Chrétiens et juifs, ... des amis !

Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

 

JOB, ...notre frère.

Mon Dieu, mon Dieu , pour quoi m'as-tu abandonné ?

(Psaume 22. 1 - Matthieu 27. 46)

Il s'est abaissé, devenant obéissant jusqu'à la mort, . c'est pourquoi Dieu l'a souverainement élevé.

(Philippiens 2. 8-9)

un essai de Joël PUTOIS

préfacé par M.le rabbin Philippe HADDAD

et par le père Pierre HOFFMANN


 

SOMMAIRE

L'univers suit sa course ( une préface du rabbin Philippe Haddad )
Je mettrai ma main sur ma bouche ( une préface du père Pierre Hoffmann )

Introduction

 

I - Job et le Message de la Première Alliance

La Bible : Déroulement de l'Alliance une et évolutive

Les Péripéties de l'Alliance
L'Honneur de Dieu et de son Saint Nom : le Pardon

L'Honneur de l'Homme : l'accueil du Pardon divin

La Pédagogie de base

Premières Approches

Apprivoisement et Structuration

- l'enseignement des automatismes

- l'amorce des transitions

L'Epreuve de Job .

- Une lente agonie

- La « conversion »

L'épilogue : Réhabilitation-Restauration

 

II - Job, prophète malgré lui, ... mais pour nous !

JOB : Transition prophétique vers ... 

La vocation de Job, notre frère ?

Et la vocation d'Abraham, notre père ?

Et la vocation des Prophètes, nos aînés ?

Et la vocation de l'apôtre Paul ?

La Métamorphose progressive de Job

Le processus

Les étapes

Que s'est-il passé ? diagnostic rétrospectif

La théophanie-shekhina

Quelle était en Job l'origine du `'virus'' ?

Une hypothèse

 

Conclusion: et la vocation d'Israël ?

 

Et si . . . Une réflexion en guise de postface par Henri Lefebvre

 


 

L'Univers suit sa course

Une préface du rabbin Philippe Haddad

Le livre de Job se présente comme une longue allégorie qui va poser le problème du mal pour la conscience monothéiste. En effet, dans un système athée ou dualiste, la question n'existe pas, il y a du mal, soit selon les principes du « hasard et de la nécessité », soit parce qu'il existe une force du mal. Mais s'il existe un seul Dieu, créateur des cieux et de la terre, alors cette question, c'est LA question.

Ce récit va mettre en cause les bases de la foi ancestrale classique : « Quiconque fait le bien ici bas est, si ce n'est récompensé, tout au moins protégé par Dieu, et quiconque fait le mal est puni. ». L'équation est, on ne peut plus simple, et découle de la perception que nous avons d'un Dieu bon et généreux. Il est vrai qu'un certain nombre de textes bibliques appuient la thèse : Adam faute et devient mortel, Caïn tue son frère et est condamné à l'errance, la civilisation du déluge se pervertit et connaît son extinction, Pharaon tue les bébés dans l'eau, son armée est engloutie par les flots, les enfants d'Israël se détournent de Dieu, ils sont livrés à l'ennemi (livre des Juges), etc.

A partir de Job, l'équation ne colle plus.

Reprenons les étapes de ce thriller religieux. Dieu, incontestablement le maître absolu, reçoit ses anges, conseil des ministres (officiants) en `'ce jour'', qui selon la tradition juive est celui du jugement, Roch Hachana, le Nouvel An hébraïque, où `'tous les habitants du monde sont appelés à passer sous la houlette divine comme les membres d'un troupeau'' (Talmud). Parmi ce conseil angélique se trouve le Satan, créature non rebelle, mais qui reçoit dans le ciel une certaine considération de la part de Dieu, autant que Job sur la terre.

Le Satan est personnifié dans deux textes bibliques, ici et dans le prophète Zacharie.

Et voilà qu'un curieux dialogue s'engage entre Dieu et Satan, où Job devient une sorte de laboratoire expérimental pour tester son aptitude à la fidélité. Il perd ses biens, ses enfants, une bonne partie de sa santé. Sa femme appartenant sans doute à un mouvement contestataire MLFCD (Mouvement de Libération de la Femme Contre Dieu). Et voilà que trois amis prévenus par `'Radio tam-tam désert'' arrivent, ce sont des mathématiciens de l'éthique. Ils aiment bien Job, mais il ne faut pas blasphémer, l'amitié possède ses limites. Et voilà que Job délire, il s'en prend à sa mère (non-juive en la circonstance), à sa misérable existence et voilà que retentit son cri : « Pourquoi ? »

Il n'en fallait pas plus aux trois camarades pour sortir le tableau noir et en avant la démonstration : « Qui fait le bien est béni par Dieu, qui fait le mal est puni ». C'est simple ! Sauf que Job est sûr de ne pas avoir fauté.

  • « Allons, Allons, on ne nous la fait pas à nous, tu as bien dû commettre une petite transgression ? La Torah ne sort-elle pas de (l'équa-) sion ? »
  • « Non », hurle Job ( attention, accrochez vos ceintures, non pas de chasteté, mais de foi), qui veut maintenant un procès avec Dieu. Rien que ça, mais « d'homme à homme », ... enfin « d'homme à Dieu », mais à condition que Dieu ne triche pas en lui envoyant par exemple les dix plaies d'Égypte sur la tête au tribunal.

Et Job tient bon :

  • « Je veux mon procès, je veux mon procès » (Il ressemble à un syndicaliste non-blasé) « Je veux voir Dieu dans ma chair ».
  • « OK ! annonce le Seigneur. Et voilà le Maître suprême arrivant avec éclairs et tonnerre; enfin « la totale » comme disent mes jeunes. Job va en prendre pour son grade, pensent les amis.

Eh bien non ! Non seulement Dieu ne condamne pas Job mais, en plus, il lui donne raison. Le comble ! Quant aux trois amis, qu'ils sortent un peu de leurs bouquins et qu'ils aillent s'inscrire à « Médecins sans frontières » pour apprendre la vie !

Et voilà que patiemment, tel un père à son fils, l'Éternel va répondre aux interrogations de Job par d'autres interrogations (comme un rabbin qui répond à une question par une autre question) :

- Où étais-tu quand j'ai créé le monde ? Que connais-tu de son fonctionnement ?

Et Job qui ne comprend rien, loue l'Éternel pour sa réponse.

Epilogue : Les amis s'inscrivent à un stage de recyclage chez Tintin et Milou, Satan descend en seconde division et Job recouvre sa santé, ses biens, d'autres enfants (une femme plus souriante ? le texte ne précise rien) Et tout est bien qui finit bien ! Au fond, le prince chevauchant sa fière monture, emmène la belle dans son château inondé de lumière. Happy End !

Quittons l'allégorie (et l'humour qui aide à vivre après la Shoah) !

Dieu est bien le souverain, mais le mal existe, il est une composante du monde, de l'inachèvement du monde. Il fait partie intégrante de sa texture. Pourquoi ? Pas plus de réponse que celle qui expliquerait pourquoi le papillon commence par être une larve gluante.

Comme dit le Talmud : « L'univers suit sa course ». Un jeu de forces qui traduisent la volonté divine, qui peuvent guérir, mais qui peuvent tuer.

La seule réponse, au plan de la foi est de servir Dieu, sans équation, sans attendre de récompense, même si le monde à venir n'existait pas, car seul compte la louange à l'Éternel ici et maintenant, dans les joies ou dans les peines, avec les êtres que nous aimons ou malgré leur absence. La leçon de la foi, de la « émouna » s'exprime ici dans toute sa puissance.

C'est le mérite de Joël Putois d'avoir souligné cette résurrection qui interpelle chaque croyant authentique, chacun dans sa chapelle, mais en fraternité.

Rabbin Philippe Haddad   du Consistoire de Paris   Aumônier de la jeunesse

Août-Septembre 2000

 


 

Je mettrai ma main sur ma bouche

Une préface du père Pierre HOFFMANN

Dans la fable de La Fontaine, « Le laboureur et ses enfants », on se souvient de la déconvenue de ceux qui n'ont pas trouvé ce qu'ils cherchaient, mais aussi de leur heureuse surprise au temps de la récolte. Les héritiers cherchaient une cassette d'argent, ils trouvent la richesse indispensable produite par une terre bien retournée : le trésor, c'est la terre elle-même.

Ainsi en est-il de la Bible : comme la terre, elle produit sa richesse quand on la laboure, quand on cherche et cherche encore. Le trésor enfoui dans la Bible, c'est la Bible elle-même. Pour s'en convaincre, il suffit d'aller lire en Lévitique 10,16 : dans ce verset se situe le « milieu des mots de la Torah », comme il est précisé dans la marge de la Bible hébraïque, exactement entre deux mots redondants darosh / darash, que l'on pourrait traduire par « pour chercher darosh / il (Moïse) chercha darash ». Malgré cette recherche intensive, Moïse ne trouva pas le bouc à sacrifier pour le pardon des péchés et destiné à un repas de communion : il avait disparu ! Mais la leçon est claire : le cœur de la Torah invite à chercher, à labourer l'Écriture.

Dans l'Evangile de Jean, faut-il alors s'étonner que les premiers mots de Jésus après avoir été présenté comme agneau de Dieu, soient : «Que cherchez-vous ?» (1, 38), qui deviendront, au moment de l'arrestation à l'entrée du jardin : «Qui cherchez-vous ? » (18, 4.7), et plus personnellement à Marie de Magdala dans le jardin de Pâque : « Qui cherches-tu ? (20, 15) ?

