple ? Suivons donc encore cet épisode :

17  A notre arrivée à Jérusalem, les frères nous accueillirent avec joie. 18  Dès le lendemain, Paul se rendit avec nous chez Jacques, où tous les responsables de l’Eglise se trouvaient rassemblés. 19  Après les avoir salués, Paul se mit à exposer en détail tout ce que Dieu avait accompli par son ministère parmi les non-Juifs. 20  Ses auditeurs furent émerveillés, tous chantaient la gloire de Dieu, puis ils lui dirent: - Cher frère, tu connais la situation ici, tu sais que plusieurs milliers de Juifs sont devenus croyants-tout en demeurant passionnément attachés à la Loi de Moïse qu’ils continuent à observer scrupuleusement. 21  Or, ils ont entendu dire que tu enseignes à tous les Juifs disséminés à l’étranger d’abandonner la Loi de Moïse; tu leur dirais aussi de ne plus faire circoncire leurs enfants et, d’une manière générale, de ne plus suivre les coutumes juives. 22  Que faire donc? De toute façon, ils vont certainement apprendre ton arrivée. Alors, inévitablement, une foule énorme se rassemblera. 23  Voici ce que nous te conseillons: nous avons parmi nous quatre hommes qui ont fait voeu de naziréat. 24  Joins- toi à eux, accomplis en même temps qu’eux la cérémonie de la “purification” et acquitte tous les frais (des sacrifices) avant qu’ils se fassent raser la tête. Ainsi tout le monde saura que les bruits répandus sur ton compte n’ont aucun fondement, mais qu’au contraire, tu continues toi-même à garder les prescriptions de la Loi. 25  Quant aux non-Juifs devenus croyants, selon les décisions prises à la suite de nos délibérations, nous leur avons recommandé de ne manger ni viande sacrifiée à des idoles, ni sang, ni chair d’animaux étouffés, et de s’abstenir de toute relation sexuelle en-dehors du mariage. 26  Paul accepta la proposition et, dès le lendemain, il accompagna ces hommes. Il se soumit à la cérémonie de la purification et entra dans la cour du Temple où il déclara à quelle date la période de la purification serait achevée, c’est-à-dire à quel moment on offrirait le sacrifice pour chacun d’eux.

On découvre donc bien la situation réelle :

1.  Les gens qui, à Jérusalem, ont reconnu Jésus comme le Messie (« Jésus-Christ »)  demeurent « passionnément attachés à la Loi de Moïse qu’ils continuent à observer scrupuleusement. »

2.  On explique à Paul de retour de son équipée missionnaire qu’il est accusé par les autorités du Temple ou leur entourage, d’enseigner « à tous les Juifs disséminés à l’étranger d’abandonner la Loi de Moïse; … de ne plus faire circoncire leurs enfants et, d’une manière générale, de ne plus suivre les coutumes juives »

3.  Paul va se rendre au Temple avec quatre hommes ayant fait vœu de naziréat, pour faire taire les bruits qui se sont répandus sur son compte et prouver qu’il continue à garder les prescriptions de la Loi.

Nous sommes donc aux antipodes d’une soi-disant abrogation de la Loi ! On découvre au contraire que cet argument a été avancé en premier sous forme d’une calomnie par les opposants aux disciples ! Par un curieux retournement de l’histoire, la calomnie est presque devenue « doctrine officielle » !!!

Un exemple de contre-sens doctrinal

Pour terminer, nous présentons ci-dessous d’une façon un peu détaillée un exemple d’une lecture faussée d’un passage du Nouveau Testament. Ce passage est l’un de ceux qui a étayé le plus vigoureusement la fausse doctrine dite « du rejet et de la substitution ».

Selon cette doctrine, le peuple juif aurait été rejeté par Dieu en raison de ses fautes, la plus déterminante ayant été qu’ils auraient été responsables de la mort de Jésus. En conséquence, Israël n’aurait plus la place particulière qu’il avait dans le Plan de Dieu, et ce serait l’Eglise qui lui aurait succédé, devenant ainsi le « Nouvel Israël ».

Divers passages du Nouveau Testament, lus sans tenir compte de l’arrière-plan implicite dont nous venons de parler, ont été utilisés pour étayer cette théorie. L’un des passages considérés par ses défenseurs se situe dans l’épître aux Hébreux. Ce texte est en général attribué, sinon à Paul lui-même, du moins à son entourage immédiat. Le titre que la tradition lui a attribué montre quels sont les destinataires supposés de cette épître, des hébreux, c’est-à-dire, dans notre langage actuel, des juifs, des israélites.

Nous donnons d’abord le texte lui-même du passage :

6 Mais maintenant il (Jésus) a obtenu un ministère d’autant supérieur qu’il est le médiateur d’une alliance plus excellente, qui a été établie sur de meilleures promesses. 7  En effet, si la première alliance avait été sans défaut, il n’aurait pas été question de la remplacer par une seconde. 8  Car c’est avec l’expression d’un blâme que le Seigneur dit à Israël: Voici, les jours viennent, dit le Seigneur, Où je ferai avec la maison d’Israël et la maison de Juda Une alliance nouvelle, 9  Non comme l’alliance que je traitai avec leurs pères, Le jour où je les saisis par la main Pour les faire sortir du pays d’Egypte; Car ils n’ont pas persévéré dans mon alliance, Et moi aussi je ne me suis pas soucié d’eux, dit le Seigneur. 10  Mais voici l’alliance que je ferai avec la maison d’Israël, Après ces jours-là, dit le Seigneur: Je mettrai mes lois dans leur esprit, Je les écrirai dans leur coeur; Et je serai leur Dieu, Et ils seront mon peuple. 11  Aucun n’enseignera plus son concitoyen, Ni aucun son frère, en disant: Connais le Seigneur! Car tous me connaîtront, Depuis le plus petit jusqu’au plus grand d’entre eux; 12  Parce que je pardonnerai leurs iniquités, Et que je ne me souviendrai plus de leurs péchés. 13  En disant: une alliance nouvelle, il a déclaré la première ancienne; or, ce qui est ancien, ce qui a vieilli, est près de disparaître.(Hébreux chap.8)

Pour quelqu’un qui lit « naïvement » ce texte, la cause est entendue : « l’Ancienne Alliance » a bien été remplacée par une « Nouvelle ».

Or, ce texte s’appuie sur une déclaration du prophète Jérémie.

Raison de plus diront les tenants de la lecture « naïve » : l’appui de textes de l’Ancien Testament renforce bien l’autorité de cette déclaration !

Et pourtant, si on ne se contente pas de cette lecture naïve, on va se reporter au texte lui-même de Jérémie. Il s’agit du chapitre 31. Or, ce que peu de chrétien savent, mais ce que l’auteur ne peut ignorer, ni probablement ses destinataires, c’est que ce chapitre contient les promesses les plus formelles et les plus claires de la part de Dieu concernant , le maintien de l’Alliance et même le rétablissement d’Israël.

31  "Mais des jours vont venir, déclare l’Eternel, où moi, je conclurai avec le peuple d’Israël et celui de Juda. une alliance nouvelle  32  Elle ne sera pas comme celle que j’ai conclue avec leurs pères quand je les ai pris par la main pour les faire sortir d’Egypte, car cette alliance-là, ils l’ont rompue, alors que moi j’étais leur suzerain, l’Eternel le déclare.  33  Mais voici quelle alliance je vais conclure avec le peuple d’Israël: Après ces jours, déclare l’Eternel, je placerai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes, je la graverai dans leur coeur; moi, je serai leur Dieu, eux, ils seront mon peuple.

34  Ils n’auront plus besoin de s’enseigner l’un l’autre, en répétant chacun à son compagnon ou son frère: "Il faut que tu connaisses l’Eternel!" Car tous me connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands, l’Eternel le déclare, car je pardonnerai leurs fautes, je ne tiendrai plus compte de leur péché.

35 ¶ "Voici ce que déclare l’Eternel qui place le soleil pour éclairer le jour et qui a établi les lois qui règlent la course de la lune et des étoiles pour éclairer la nuit, qui agite la mer et fait mugir ses flots, et qui a pour nom l’Eternel, le Seigneur des armées célestes:

36  Il faudrait que ces lois soient supprimées par devant moi, déclare l’Eternel, pour que la descendance d’Israël cesse aussi pour toujours d’être une nation devant moi.

37  Voici ce que déclare l’Eternel: Si l’on peut mesurer le ciel là-haut ou si l’on peut sonder les fondements de la terre ici-bas, moi, je rejetterai toute la descendance d’Israël pour tout ce qu’ils ont fait, l’Eternel le déclare.

La lecture naïve du texte de l’épître aux Hébreux conduit donc à tirer des conclusions diamétralement opposées au texte de Jérémie lui servant de base ! Pour faire une lecture correcte, on est donc bien obligé de tenir compte de cette apparente contradiction ! 

Pour la résoudre, il faut tenir compte d’un autre fait que nous ignorons en général, mais que l’auteur et les destinataires ne pouvaient non plus ignorer qui est une particularité linguistique de l’hébreu : il est important de savoir en effet que, dans cette langue, il y a deux mots différents qui sont traduits en français par le même mot « nouveau ». L’un des mots hébreux signifie : « créé à partir de rien, qui apparaît pour la première fois. ». L’autre mot désigne par exemple l’apparition de la vie par un bourgeon après l’hiver, ce nouveau bourgeon-là n’est pas suscité pour remplacer quelque chose qui a existé, mais pour exprimer plutôt la manifestation d’un re-nouveau, d’un renouvellement. Or, c’est toujours ce deuxième mot qui est employé dans l’Ancien Testament quand nous y lisons « alliance nouvelle ». La Nouvelle Alliance est donc la forme renouvelée de l’Alliance de Dieu avec les hommes, comme les alliances successives que nous discernons depuis Adam, Noé, etc… Comme Jérémie le souligne, si Israël a été désigné comme titulaire, bénéficiaire de l’Alliance du Sinaï, cette disposition demeurera éternellement (verset 36). 