Merci à Joël Putois de labourer, une fois encore, le livre de Job, de nous inviter à y chercher le trésor et la perle. Par là, il suit les conseils de Maïmonide pour aborder le texte de Job. En effet, le premier verset "« Il y avait au pays de Utz un homme nommé Job » donnait une clé de lecture à celui qui propose d'être le guide des égarés (chap. 22) : « utz est l'impératif d'un verbe exprimant l'idée de réfléchir, méditer ; c'est comme si l'on disait : « Médite sur cette parabole, réfléchis-y, cherche à en pénétrer le sens ... ». Aura-t-on jamais fini ?

La démarche de Joël Putois peut surprendre : pourquoi rappeler les grandes étapes de l'histoire du salut présentée comme une création permanente ? Le livre de Job peut être étudié pour lui-même ; ici, il est replacé dans l'ensemble de l'Écriture à laquelle il donne un éclairage singulier. Les parties narratives sont réduites au minimum, dans l'invraisemblance du prologue et de l'épilogue. Tout le reste n'est que discours, bien difficile à résumer. En effet, on parle beaucoup dans ce livre, ce qui demande un effort de lecture. « C'est du vent ! » dit Job (27,12). Quand Dieu se mettra à parler, trouvera-t-on enfin la réponse à la question qui traverse le livre, qui traverse nos vies : « Pourquoi la souffrance, pourquoi la souffrance de l'innocent ? ». Cette question restera sans réponse.

Si tous ces discours sont autant d'apories, quelle place donner à Job dans la littérature biblique, que révèle-t-il de l'homme, de Dieu et de leur rencontre ?

Joël Putois répond par le biais de la pédagogie divine, une pédagogie dont il trouve trace avec Adam, Abraham, Moïse, Jérémie ...Jésus, Paul ...Israël...et nous autres ... C'est une pédagogie apparentée au tsimtsoum : Dieu se retire pour laisser place à la libre expression de l'homme. Pendant que Dieu se retire dans le silence, la parole humaine remplit le vide ainsi créé par des paroles ... qui se révèlent être encore plus vides. Madame Job est rapidement invitée à se taire. Il faudra du temps pour les amis de Job qui ne donneront aucune réponse satisfaisante. Quant à Job, il comprendra qu'il lui faudra imiter Dieu et entrer dans le silence : « je mettrai ma main sur ma bouche, je ne répondrai plus ».

Au silence de Dieu, on ne peut répondre que par notre silence. Aux interrogations poignantes de tous ceux qui vivent un drame aussi inadmissible que celui de Job, une présence silencieuse et fraternelle vaut plus que tous les discours. Parfois un peu d' «humour qui aide à vivre », comme l'écrit Philippe Haddad, apporte un contrepoint qui n'est pas dérision : dans le film de Bellini « La vie est belle », un humour respectueux souligne l'absurdité de situations douloureuses et fait encore ressortir la souffrance indicible.

A ce monde qui « souffre les douleurs de l'enfantement » (Rm 8,22), Dieu offre sa présence silencieuse et bienveillante. Au « Pourquoi la souffrance de l'innocent ? » Dieu ne répond pas, comme les amis de Job, par un discours philosophique ou moral, voire théologique ; la théo-logie dont Dieu est l'auteur n'est pas paroles verbales, mais Parole faite chair, Logos apprenant le langage humain dans le village de Nazareth pour devenir Parole vivante, accessible à tout homme, plus accessible « aux tout-petits » qu' «aux sages et aux savants » (Mt 11,25). Eliphaz de Teman, le premier intervenant au chevet de Job, justifie son intervention en déclarant (4,1) « Qui pourrait garder le silence ? » ; aurait-il oublié que son nom signifie « Mon-Dieu-est-or-pur » ? Si le silence est d'or, notre Dieu ne serait-il pas silence ?

Ce fut le cas pour le Dieu de Jésus-Christ. A sa prière filiale à Gethsémani, nulle réponse du Père. Au cri de la croix qui fait écho au cri de Job : « Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? », il n'y eut de réponse que le silence. D'autres fils d'Israël, il y a un demi-siècle, n'entendirent que le silence. Tant de benei-Adam, de fils et de filles d'Homme sur toute la terre, aujourd'hui encore, n'ont d'autre réponse. Pour les croyants, comme pour Job, ce silence éprouve et purifie leur foi ; pour tous, comme pour Job, ce silence fait surgir leur confiance en une Vie plus forte que la mort. Du moins, nous espérons qu'il en soit ainsi.

Qui donc est Job ? Que nous révèle son histoire sur Dieu, sur nous-mêmes ? Tout est dit dans le titre que Joël Putois a choisi : « Job, notre frère ».

Alors, il est temps de faire silence.

Pierre HOFFMANN    Prêtre du diocèse de Versailles     Délégué pour les relations avec le Judaïsme

 


 

            Job, ... notre frère !

Prologue

Nul ne pourrait compter le nombre d'écrits et de commentaires sur le Livre de Job parus au cours des siècles, émanant de théologiens, de biblistes, de psychologues, de philosophes ou simplement de sages ...

Mais, pour la pensée juive contemporaine, ce Livre de Job a reçu une actualité toute particulière de l'expérience tragique de la Shoah. Ce n'est pas une coïncidence fortuite si la statue de Job figure à Jérusalem devant le mémorial du Yad Vashem. Job personnifie en effet l'interrogation angoissée de l'homme devant la souffrance, principalement la souffrance du juste et plus encore, peut-on dire, devant cette souffrance qui perdure dans le silence de Dieu.

Vaut-il la peine, dans ces conditions, d'ajouter quoi que ce soit à cette longue théorie de penseurs, d'autant qu'en fin de compte, le « cas Job » demeure une énigme qu'aucune civilisation, aucune culture ni spiritualité n'ont pu éclaircir ? Personne, d'ailleurs, ne connaît le, ou sans doute, les rédacteurs de ce Livre, ni le lieu et l'époque de sa rédaction.

Les commentateurs estiment qu'il se présente comme un corps de récit central originel, complété ensuite de rajouts divers. Pour ce qui est de ce thème du juste souffrant, il se rattache à une Sagesse manifestée dans des nations et cultures variées car il est présent dans des écrits bien connus des traditions sumériennes, akkadiennes, babyloniennes, égyptiennes, etc. Les noms mêmes des amis de Job sont originaires d'Edom, région de Transjordanie ou d'Arabie renommée par ses Sages. Le fond même du récit est daté par les exégètes de l'époque de l'apparition des récits les plus anciens du Pentateuque : 10ème. ou 9ème siècle.

Tel que l'on peut en juger par le style du discours, le ou les auteurs sont vraisemblablement des fils d'Israël nourris à la fois des cultures des diverses nations environnantes, et des prophètes hébreux. Ils traduisent une tradition littéraire hébraïque contemporaine de l'exil à Babylone. Ezéchiel (14.14) cite Job parmi les héros bien connus. Mais aussi ce même Livre dénote une teinture d'emprunts aux sagesses hellénistique et égyptienne, qui fait classer ce Livre de Job parmi les écrits dits Sapientiaux. Et, dans ces livres, la pensée religieuse d'Israël réfléchit sur elle-même et s'examine comme partenaire de Dieu dans un dialogue qui annonce un genre nouveau de relation, plus directe, entre l'homme et son Créateur, genre qui se développera dans l'Alliance Nouvelle en Jésus-Christ. Tout cela est bien connu et notre propos n'est pas d'insister sur ce point. Ce qui constitue l'axe de notre recherche est précisément de souligner la position particulière de ce Livre de Job au sein de la Bible tout entière.

Un ami Juif, parlant des rôles respectifs du Judaïsme et du Christianisme au cours des siècles, disait : « Nous, Juifs, nous avons gardé la maison ». Certes, peut-on ajouter, mais, Jésus a dit de lui-même : « Je suis la porte ; si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé ... » (Jean 10. 9). Il me semble que le Livre de Job est une charnière qui rattache la porte à la maison et réunit ainsi fonctionnellement le message et la pédagogie de l'Alliance du Sinaï à celui et celle de l'Alliance Nouvelle (renouvelée) en Jésus. Et c'est par cette porte, rappelons-le, que les Nations ont eu accès à la `'maison''. Force est, d'ailleurs, d'observer qu'elles l'ont aménagée à leur manière !

J.P.

Première partie

Job et le message de la première Alliance

Depuis l'aube des temps, le déroulement du plan divin n'a jamais été linéaire. Ceci veut dire que si ce plan est un, du point de vue de Dieu, il a pris, à vues humaines, la forme de phases multiples, car l'humanité est un corps vivant. Et tout vivant se meut selon une histoire, qui comporte une naissance, une croissance, une maturité, un accomplissement débouchant sur de nouveaux cycles de vie. Ainsi conçu, ce plan divin conduit de cycle en cycle vers un accomplissement final dont Dieu a fait la promesse, mais dont il garde le secret.

La Bible: déroulement  de l'Alliance une et évolutive

Dès les premiers mots de la Genèse, le texte inspiré le précise : «Bereshit bara Elohim ». Dieu a fixé les principes et les finalités de la création. Et il a remis tous les accomplissements intermédiaires aux risques et périls de la liberté humaine, en Alliance avec lui. Toute l'histoire de l'homme, y compris celle du Peuple d'Israël, jusqu'à l'époque contemporaine, est tissée des péripéties qu'a connues cette Alliance, péripéties bien souvent dramatiques.

Parce que l'homme est libre, faillible et orgueilleux, il se laisse envahir par les forces du mal qui le font dévier de l'axe de sa route. Il sort des termes de l'Alliance avec Dieu. Mais l'Eternel, inlassablement fidèle à son plan, tire du mal un bien et y ramène l'homme. Et du fond de l'abîme où normalement devrait sombrer l'humanité, Dieu la ressuscite spirituellement. Il s'agit bien souvent d'une véritable `'re-création''.

La Bible peut être lue comme l'histoire de ces re-créations successives à travers lesquelles le Tout Puissant non seulement confirme son projet initial, mais affermit, rajeunit, renouvelle, élargit, approfondit, fait monter en puissance son Alliance Eternelle avec son fils unique, l'Homme. A chaque stade de cette création renouvelée, le Créateur n'innove pas vraiment, mais plutôt dévoile un peu davantage de son plan de salut final...

Les péripéties de l'Alliance

Telle que la Bible la présente, l'Alliance témoigne d'un changement constant de formes au sein d'une rigoureuse continuité de dessein :

- La création en Adam a dévié de son axe, à la suite de la séduction bientôt exercée par le Serpent ; et la descendance d'Adam et Eve s'est pervertie, notamment sous l'influence des `'fils de Dieu'', qui engendrent, avec les filles des hommes, ces `'géants'' dont il est question en Genèse 6 versets 2 à 4 . Et la perversion est telle que l'Eternel songe tout d'abord à détruire l'humanité entière dans le déluge . . .

- La re-création en Noé : . . . mais, l'Eternel se ravise, épargne Noé et sa famille puis conclut avec lui une Alliance Nouvelle et déclarée par Dieu : `' ... pour les générations à toujours `' (Genèse 9.12). Elle implique l'observation par l'homme de sept principes-clés de moralité et étendue aux animaux. Cette nouvelle humanité, issue de Noé se pervertit elle-aussi et Dieu la disperse au pied de la Tour de Babel.

- La re-création en Abraham : au sein de l'humanité païenne Dieu choisit Abram, chaldéen, conclut avec lui une Alliance Nouvelle et lui fait une promesse double et doublement évolutive : une descendance innombrable, destinée à s'étendre un jour à toutes les Nations ; ainsi qu'une terre, Canaan, dont on comprend qu'elle s'étendra ultérieurement à la terre entière. Mais les descendants d'Abram-Abraham s'abîment dans un nouveau paganisme durant leur exil-servitude de plus de 400 ans en Egypte.

- La re-création en Moïse au Sinaï : à travers la libération de cet esclavage en Egypte et durant l'Exode au désert, l'Eternel crée un peuple nouveau rassemblant les héritiers directs des promesses faites à Abraham et un premier apport de nations diverses. L'Alliance prend, au pied du Sinaï, la forme d'un contrat précis avec engagements réciproques.

- La re-création au retour de l'exil à Babylone : à nouveau le Peuple Elu, installé sur sa Terre Promise, est infidèle. La plupart des rois qu'il se donne le font retourner au paganisme. Il connait une fois encore l'esclavage , ayant perdu sa terre, son temple, sa Loi. Il se trouve pratiquement réduit à néant en tant que nation au milieu des Nations païennes, ne conservant que la fidélité (et la shékhina) de Dieu. Cette `'mort'' dure 7O ans, à l'issue desquels Cyrus, roi des Perses, est l'instrument choisi par l'Eternel pour la re-création d'Israël, autorisant et finançant le retour du peuple à Jérusalem, pour y reconstruire la ville, ses murailles, son temple et se re-grouper autour de la Loi, sous Zorobabel et Esdras..

Il s'agit bien d'une re-création et ce n'est pas fortuitement que la première rédaction du récit de la création figurant au Livre de la Génèse, date de cette époque du retour de l'exil, où Israël, réduit à néant dans sa chair et son esprit, avait pu éprouver ce que signifie pour l'homme naître du néant par la puissance du Créateur. Et l'instrument de Dieu pour cette re-Création a été le roi Cyrus, un païen, que le texte biblique qualifie de “messie”, c'est à dire `'oint''.

Chaque re-Création présente bien les caractères d'une continuité: chacune intervient après un drame, une infidélité majeure de l'homme, qui, à vues humaines, pourrait orienter sur une « rupture-annulation ».de l'Alliance. Mais Dieu reste fidèle à son plan originel et le poursuit par d'autres voies. Il y a donc bien, en permanence, changement dans la continuité :

- à chaque re-création, non seulement l'Alliance avec l'homme est maintenue, mais elle est précisée, structurée, élevée dans son champ d'application. Chaque re-création, comme celle des six jours de la Genèse, comporte son Berèshit bara ... Le Créateur ne dévoile, sur le moment, que les principes généraux de son initiative. Et il laisse à l'homme la mission d'en tirer ultérieurement les applications, d'en faire apparaître les fruits (cf.“garder et cultiver le Jardin, nommer les animaux”)., c'est-à-dire de l'accomplir.

- et à chaque re-création, Dieu suscite un homme “oint” pour initier, présider, incarner cette mission, ainsi que pour recevoir et transmettre les charismes nécessaires pour la mener à bien.

L'honneur de Dieu et de son Saint Nom : le pardon

Si à chaque stade de création/re-création les développements ultérieurs sont, par la faute de l'homme, bien loin de répondre aux `'Bereshit bara'' initiaux, est-ce la preuve que Dieu n'est plus maître de son Plan et ne contrôle plus son projet initial ? Ceci serait une hypothèse gnostique !

C'est bien plus simplement que Dieu respecte de façon absolue la liberté humaine, tout en demeurant fidèle à son dessein initial. Et pour cela, au fur et à mesure que l'humanité pécheresse mûrit lentement au contact de l'Alliance et au travers des épreuves qu'elle se suscite à elle-même comme fruits de ses fautes, Dieu modifie, adapte et élève les voies par lesquelles il manifeste sa pédagogie à l'égard de son fils-l'homme.

Dieu s'est juré à lui-même, quoi qu'il advienne, de ne plus chercher à détruire sa créature humaine (Genèse 9. 11). Il s'est donc condamné lui-même à toujours pardonner. Les conséquences amères, que l'homme attire sur sa tête par ses manquements, sont les voies non pas de son rejet mais de son relèvement, non d'un châtiment mais des voies complexes d'une pédagogie paternelle. Ezéchiel revient souvent sur cette miséricorde éducative de Dieu à l'égard de son peuple élu et pécheur :

`'Ce n'est pas à cause de vous que j'agis de la sorte, maison d'Israël. C'est à cause de mon saint Nom que vous avez profané parmi les nations où vous êtes allés. Je sanctifierai mon grand Nom ...et les nations sauront que je suis l'Eternel, dit le Seigneur, quand je serai sanctifié par vous sous leurs yeux'' . (Ezéchiel 36. 22-23)

Et les Psaumes abordent fréquemment ce thème :

`'Secours-nous, Dieu de notre salut, pour la gloire de ton Nom. Délivre-nous et pardonne nos péchés, à cause de ton Nom'' (Psaume 79/78. 9)

Après l'épisode du veau d'or dans le désert, Moïse, plaidant la miséricorde de l'Eternel pour le peuple, argue de ce même souci de l'honneur de Dieu vis à vis des Nations, non seulement l'honneur de son Nom, mais aussi l'honneur de sa Parole :

`'Pourquoi, ô Eternel ta colère s'enflammerait-elle contre ton peuple... Pourquoi les Egyptiens diraient-ils : « C'est pour leur malheur qu'il les a fait sortir, c'est pour les tuer dans les montagnes et les exterminer de dessus la terre... Souviens-toi d'Abraham, d'Isaac et d'Israël, tes serviteurs, auxquels tu as dit, en jurant par toi-même : je multiplierai votre postérité comme les étoiles du ciel, je donnerai à vos descendants tout ce pays dont j'ai parlé ...'' (Exode 32. 11 à 13)

L'honneur de l'homme : l'accueil du pardon divin

Moîse, plaidant la miséricorde de l'Eternel, ose ajouter  (Exode 32: 12):

`' Reviens de l'ardeur de ta colère et repens-toi du mal que tu veux faire à ton peuple''

Si Moïse peut, sans aggraver son cas et celui de son peuple, adresser à Dieu un tel appel au repentir et au pardon divins, c'est bien à titre réciproque. L'homme doit donc lui aussi, et lui d'abord, en toute circonstance faire acte de repentir et de pardon. L'honneur de l'homme est de recevoir ce pardon de Dieu et pour s'en montrer digne, d'exercer à son tour les mêmes repentir et pardon vis à vis de quiconque.

Mais, dira-t-on, quel rapport toutes ces considérations générales peuvent-elles avoir avec le « cas Job » ? Ce rapport est bien évident. Mais pour le comprendre, il nous faut reprendre en parallèle les différentes séquences de ce Livre de Job, d'une part, et, d'autre part, les voies successives et évolutives que prend au long des âges la pédagogie divine à l'égard de l'homme.

C'est en réfléchissant à la pédagogie de base, puis à ses évolutions et transitions vers un autre type de relations au long des âges, que nous pouvons mieux comprendre jusqu'où et par quelles voies Dieu entend nous mener.

A chaque re-création est donnée par Dieu sa pédagogie propre. Et l'on conçoit qu'en renouant alliance en Noé avec l'humanité retournée au paganisme et même à la barbarie, la pédagogie divine s'en soit tenue aux grands principes d'une éthique de base. Les sept `'commandements noachiques'' reflètent pour l'essentiel ce que l'on est convenu d'appeler la morale naturelle (obligation d'instituer une justice civile, interdictions des blasphème et faux témoignage, de l'idolâtrie, de l'inceste et autres délits sexuels, du meurtre, du vol, de toute cruauté)

La pédagogie de base

Premières Approches

Une pédagogie beaucoup plus élaborée et subtile inspire la re-création en Abraham. Les promesses faites à celui-ci sont précises et capitales: une descendance pour ce couple de vieillards jusque-là stériles et une terre en propriété pour ce clan de migrants nomades. Pour avoir « cru » à ces `'in-vraisemblances'', Abraham a été « justifié », selon l'expression de l'apôtre Paul. Et il est devenu partenaire de Dieu dans une Alliance appelée à bénéficier de proche en proche à l'humanité et à la terre entières.