C’est ce que confirment les passages Ezéchiel 37 : 26-28 et Esaïe 55 :3 qui étaient également cités par Yvan : il n’y est pas question d’une alliance « nouvelle », mais d’une alliance « perpétuelle », mot qui implique un tout autre enseignement.

La nécessaire conversion de nos mentalités

Nous sommes donc devant un vrai défi dans la compréhension des Ecritures du Nouveau Testament. Ce défi atteint des sommets - et les contre-sens qui en résultent sont sans doute les plus criants - quand on arrive aux écrits théologiques comme ceux de Paul, ou de l’épître aux Hébreux comme on vient de le voir.

Ceux-ci sont en effet écrits depuis l’intérieur du judaïsme, pour y apporter et y expliciter le message de la Bonne Nouvelle de Jésus, le Messie. Ses interpellations souvent très énergiques rappellent les accents d’un Jérémie ou d’un Ezéchiel, mais ces derniers, non plus, n’ont jamais songé à s’affranchir de la lignée spirituelle qui les reliait, par delà les siècles, à Abraham et Moïse. La novation apportée par Jésus était le contraire d’une abolition. 

Alors que les commentaires habituels de ces écrits sont donnés généralement à partir de la position chrétienne contemporaine où le judaïsme n’est considéré que comme une religion surannée, dépassée, obsolète, en tous cas extérieure au christianisme, et où le christianisme est (évidemment !) vue comme la seule voie qui mène à Dieu !

Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que l’on arrive à des contre-sens grossiers, et à une position chrétienne opposée dans son ensemble au judaïsme. Tout se passe comme si Jésus était venu au sein d’un peuple complètement séparé de la foi en Dieu, et que tout commence avec Jésus et en Lui. Une telle pensée est souvent exprimée plus ou moins directement par des chrétiens naïfs. Ils oublient ainsi que Jésus est venu en tant que juif, au sein d’un peuple héritier de l’Alliance, que l’Alliance ne fut jamais remise en question par Lui, ni par les auteurs du Nouveau Testament.

La contestation de ce point capital est survenue beaucoup plus tardivement, initiée notamment par certains auteurs parmi les « Pères de l’Eglise ». L’influence prépondérante de l’hellénisme au détriment du caractère hébraïque de notre foi fut une des causes de l’introduction de ces contre-sens qui sont hélas demeurés prépondérants jusqu’aujourd’hui.

Il serait temps que les commentaires qui sont faits de nos textes fondateurs insistent sur cet arrière-plan souvent ignoré, mais implicite et fondamental de ces textes, et qu’en conséquence l’expression de la foi chrétienne et la compréhension chrétienne du judaïsme en soient profondément modifiées.

On arrivera alors sans doute à considérer que le christianisme ne peut être une religion non-juive, et on retrouvera peut-être une raison supplémentaire pour retrouver l’unité des chrétiens, dans une humilité qui nous honorerait enfin …

H.Lefebvre

Mars 2004

NOTES

Note (1) Liste des citations explicites de Moïse dans les Evangiles :

Matthieu 8:4  Puis Jésus lui dit: Garde-toi d’en parler à personne; mais va te montrer au sacrificateur, et présente l’offrande que Moïse a prescrite, afin que cela leur serve de témoignage.

Matthieu 17:3  Et voici, Moïse et Elie leur apparurent, s’entretenant avec lui.

Matthieu 17:4  Pierre, prenant la parole, dit à Jésus: Seigneur, il est bon que nous soyons ici; si tu le veux, je dresserai ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Elie.

Matthieu 19:7  Pourquoi donc, lui dirent-ils, Moïse a-t-il prescrit de donner à la femme une lettre de divorce et de la répudier?

Matthieu 19:8  Il leur répondit: C’est à cause de la dureté de votre coeur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes; au commencement, il n’en était pas ainsi.

Matthieu 22:24  Maître, Moïse a dit: Si quelqu’un meurt sans enfants, son frère épousera sa veuve, et suscitera une postérité à son frère.

Matthieu 23:2  (23-1) dit: (23-2) Les scribes et les pharisiens sont assis dans la chaire de Moïse.

Marc 1:44  et lui dit: Garde-toi de rien dire à personne; mais va te montrer au sacrificateur, et offre pour ta purification ce que Moïse a prescrit, afin que cela leur serve de témoignage.