Mais la relation de pédagogie est assortie de conditions draconiennes. Il s'agit pour Dieu de reconstruire l'homme sur des bases entièrement nouvelles, qui comportent, en particulier, un certain nombre de points dont l'énoncé ne constitue nullement une digression par rapport à notre recherche, car nous les retrouverons de façon précise dans le « cas Job » :

- une transparence totale à la lumière divine: Abraham est invité à se dépouiller des enveloppes opaques d'ordre culturel, sociologique, religieux, familial qui emprisonnent son être profond et sa disponibilité. C'est pourquoi le texte hébreu (de Genèse 12.1) comporte les deux mots intraduisibles et jamais traduits : « lekhr lekhra »., c'est à dire « va vers toi», descends jusqu'à ton être profond , là où vit l'étincelle divine qui est en tout homme.;

  • l'éducation par l'épreuve préventive : au sein des promesses faites à Abram d'une descendance et d'une terre, l'Eternel a introduit l'annonce d'un exil et d'une servitude de 400 ans sur une terre étrangère (Genèse 15. 13). Et plus tard Dieu révélera au Peuple Elu par la bouche de Moïse la finalité pédagogique de cette épreuve préventive :

`'Tu te souviendras de toute la route que le Seigneur ton Dieu t'a fait parcourir depuis quarante ans dans le désert, afin de te mettre dans la pauvreté ; ainsi il t'éprouvait pour connaître ce qu'il y a dans ton cœur et savoir si oui ou non tu allais observer ses commandements ...il t'a fait avoir faim et il t'a donné à manger la manne ... tu reconnais, à la réflexion que le Seigneur ton Dieu faisait ton éducation comme un homme fait celle de son fils'' (Deutéronome 8. 2 à 5)

`'Tu n'exploiteras ni n'opprimeras l'émigré, car vous avez été émigrés au pays d'Egypte'' (Exode 22. 20 et Lévitique 19. 33)

De même, lorsque vous jouirez de tous les fruits du pays que je vous donne, prenez garde de `'ne pas devenir orgueilleux et d'oublier l'Eternel votre Dieu, qui vous a fait sortir du pays d'Egypte, de la maison de servitude''. (Deutéronome 8.11 à 18)

- la constance dans la foi : Abraham ayant déjà reçu les promesses de l'Eternel et mis sa foi en elles, a failli en diverses occasions, notamment lorsqu'arrivant en Egypte, et doutant de la protection divine, il présente Saraï comme sa sœur. Ou, plus gravement, lorsqu'étant impatient de la venue de la descendance promise, il accepte le conseil de Saraï et « va vers Agar », servante de celle-ci, pour qu'elle lui donne un héritier. Par bonheur, sa foi s'affermit ensuite et lui vaut « justification » devant Dieu. Elle ne va pas tarder à être testée par l'Eternel.

  • La conscience des dons gratuits de Dieu :enfin la promesse divine la plus `'in-vraisemblable'', la naissance d'un fils à ce couple depuis longtemps `'hors d'âge'', est accomplie dans la joie que l'on devine de ses parents. Mais le chapitre 22.1 de la Genèse commence par ces mots : «Après ces choses, Dieu mit Abraham à l'épreuve ». Dieu demande en effet à Abraham de lui `'élever en offrande'' ce fils chéri, sur la montagne qu'il lui indiquera.

Le texte biblique ne précise pas si, et combien de temps, Abraham a pu hésiter à offrir ainsi Isaac en holocauste. Mais il témoigne que finalement le malheureux père, ne doutant pas d'une issue miraculeuse de l'épreuve, a obtempéré, et que, pour cette raison, Dieu, non seulement a dispensé au dernier moment Abraham de passer effectivement à l'acte et confirmé les deux promesses majeures d'une descendance et d'une terre, mais a promu au même rang d'importance pour l'histoire planétaire du salut, sa troisième promesse demeurée jusque là en arrière plan des deux autres et qu'il a formulée ainsi :

`'Toutes les nations de la terre se béniront en ta postérité, parce que tu as obéi à ma voix''

(Genèse 22. 18)

Abraham a finalement accepté de voir en ce fils chéri, non sa propriété personnelle, mais un don gratuit de Dieu, don que Dieu peut donc reprendre. Voilà aussi pourquoi le texte hébreu de Genèse 22.1 comporte à nouveau ces deux mêmes mots « lekhr lekhra », qui impliquent une fois encore un dépouillement total d'Abraham.

Apprivoisement et structuration

Abraham, symbole de foi et de fidélité, a transmis les promesses et la vocation aux patriarches Isaac et Jacob-Israël, ses descendants directs et à leurs fils après eux. Parmi ceux-ci, les douze fils de Jacob n'ont pas tous, ni toujours, honoré l'Alliance d'un comportement exemplaire et les générations issues d'eux, en terre d'Egypte, sont retournées bien vite au paganisme.

Mais Dieu resté fidèle à son plan et à l'Alliance, suscite Moïse, rassemble les descendants d'Abraham, y joint une première avant-garde des nations et les conduit au désert, pour un face-à-face préparatoire, bref, mais incontournable, avant de les conduire dans la terre objet de la promesse.

On conçoit que pour cet amalgame de populations incultes, émergeant brusquement d'un état de servitude qui le prédisposait peu à assumer rapidement sa toute fraiche liberté, un stage intermédiaire de formation tant communautaire que spirituelle était nécessaire. L'autonomie et la liberté ne constituent pas un état de fait qui va de soi ou s'improvise. On ne devient pas adulte responsable sans une pédagogie prolongée, sans la tendresse et la fermeté d'un père. Pour toute construction d'une personnalité, il faut creuser des fondations et aménager des structures. Les orphelins auxquels ce genre de choses a manqué, le savent bien et en ressentent les effets longtemps, sinon toute leur vie.

Ainsi s'expliquent les Dix Paroles données par l'Eternel à son peuple au Sinaï. Ce ne sont pas des commandements, ni des ordres. Aucun des verbes qui parsèment ce texte n'est à l'impératif, mais à « l'inaccompli », c'est-à-dire « un présent qui perdure ». C'est l'expression d'une pédagogie: non la domestication d'une obéissance, mais un ensemble d'avertissements donnés à un tout jeune libre-arbitre en cours d'éveil !

Et la première de ces Dix Paroles est la manifestation d'une tendresse paternelle :

`'C'est moi le Seigneur ton Dieu qui t'ai fait sortir du pays d'Egypte, de la maison de servitude`' (Exode 20. 2)

En substance, l'Eternel dit ainsi à son peuple : « Moi, je t'ai aimé le premier, avant même que tu me connaisses et je n'ai cessé de te le manifester ». Et cette même parole de Dieu fonde la spécificité et la vocation d'Israël jusqu'à la fin des temps. Sous d'autres formes, Dieu a confirmé cette même parole, en la personne de Jérémie :

`' Avant de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais. Avant que tu ne sortes de son ventre, je t'ai consacré. Je fais de toi un prophète pour les nations. Partout où je t'envoie, tu y vas ; tout ce que je te commande, tu le dis ; n'aie peur de personne, je suis avec toi pour te libérer, oracle du Seigneur. ... Ainsi, je mets mes paroles dans ta bouche. Sache que je te donne aujourd'hui autorité sur les nations et les royaumes ...'' (Jérémie 1. 5 à 10)

Mais entre l'appel de Dieu et la réponse de l'homme, il y a toute la marge de la faiblesse et de la versatilité humaines. En permanence le Créateur doit re-créer l'homme pour le remettre dans l'axe. Dans le désert, les Dix Paroles étant données et acceptées par le peuple, il a subsisté un abîme entre la foi dans l'élan du cœur et la fidélité dans les comportements quotidiens. Il a fallu à Moïse des trésors de patience et d'énergie pour habituer cette masse d'hommes et de femmes au monothéisme, à l'harmonie des relations sociales, à la morale sexuelle, au respect de la propriété et de la personne du prochain, à la relation avec l'Eternel dans le culte du Tabernacle, à la foi en la protection divine même lorsque la faim, la soif, le danger sévissent.

Dans ces domaines, ce peuple venait de si loin, les pulsions anciennes incitant à l'idolâtrie, à la violence, aux instincts primaires étaient encore si proches, la contamination des nations d'alentour était si périlleuse, malgré les sauvegardes instituées, qu'une discipline sans compromis a du être maintenue. Certaines fautes, même suivies de la repentance du coupable, devaient être punies de mort, pour l'exemple, l'intéressé étant lapidé avec femme, enfants, bétail, etc. Cette sévérité peut choquer si on l'apprécie sortie de son contexte.

En dépit de cet automatisme sévère entre faute et châtiment, force est de reconnaïtre qu'une fois installé dans la Terre Promise, le peuple s'est bien souvent perverti précisément dans les domaines que cette sévérité avait pour objet de prévenir: idolâtrie, violences envers les faibles, déviations sexuelles, manquements divers à la `'crainte de Dieu''.

Toute pédagogie se doit d'instaurer, dès la prime enfance, une discipline et des rythmes de vie qui implantent peu à peu dans le nouveau-né des structures biologiques, psychiques, mentales, affectives, intellectuelles, pour sa vie personnelle et sa manière d'être ultérieure dans la cité, sans lesquelles il risque de flotter toute sa vie comme une épave au fil de l'eau. Lorsque de telles structures sont en place et suffisamment rodées, au fur et à mesure de la croissance, les automatismes de discipline doivent céder progressivement la place à un apprentissage de l'autonomie et de la responsabilité.

Il a fallu au peuple, dans le désert, quarante ans de fidélités et d'infidélités, d'obéissance et de révoltes, d'encouragements, châtiments et pardons `'exemplaires'', pour être enfin en état de prendre possession de la Terre Promise.

Encore une fois, quel rapport toute cette rétrospective de l'expérience de l'Exode et de ses suites, peut-elle avoir avec le Livre de Job ? Nous y venons : Job et son histoire constituent une illustration du passage d'un certain automatisme à tout autre chose dans l'évolution spirituelle d'Israël. L'enfant en bas âge doit savoir que, s'il est `'gentil'', il est récompensé; et, s'il est `'vilain'', il est puni. Il doit intégrer, puis ressentir affectivement ce genre de `'structure'' psychique, débouchant sur une règle de comportement. Avec le temps et l'âge de raison, il va peu à peu comprendre que tout n'est pas si simple, ni `'automatique'' dans la vie, surtout lorsque celle-ci s'ouvre au monde extérieur, loin de la chaleur et de l'abri de la famille.

C'est là un enseignement qui me semble essentiel dans le Livre de Job. La formation est faite, les « classes », comme on le dit en langage militaire, sont accomplies. Désormais, le combattant de la foi va devoir affronter l'Adversaire sur le terrain, dans le combat spirituel sans merci qu'est la vie. Le Livre de Job étant vu sous cet angle, il nous faut insister un peu sur les deux phases de cette évolution.

L'enseignement des automatismes

Dès le début de la Genèse, le Créateur met l'homme devant des interdits, lesquels apparaissent davantage comme des avertissements que comme des commandements, car Dieu veut éduquer et non contraindre la volonté-liberté de l'homme :

`'Tu pourras manger de tout arbre du jardin, mais tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bonheur et du malheur car, du jour où tu en mangeras, tu devras mourir.'' (Genèse 2. 16-17)

Lorsque la faute est consommée, les conséquences inéluctables sont annoncées par l'Eternel :

- Au serpent :`' Parce que tu as fait cela, tu seras maudit ... '' (Genèse 3. 14)

- A Eve : :`' C'est dans la douleur que tu enfanteras des fils ... `' (Genèse 3. 16)

- A Adam : `' parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé de l'arbre, ... le sol sera maudit à cause de toi ...'' (Genèse 3. 17)

La Création a été polluée par la faute d'Adam et Eve (séduits par le Serpent) et rien ne peut empêcher les conséquences d'apparaître. Le Cosmos tout entier en est `'maudit'' c'est à dire désaxé. L'harmonie qu'il présentait au soir des Six Jours est, sinon morte, du moins tordue ! Dieu nierait la liberté-responsabilité de l'Homme, si d'un coup de baguette magique il s'interposait entre la cause et les effets. La mort ne tarde pas à entrer dans la famille. Abel est une première victime innocente. Ne peut-on pas le considérer comme l'ancêtre et le prototype des :`'Justes souffrants'' ? Sans doute, mais, comme plus tard Isaac, il apparaît comme une préfiguration des temps à venir et, en ce sens, comme un anachronisme prophétique.

Tout le reste du Livre de la Genèse, même l'histoire d'Abraham, abonde en automatismes tant positifs que négatifs. La foi de l'homme est bénie par Dieu, ses infidélités, ou seulement ses doutes, sont sanctionnés. Et Abraham lui-même n'en fut pas exempt !

Plus tard, par la bouche de Moïse, l'Eternel rappellera à maintes reprises à son peuple l'automatisme des bénédictions et des malédictions :

`' Vois, je mets devant vous bénédiction et malédiction : la bénédiction si vous écoutez les commandements du Seigneur votre Dieu, la malédiction si vous ne les écoutez pas`' (Deutéronome 11. 26 à 28)

Une longue énumération des malédictions suit ( Deutéronome 27: 14 à 26 puis 28: 15 à 68 ) enserrant une liste de bénédictions ( 28: 1 à 14 ). Et, pour chacune des malédictions et bénédictions, est donné le motif correspondant.

Dans ses derniers discours au Peuple Hébreu, Moïse l'a conjuré de prendre au sérieux l'Alliance avec Dieu et il énumère jusque dans le détail les châtiments et tourments qui lui seront infligés par l'Eternel s'il abandonne l'Alliance. Et Moïse répète l'avertissement solennel ci-dessus avec d'autres mots, mais la même radicalité :

`'Vois, je mets devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur ....Tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance en aimant le Seigneur ton Dieu ...'' (Deutéronome 30. 15 à 20)

Il y a là une promesse formelle de relation directe de cause à effet entre la fidélité et le bonheur, entre l'infidélité et le malheur. Dans ces conditions, l'apparition dans le fonctionnement de l'Alliance d'un “ juste souffrant ” dénote une anomalie malaisément compréhensible et, semble-t-il, anti-pédagogique.

Dieu serait-il, à son tour infidèle à l'Alliance et à sa Parole ? Y a-t-il là une rupture du contrat conclu et mis en forme au Sinaï ? Dans l'affirmative, cette rupture a-t-elle été précédée d'un préavis ou est-elle unilatéralement brutale ?

L'amorce des transitions

Toutes ces interrogations sont sinon formulées comme telles dans la Bible, à savoir dans les Psaumes et par nombre de prophètes, du moins apparaissent-elles à chaque instant entre les lignes. En voici quelques exemples :

> Justes et méchants sont traités de même. Pourquoi Dieu n'intervient-il pas selon sa justice ?

Ecclésiaste 8.14 Il est des justes qui sont traités selon le fait des méchants et des méchants qui sont traités selon le fait des justes. J'ai déjà dit que cela est aussi vanité.

Ecclesiaste 9.2 Un sort identique échoit au juste et au méchant, au bon et au pur comme à l'impur.

> Le juste est persécuté. Dieu laisse faire, au lieu de rétablir l'ordre qu'il a lui-même instauré :

Psaume 7.2-3 Seigneur mon Dieu, tu es mon refuge ; sauve-moi de tous mes persécuteurs et délivre-moi ! Sinon, comme des lions, ils m'égorgent, ils arrachent, et nul ne délivre.

Psaume 33.22 Tu as vu, Seigneur ! Ne sois pas sourd ! Ne t'éloigne pas de moi. Réveille-toi et lève-toi pour défendre mon droit ...''

Psaume 118.84 Combien de jours dureront-ils pour ton serviteur ? Quand prendras-tu une décision contre mes persécuteurs ?

Habaquq 1. 2 à 4 Jusqu'où, Seigneur, mon appel au secours ne s'est-il pas élevé ? Tu n'écoutes pas. Je te crie à la violence, tu ne sauves pas. Pourquoi me fais-tu voir la fatalité, acceptes-tu le spectacle de l'oppression ? En face de moi il n'y a que ravage et violence. Lorsqu'il y a procès, l'invective l'emporte. Alors, la loi est engourdie et le droit ne voit plus jamais le jour.

Quand un méchant peut garrotter le juste, alors, le droit qui vient au jour est perverti.''

Isaïe 57.1-2 Le juste périt sans que personne prenne la chose à cœur. Les hommes de bien sont enlevés sans que personne ne discerne que le juste est enlevé''.

C'est tout le problème-mystère du Mal qui est posé là, avec la plainte du “ juste ” qui n'en finit pas de s'interroger sur le pourquoi du silence de Dieu. Toute cette interrogation humaine est résumée, jusqu'à la fin des temps par le cri du début du Psaume 22, qui est aussi celui du Christ en croix :

Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?

L'une des réponses, ou plutôt l'une des pistes de recherche, est que le mot `'pourquoi'', est la traduction de l'hébreu `'lama'' qui commence par la lettre “ L ”: celle-ci est une préposition-préfixe pouvant signifier à la fois “ à cause de ” et “ vers ou en vue de ”. Dans le verset ci-dessus, on peut donc lire aussi `' ...en vue de quoi m'as-tu abandonné ?'' , ce qui creuse encore l'abîme du mystère du mal et de la souffrance, surtout celle du `'juste''. Sans doute est-ce là que se trouve l'une des clés majeures de compréhension de l'épreuve de Job et de ses semblables. D'ailleurs les rabbins de la Septante ont traduit `'lama'' hébreu par le grec `'ina'', qui signifie bien `'en vue de ...'' ou `'afin que ...'' ce qui désigne non une cause, mais une finalité ...

La racine de la souffrance de Job serait alors `'en avant de lui'' et non `'derrière lui''. Voilà qui confirmerait que ce Livre de Job constituerait bien le passage d'une pédagogie divine fondée sur les antériorités pécheresses de l'homme, à une autre pédagogie tendue vers les fins dernières de l'homme. Le `'Job'' du dernier chapitre du Livre serait donc le prototype de l'homme des temps de la fin... Mais, n'anticipons pas, et poursuivons notre recherche pas à pas.

Pour l'instant, constatons toutes ces plaintes du psalmiste et des prophètes adressées à Dieu, pour constater la déréliction du `'juste'' et implorer le Tout-Puissant, puisqu'il est réellement `'tout puissant'', de sortir de son silence, apparemment complice du Mal. Et constatons aussi que l'expression de cette souffrance apparaît très tôt au sein des textes de la première Alliance et interdit donc d'opposer la pédagogie de cette Première Alliance, celle incarnée dans le Judaïsme, à la pédagogie qui serait celle de l'Alliance renouvelée en Jésus Christ et manifestée dans le Christianisme.