Marc 7:10  Car Moïse a dit: Honore ton père et ta mère; et: Celui qui maudira son père ou sa mère sera puni de mort.

Marc 9:4  Elie et Moïse leur apparurent, s’entretenant avec Jésus.

Marc 9:5  Pierre, prenant la parole, dit à Jésus: Rabbi, il est bon que nous soyons ici; dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Elie.

Marc 10:3  Il leur répondit: Que vous a prescrit Moïse?

Marc 10:4  Moïse, dirent-ils, a permis d’écrire une lettre de divorce et de répudier.

Marc 10:5  Et Jésus leur dit: C’est à cause de la dureté de votre coeur que Moïse vous a donné ce précepte.

Marc 12:19  Maître, voici ce que Moïse nous a prescrit: Si le frère de quelqu’un meurt, et laisse une femme, sans avoir d’enfants, son frère épousera sa veuve, et suscitera une postérité à son frère.

Marc 12:26  Pour ce qui est de la résurrection des morts, n’avez-vous pas lu, dans le livre de Moïse, ce que Dieu lui dit, à propos du buisson: Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, et le Dieu de Jacob?

Luc 2:22  Et, quand les jours de leur purification furent accomplis, selon la loi de Moïse, Joseph et Marie le portèrent à Jérusalem, pour le présenter au Seigneur, -

Luc 5:14  Puis il lui ordonna de n’en parler à personne. Mais, dit-il, va te montrer au sacrificateur, et offre pour ta purification ce que Moïse a prescrit, afin que cela leur serve de témoignage.

Luc 9:30  Et voici, deux hommes s’entretenaient avec lui: c’étaient Moïse et Elie,

Luc 9:33  Au moment où ces hommes se séparaient de Jésus, Pierre lui dit: Maître, il est bon que nous soyons ici; dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse , et une pour Elie. Il ne savait ce qu’il disait.

Luc 16:29  Abraham répondit: Ils ont Moïse et les prophètes; qu’ils les écoutent.

Luc 16:31  Et Abraham lui dit: S’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas persuader quand même quelqu’un des morts ressusciterait.

Luc 20:28  Maître, voici ce que Moïse nous a prescrit: Si le frère de quelqu’un meurt, ayant une femme sans avoir d’enfants, son frère épousera la femme, et suscitera une postérité à son frère.

Luc 20:37  Que les morts ressuscitent, c’est ce que Moïse a fait connaître quand, à propos du buisson, il appelle le Seigneur le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, et le Dieu de Jacob.

Luc 24:27  Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Ecritures ce qui le concernait.

Luc 24:44  Puis il leur dit: C’est là ce que je vous disais lorsque j’étais encore avec vous, qu’il fallait que s’accomplît tout ce qui est écrit de moi dans la loi de  Moïse, dans les prophètes, et dans les psaumes.

Jean 1:17  car la loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ.

Jean 1:45  Philippe rencontra Nathanaël, et lui dit: Nous avons trouvé celui de qui Moïse a écrit dans la loi et dont les prophètes ont parlé, Jésus de Nazareth, fils de Joseph.

Jean 3:14  Et comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut de même que le Fils de l’homme soit élevé,

Jean 5:45  Ne pensez pas que moi je vous accuserai devant le Père; celui qui vous accuse, c’est Moïse, en qui vous avez mis votre espérance.

Jean 5:46  Car si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, parce qu’il a écrit de moi.

Jean 6:32  Jésus leur dit: En vérité, en vérité, je vous le dis, Moïse ne vous a pas donné le pain du ciel, mais mon Père vous donne le vrai pain du ciel;

Jean 7:19  Moïse ne vous a-t-il pas donné la loi? Et nul de vous n’observe la loi. Pourquoi cherchez-vous à me faire mourir?

Jean 7:22  Moïse vous a donné la circoncision, -non qu’elle vienne de Moïse, car elle vient des patriarches, -et vous circoncisez un homme le jour du sabbat.

Jean 7:23  Si un homme reçoit la circoncision le jour du sabbat, afin que la loi de Moïse ne soit pas violée, pourquoi vous irritez-vous contre moi de ce que j’ai guéri un homme tout entier le jour du sabbat?

Jean 8:5  Moïse, dans la loi, nous a ordonné de lapider de telles femmes: toi donc, que dis-tu?

Jean 9:28  Ils l’injurièrent et dirent: C’est toi qui es son disciple; nous, nous sommes disciples de Moïse.

Jean 9:29  Nous savons que Dieu a parlé à Moïse; mais celui-ci, nous ne savons d’où il est.

        Retour haut de page           Retour au sommaire            Retour à la page d'accueil     

Si vous souhaitez réagir au contenu de notre site, écrivez-nous 

Nous publierons les échanges les plius intéressants dans le tableau "Forum"