Il y a eu non mutation de ces pédagogies divines, mais évolution lente de l'une à l'autre par la volonté même de l'Éternel C'est donc à tort que bien des chrétiens, très postérieurs même à Marcion, ont opposé le Dieu `'méchant'' que les gnostiques voyaient dans le Dieu d'Israël, au Dieu d'amour et de tendresse de Jésus ! C'est au contraire en puisant à la racine de sa foi et de la tradition juives, que Jésus s'est présenté comme `'Fils'' de la Loi et des Prophètes, pour employer un vocabulaire hébreu. C'est véritablement en cela que chaque chrétien aujourd'hui doit se ressentir spirituellement comme un `'sémite''.

Et c'est sous cet angle aussi qu'à mon sens, l'ère messianique en cours a sa source en Abraham. Jésus l'a confirmé, il y a vingt siècles :

`'Abraham a exulté à la pensée de voir mon jour. Il l'a vu et il s'est réjoui'' . (Jean 8. 56)

L'épreuve de Job

Comme nous l'avons vu plus haut, l'aventure de Job témoigne de ce que nous pouvons comprendre de l'itinéraire au long duquel Dieu conduit et appelle l'Homme à Le rejoindre. Elle présente, dans les comportements successifs de Job lui-même et de ses amis, l'éventail complet des aléas de la destinée humaine sur terre et suggère, au surplus, une échappée de regard prophétique sur une eschatologie étonnamment en avance sur les convictions communes à l'époque !

Job passe par toutes les étapes successives, assume toutes les conceptions que l'esprit humain a pu avoir de la puissance divine. Il se lamente du mystère douloureux qu'il vit. Il sonde combien les voies de Dieu sont au-dessus des voies humaines. Et après avoir ardemment plaidé son innocence qui faisait reproche à Dieu, il se rend, il fait repentance, il exprime sa foi, comme un enfant orphelin découvrant qu'il est aimé d'un vrai Père qu'il voit déjà en espérance. Du coup, il émerge de son épreuve, emporté par une révélation soudaine à une plénitude mystique de ressuscité.

Tout cela, bornons-nous pour l'instant à le dire de façon synthétique et sommaire. Car, il nous faut maintenant accompagner Job pas à pas dans son épreuve.

Une lente agonie

Job, juste et comblé de bénédictions, est frappé soudain et il ne sait pas pourquoi. Nous, nous le savons, car nous connaissons au début du récit le « pari » conclu entre l'Éternel et Satan concernant la fidélité de Job mise à l'épreuve . Ayons soin de ne pas oublier cela tout au long des développements du Livre. Mais, ce n'est qu'à la dernière page que nous découvrirons le projet ultime de Dieu, qui dépasse infiniment le simple « pari », car il vise, tirant du mal un bien, à amener Job à un plus haut niveau, une plus spirituelle qualité et un accomplissement plus intense de sa relation avec Lui.

Suivons le récit :

 Première réaction de Job : (Job 2. 9-10)

Elle est exemplaire : Job repousse les appels de sa femme à la révolte contre Dieu et se soumet : `' Nous acceptons le bonheur comme un don de Dieu. Et le malheur, pourquoi ne l'accepterions-nous pas aussi ? ... Que le Nom de l'Éternel soit béni !''Dans le vieux conte originel de Job, on passait directement de ce prologue édifiant de la piété dans la soumission, à l'épilogue où Dieu, satisfait sans doute de son expérience, restaure pleinement l'homme Job. Le thème traditionnel de la rétribution des justes et des pécheurs dès cette vie terrestre se trouvait respecté. Le Plan de Dieu était sauf, la conception humaine et élémentaire de la justice se trouvait confirmée. Pour employer un langage moderne, c'était aussi `'carré'' qu'un film de cow-boy, où immanquablement et sous peine d'être censuré par les autorités arbitres des bonnes mœurs, les bons sont récompensés et le méchant puni ! !

Mais des rédacteurs ultérieurs ont intercalé entre ce prologue et cet épilogue de longs développements destinés à montrer que tout dans la vie n'est pas, à vues humaines, aussi simple, et peut-être simpliste. C'est ce qu'ils nous conduisent à constater.

 Arrivée des trois amis : (Job 2.11-13)

Eliphaz, Bildad et Sofar sont frappés de stupeur et restent sans voix.

 Premier monologue de Job : (Job 3.1 à 26)

La souffrance physique et morale est trop grande, Job maudit le jour de sa naissance et appelle la mort pour abréger sa douleur, mais ne songe ni à se suicider, ni à adresser à Dieu un quelconque reproche.

 Dialogue interminable et stérile de Job et des trois amis : (Job 4.1 à 25.6)

Les trois amis visent à secouer Job dans son `'laisser-aller'' : à la première épreuve, un homme comme toi fléchit ? Aie confiance en Dieu, il sait ce qu'il fait ...Puis, peu à peu, devant le plaidoyer de Job pour lui-même, les trois amis en viennent à des discours culpabilisateurs : « Dieu est juste, s'il t'éprouve, c'est que tu as commis quelques fautes cachées. Repends-toi donc et il te sauvera ... ». Job résiste à ce langage. Non, il n'est pas coupable, il proteste contre ses amis et contre le silence de Dieu qui lui apparaît complice du Mal qui l'atteint.

 Survient un quatrième ami, Elihou (Job chap. 32 à 37) qui commence par reprocher aux trois autres leur fermeture d'esprit, mais finalement glisse lui aussi vers la culpabilisation de Job, reprenant la thèse traditionnelle : `'les bons sont bénis et les méchants punis''. Il brode sur le thème de la pédagogie divine :

Il sauve le malheureux par son malheur et c'est par la souffrance qu'il lui ouvre l'oreille.

Dieu n'opprime pas celui en qui la justice abonde. C'est pourquoi les hommes le craignent. Mais lui, ne tient pas compte de ceux qui se croient sages.

Pour employer une expression familière, avec Elihou aussi nous avons tourné en rond ! Si Dieu ne se décide pas à intervenir, l'histoire de Job ne connaîtra pas de fin et s'estompera dans l'absurde. Satan et Dieu resteront en situation de « match nul ». Est-ce tolérable ? Non, bien sûr !

Alors, Dieu se manifeste... et Job se `'convertit'', mais en accédant à une tout autre dimension que celle où l'attendaient ses quatre amis !

La "conversion" de Job

Dialogue entre Dieu et Job : (chap. 38 à 42)

Nous approchons du dénouement. Dieu prend la parole et va s'adresser à chacun :

D'abord à Job, Dieu tient un langage ferme mais paternel, qui tient en quelques mots : « Où étais-tu quand je fondais la terre ? Tu te crois savant , mais connais-tu les mystères de la création et de la vie, à commencer par la vie animale ? » Dieu ne dévoile pas à Job sa conversation à son sujet avec Satan, à l'origine de son épreuve ; mais il lui rappelle ce qu'il a dit à Israël par la bouche d'Isaïe :

`'...les cieux sont hauts par rapport à la terre, ainsi mes chemins sont hauts par rapport à vos chemins et mes pensées par rapport à vos pensées ...'' (Is. 55. 8-9)

Job, en quelques mots, reconnaît ses limites devant Dieu et ...met la main sur sa bouche ! Et Dieu poursuit son discours sur les mystères et merveilles de la création, qui échappent à l'homme. Et il se moque `'gentiment'' de Job :

`' Qui est celui qui dénigre la providence par des discours insensés ? Ceins donc tes reins, comme un brave, je vais t'interroger ... !

Veux-tu vraiment casser mon jugement, me condamner pour te justifier ?

As-tu donc un bras comme celui de Dieu ? Ta voix est-elle un tonnerre comme le sien ? Revêts-toi de splendeur et d'éclat; alors, moi-même, je te rendrai hommage, car ta droite t'aura valu la victoire. Pose donc ta main sur le Léviatan ( le crocodile), tu ne recommenceras pas. Nul n'est assez téméraire pour l'exciter. Qui donc alors oserait me tenir tête ? Tout ce qui est sous les cieux est à moi !

La seconde réponse de Job à Dieu (chap. 42. 1 à 6) est d'une élévation spirituelle exceptionnelle. Elle est décisive et déterminante pour Job, et pour remodeler chaque homme aujourd'hui. Il vaut la peine de la transcrire intégralement, car elle va être, mot à mot, la base de notre réflexion ultérieure :

`'Je sais que tu peux tout et qu'aucun projet n'échappe à tes prises. Qui est celui qui dénigre la providence sans rien y connaître ?

Eh oui, j'ai abordé, sans le savoir, des mystères qui me confondent . « Écoute-moi », disais-je, « à moi la parole, je vais t'interroger et tu m'instruiras ». Je ne te connaissais que par oui-dire. Maintenant, mes yeux t'ont vu. Aussi, j'ai horreur de moi et je me désavoue sur la poussière et la cendre''

Tel que le texte est rédigé, un épilogue heureux, donc miraculeux apparaît programmé ! L'histoire de Job va se terminer dans la gloire de Dieu et de Job. Mais, ce `'happy end'' n'est-il pas un tour de passe-passe pseudo-pédagogique ?

Cela mérite examen.

L'épilogue: réhabilitation et restauration

Oui, le miracle se produit et c'est même une profusion de miracles : Job guérit, le Seigneur rétablit ses affaires et porte ses biens au double. Et il est précisé que notre héros, loin de tenir rigueur à ses amis de leur sotte dureté, intercède pour eux auprès de Dieu, qui les réprimande avec colère. Nous retrouvons le Job `'saint'', qui jadis, offrait des sacrifices à Dieu en expiation des péchés de ses fils !

Et les derniers versets du Livre détaillent toutes les bénédictions qui pleuvent désormais sur Job. Ses frères et sœurs reviennent vers lui, ses troupeaux sont multipliés. Il engendre une nouvelle descendance : sept fils et trois filles qui sont les plus belles femmes du pays. Leur père leur donne une part d'héritage avec leurs frères.

Et il vécut ensuite encore cent quarante ans, vit la quatrième génération de sa postérité, puis mourut rassasié de jours. D'aucuns diront peut-être que ce `'happy end'' est tiré d'un chapeau d'illusionniste ou digne d'un conte de fée !

Ce n'est pas mon avis.

Cet épilogue, tel qu'il est amené et rédigé, est pour chaque homme d'une importance capitale, s'il veut entrer au moins un peu dans le mystère du plan divin de salut . Il nous faut donc relire toute l'histoire de Job et prendre une conscience renouvelée de ce qu'elle signifie.

Seconde partie

Job,. prophète malgré lui,

mais pour nous !

Que veut nous dire cette parabole étrange, qu'est ce Livre de Job ? Quelle pédagogie constitue-t-elle pour nous éclairer sur notre place et notre rôle dans le plan divin ? Peut-elle nous préciser ce que Dieu attendait de Job et ce qu'il attend de chacun d'entre nous aujourd'hui ?

Bref, quelle est notre vocation à tous ?

Job, transition prophétique vers ...?

La vocation de Job, notre frère ?

Cette histoire de Job est-elle advenue par hasard, ou correspond-t-elle à un projet précis de Dieu ? Tout me porte à opter pour la seconde hypothèse.

Qu'est-ce que Dieu pouvait attendre de plus d'un homme tel que Job, présenté au début du récit comme pourvu de toutes les qualités humaines et morales imaginables. Si la terre n'était peuplée que d'individus du même genre, on ne serait pas loin d'un néo-paradis !

Quel est donc le projet de Dieu sur Job ? L'améliorer encore, au risque de le casser, en le transformant de `'modèle'' à suivre par ses contemporains, en objet de scandale public ? Car beaucoup seront portés à penser que la rectitude de Job n'était qu'une façade hypocrite masquant des péchés cachés, lesquels finissent par lui valoir la malédiction divine. Et c'est bien la thèse majeure des quatre `'amis'' !

Pour tenter de répondre à la question ainsi posée, sans doute faut-il commencer par se demander ce que Dieu attend de l'Homme, puis, ceci étant un peu éclairé, ce que l'Homme peut attendre de Dieu. Et voilà qui nous amène au problème du salut qui apparaît incontournable, dans la vie de chaque homme et dans l'histoire de Job, en particulier.

S'agit-il d'une vie future sur la terre, dans les limites de l'espace et du temps que nous connaissons, mais sur une terre améliorée, purifiée, pacifiée, harmonisée, etc. ? S'il en est ainsi, les voies morales suffisent: Job est un homme dont la vie est aussi conforme à la morale qu'il est possible de le souhaiter. Le début du récit prend visiblement plaisir ( un `'malin'' plaisir , pouvons-nous dire, anticipant quelque peu sur la suite de notre recherche ! ) à nous le détailler. Alors, que Dieu veut-il de plus pour cet homme d'exception qu'est Job ?

Dans cette optique du salut, l'histoire et les épreuves de Job sont sans objet, voire absurdes dans leur déroulement et leur finalité.

Mais, si le Salut, auquel l'Homme est appelé, est la communion à la Vie éternelle même de Dieu, à une altitude spirituelle qui rejoigne la Transcendance divine, c'est-à-dire au-delà de tout espace et temps, alors, on conçoit que la rectitude morale n'est qu'une base de départ, et que Job est alors invité à un dépassement ontologique de tout son être. Cela n'est pas affaire de rectitude, mais de métamorphose radicale. La `'souffrance du juste Job'' est, selon cette vision, la chrysalide dans laquelle l'homme Job est entré chenille, belle chenille certes, mais seulement chenille, pour devenir papillon appelé à s'élever dans les hauteurs.

Visiblement, à la fin de l'histoire, Job est à la fois le même et un tout autre homme, de même que le papillon est le même animal que la chenille, mais radicalement transformé, métamorphosé dans toutes ses fibres, ses potentialités et ses finalités.

Et la vocation d'Abraham, notre père ?

Abram a quitté sa ville natale d'Ur, avec son père Térah et toute sa famille, sans doute pour échapper à l'emprise de la civilisation et des traditions de la Chaldée. Ils se sont établis à Harran, dans le pays de Canaan. Ces deux migrations, l'une spirituelle, l'autre géographique, sont déjà un premier indice d'une vocation particulière.

Tout porte à croire que Dieu discerna en Abram, un homme droit , vivant autrement que la majorité de ses contemporains païens. Mais ce n'est pas avec cet homme-là que Dieu envisageait de faire un jour Alliance.

Ou, du moins, c'est avec cet homme-là transformé radicalement. Dès le premier contact avec lui, d'ailleurs, Éternel lui dit:

Quitte ta nation, ta parenté, la maison de ton père et va ...''(Genèse 12. 1)

S'il s'agissait d'une migration essentiellement géographique, l'ordre des termes serait inverse. Car lorsque l'on émigre, on quitte successivement le toit paternel, puis la famille au sens large, puis on franchit la frontière du pays.

La migration d'Abram est surtout de nature spirituelle, confirmée par ces mots étranges du texte hébreu. Dieu ne dit pas « quitte » mais « lekhr lekhra » c'est-à-dire « va vers toi ». Avant de proposer son Alliance à Abram, l'Éternel lui demande de se dépouiller des enveloppes extérieures qui emprisonnent sa personne et de sa personnalité. Ce sont les mœurs, coutumes, cultures, religions, traditions, préjugés, etc. qui lui ont été inculqués depuis l'enfance. C'est l'être profond et nu que Dieu attend de voir libéré en Abram. Parce que c'est là, à l'intérieur de l'être, qu'il a soufflé son «haleine de vie» (dans les narines d'Adam - Genèse 2.7).

C'est en rejoignant et libérant de sa gangue ce noyau-joyau de nature divine qu'il a investi en chaque créature humaine, que Dieu peut le oindre de Son Esprit.

Ce sera une délivrance-naissance nouvelle, car cette transformation ne peut être qu'une re-création et ce n'est pas affaire de simple morale. La clé se situe dans le méta-physique, le méta-psychique, le méta-religieux, le méta-intellectuel, le méta-culturel, le méta-moral, etc. Car Dieu est à la fois en tout cela et infiniment au-delà de tout cela.

Abram était un homme droit et zélé. Mais, dans un tel homme, le charnel peut très pacifiquement cohabiter avec le moral, pas avec le spirituel, au sens élevé du terme. Que d'épreuves il a fallu à Abram et à Saraï eux aussi, avant de devenir Abraham et Sarah, au prix d'une métamorphose pleine de tribulations apparemment injustes ! Mais, cette métamorphose était incontournable, pour que le « h » représentatif de l'Esprit Saint puisse pénétrer aussi bien leurs noms respectifs que leur être profond et donner à leurs vies la fécondité, dont Dieu avait décidé de faire dépendre l'accomplissement de son Plan de Salut.

Et la Vocation des Prophètes, nos aînés ?

Citons quelques uns d'entre eux : Elie, Isaïe, Jérémie, Amos, Osée, Habaquq. Dieu les a suscités et envoyés au peuple et à ses rois pour redresser leurs conduites dévoyées. Ils étaient revêtus de la Parole et de l'onction de l'Éternel. Cela n'a pas empêché la plupart d'entre eux d'être persécutés, voire tués. Comment comprendre, pour eux aussi, le silence de Dieu ?

Moïse, appelé directement par l'Éternel à délivrer le peuple hébreu de l'esclavage qu'il subit en Égypte, est assuré de l'appui constant de l'Éternel Tout-Puissant. Cependant, que de difficultés n'a-t-il pas eu à surmonter pour vaincre la dureté de Pharaon, puis l'incrédulité des anciens du peuple, puis, au désert, les révoltes fréquentes et les retours à l'idolâtrie de son peuple !

Élie, ayant massacré les faux prophètes de Baal, est contraint de fuir la haine de la reine Jézabel. Il part pour le désert de l'Horeb et épuisé, ...

"...il s'assit sous un genêt isolé. Il demanda la mort et dit :  Je n'en peux plus ! Maintenant, Seigneur, prends ma vie, car je ne vaux pas mieux que mes pères." (1 Rois 19. 4)

Amos, choisi par Dieu pour être son prophète, quitte la garde de son troupeau et exerce son ministère dans le Royaume du Nord aux derniers temps de sa puissance, avant sa destruction par les Assyriens. La splendeur du culte rendu à l'Éternel y masquait mal le vide de la spiritualité. Amos fut banni d'Israël et retourna à son troupeau !

Osée fut le malheureux mari d'une femme infidèle, qu'il aimait. Il était parabole vivante de l'affliction de Dieu `'époux'' de son peuple rebelle !

Isaïe, contemporain du siège de Jérusalem par Sennachérib et du règne d'Ezéchias, fut, selon une tradition juive, martyrisé par le roi impie et cruel, Manassé.

Jérémie, appelé dès le sein de sa mère à servir Dieu, fut lui aussi persécuté toute sa vie et mourut en exil en Égypte. Il avait cependant reçu de Dieu des assurances formelles de protection :

`' Avant de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais. Avant que tu ne sortes de son ventre, je t'ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les nations ...Partout où je t'envoie, tu y vas. Tout ce que je te commande, tu le dis. N'aie peur de personne, je suis avec toi pour te libérer. Oracle du Seigneur'' ;

Dieu n'intervient pas pour la défense de son `'envoyé'' et se borne à constater le péché de son peuple : « Votre épée dévore vos prophètes, tel un lion ravageur . » (Jérémie 2. 30)

Et Jérémie ose entrer en contestation avec Dieu :

`'Toi, Seigneur, tu es juste ! Mais je veux quand même plaider contre toi ... Pourquoi les démarches des coupables réussissent-elles ? Pourquoi les traîtres perfides sont-ils tous à l'aise ? Tu les plantes, ils s'enracinent et vont jusqu'à porter du fruit ! Tu es près de leur bouche, loin de leur cœur . Mets à part les méchants comme des moutons pour la boucherie'' (Jérémie 12:1 à 3)

Habaquq, prophète contemporain de Jérémie, se lamente de la méchanceté des hommes, dans le silence de Dieu ! :

`' Tu ne peux accepter le spectacle de l'oppression. Pourquoi donc acceptes-tu le spectacle des traîtres, gardes-tu le silence quand un méchant engloutit un plus juste que lui ? (Habaquq 2. 13)

Les lamentations de Job prennent place, on le voit, dans l'abondant contexte des plaintes des prophètes adressées à Dieu ! Et nous aurions pu commencer la liste par David. Tout jeune et encore pur, déjà vainqueur de Goliath, il est pourtant victime de la haine jalouse de Saül, qui le pourchasse et le contraint longtemps à l'exil. Dieu l'a cependant fait `'oindre'' par Samuel comme roi d'Israël. Il est protégé du pire, mais doit passer par des tribulations sans fin ...

Le cas ''Job" n'est donc nullement une exception: Cela doit faire partie d'une pédagogie délibérée de l'Éternel destinée aux êtres qu'il appelle à une mission d'une importance particulière. En vue d'elle, il les épure par l'épreuve, comme on le fait au feu pour affiner un métal précieux l

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Et la vocation de l'Apôtre Paul ?

A la charnière de la Première Alliance et de l'Alliance Renouvelée en Jésus-Christ a pris place, dans le plan divin, la vocation de Paul. Elle apparaît d'une totale continuité dans la pédagogie de l'Éternel. Encore Saül de Tarse, il est terrassé et spirituellement saisi par la vision de Jésus ressuscité sur le chemin de Damas puis, aveuglé, il est conduit dans cette ville. Et Dieu le remet aux soins du chrétien Ananias, précisant à celui-ci Son dessein sur ce Saül, dans les termes que rapportent les Actes des Apôtres :

« ...cet homme est un instrument que je me suis choisi pour répondre de mon Nom devant les nations païennes, les rois et les Israélites. Je lui montrerai moi-même en effet tout ce qu'il lui faudra souffrir pour mon Nom'' » (Actes 9. 15-16)

Instruits par ces multiples exemples, si divers et tous convergents, nous sommes prêts à revenir à Job et à le suivre jusqu'à l'issue de son histoire.

 

La métamorphose de Job, notre frère ?

A partir du début du chapitre 3, commence l'itinéraire douloureux, la montée de Job vers la mort, non seulement souhaitée par lui comme une délivrance, mais acceptée comme un accomplissement dans un face à face avec Dieu. Certes, le chemin est rude et les chutes nombreuses sous le fardeau, mais la vitalité spirituelle de Job affleure à diverses reprises. On le sent habité et soutenu par l'Esprit.

Tout d'abord, il résiste à trois tentations-démissions :

aux mauvais conseils de sa femme qui l'incite à maudire Dieu et à mourir enfermé dans sa révolte.

à la culpabilisation que ses amis lui tendent à longueur de discours moralisateurs, et qui ne peuvent que le condamner à une troisième impasse, c'est-à-dire  :

au désespoir, voie ouverte vers le suicide physique ou spirituel et qui le couperait de Dieu.

Femme et amis plaidaient, en l'espèce, le dossier de Satan `'l'accusateur'' ! Car, nous l'avons vu en ouvrant ce Livre, le `'pari'' de Satan est la révolte de Job contre Dieu et, en prime, si l'on peut dire, le désespoir-culpabilisation qui conduit à l'auto-destruction de l'homme.

La pire épreuve de Job (comme celle des prophètes en général) n'est pas même sa souffrance physique et morale, c'est le silence de ce Dieu qu'il sert depuis son enfance, c'est l'impression d'en être abandonné et de le voir méconnaître son serviteur fidèle.

Ne nous attardons pas sur les étapes de cet itinéraire de l'épreuve et de la dialectique qui met Job face à ses amis et à Dieu lui-même. Nous avons déjà esquissé cela plus haut.

Bornons-nous à déceler le lent et discret processus du dénouement, qui progresse de façon souterraine tout au long du Livre et s'avère donc tout autre chose qu'un artifice de théâtre , un `'deus ex machina'' facile, pour apporter un épilogue heureux à une aventure sans issue rationnelle.

Le processus

Si nous examinons bien le personnage de Job dès le début de ce chapitre 3, les étapes d'épuration intérieure se succèdent. Et, nous l'avons constaté, c'est toute l'évolution de la conscience morale et spirituelle du Peuple d'Israël, qui est représentée à travers Job. La marche de l'un et de l'autre "devant la face de Dieu'' se présente sous deux aspects :

 premier aspect: la nécessaire rectitude de la conduite morale. Il s'agit de ne pas dévier de l'axe de la route tracée dans les `'révélations-promesses-commandements'', dont l'Eternel a fait dépositaires Abraham, Moïse et tous leurs successeurs. C'est l'obligation morale de garder cette volonté de Dieu et d'en faire sa règle de vie. Au pied du Sinaï, acceptant le contrat d'Alliance, le Peuple a dit :

`'Nous le mettrons en pratique et nous l'entendrons'' (Exode 24. 7)

La double promesse du Peuple est un peu paradoxale dans sa forme: un esprit occidental aurait dit plutôt : '' Nous entendrons (d'abord), nous mettrons en pratique (ensuite)''.

 mais, second aspect, cette relation inverse établie par le peuple hébreu est très riche d'enseignement  :

Dire d'abord  "nous le mettrons en pratique", signifie, certes, que ce peuple s'engage à obéir à la Parole de Dieu, parce qu'il met sa foi en cette Parole `'pour orienter sa conduite''. Mais, dire ensuite : "nous l'entendrons'' implique que cette Parole va non seulement orienter sa conduite, mais faire son œuvre dans son cœur pour le transformer dans toutes ses fibres, parce que le verbe hébreu « shema » signifie non seulement "entendre" et "écouter", mais aussi `'comprendre''.

Le Peuple s'engage donc à obéir par la foi, avant de comprendre avec son intellect-cœur. C'est préciser que la Parole de Dieu, pour le Peuple élu comme pour tout être humain, ne vise pas à engendrer seulement l'obéissance morale, mais à initier une métamorphose radicale de l'être intérieur pour le rendre transparent à la lumière du Créateur.

Et c'est, en effet, l'itinéraire intérieur que suit Job. Le silence de Dieu apparaît actif à son égard ! Il franchit, peut-être sans s'en douter, les étapes du dépouillement spirituel. Il passe par cette `'nuit de la foi'', épreuve commune d'une foule de mystiques de toutes époques, qui eux aussi se sont lamentés du silence de Dieu.

Les étapes :

Si nous récapitulons les discours successifs de Job, nous apercevons un fil conducteur :

1- Au début de son épreuve, Job accepte que Dieu reprenne les dons qu'il lui a faits naguère.

2- Ensuite il faiblit et maudit la vie et le jour de sa naissance, mais non pas Dieu.

3- La persistance de l'épreuve l'incite à penser que Dieu l'abandonne.

4- Il estime que Dieu est la source de ses souffrances.

5- Il n'y a plus d'autre espérance que dans la mort.

6- Il est scandaleux que des pécheurs vivent paisiblement.

7- Job prend Dieu à témoin de son innocence.

8- Dieu a beau le saper de toutes parts, Job proclame sa foi en son rédempteur vivant et sa certitude de le voir de ses yeux après sa mort , dans une autre chair ...

9- Enfin Dieu se manifeste directement. Job est quasiment transfiguré et commence une vie `'nouvelle''.

Le fil conducteur apparaît, l'ensemble de l'aventure intérieure de Job s'éclaire. Pour le comprendre, prenons une image:

  • de 1 à 5, nous assistons à l'invasion du `'virus'' dans l'organisme de Job, avec affaiblissement progressif des défenses immunitaires.
  • en 6, il a touché le fond de l'épreuve, sa colère intérieure amorce le réveil de son tonus.
  • en 7, la pente de remontée s'amorce : `'Je suis innocent, dit Job. Dieu ne peut pas continuer à me méconnaître''.
  • en 8, l'énergie spirituelle de Job surgit, au point de vaincre le silence de Dieu ; visiblement la vitamine de la grâce divine a agi.
  • en 9, Dieu se manifeste. Job n'est plus orphelin, il est transformé et guéri.

Que s'est-il passé ? diagnostic rétrospectif.

Tout simplement, le silence de Dieu n'était qu'une attente de sa part. Oui, mai une attente de quoi ? Réponse : une attente de la métamorphose intérieure de Job .

Dieu connaît bien le cœur de l'homme. Il sait que celui qui est comblé a tôt fait de s'approprier les dons qu'il a reçus, et cesse de `'chercher'' le Seigneur. Un peuple repu oublie l'origine de son bonheur. Il retourne vite à l'égoïsme, aux voies de la violence et de l'injustice. Un homme vertueux et heureux est tenté de penser qu'il le doit à sa vertu et que cela lui est dû. Il se réjouit de l'opinion favorable qu'il a de lui-même et que les autres lui témoignent. A tous ceux-là, s'est adressé l'Éternel par la bouche de nombre de Prophètes :

" Recherchez le Seigneur, vous tous les humbles de la terre, qui mettez en pratique le droit qu'il a établi. Recherchez la justice, recherchez l'humilité. Peut-être serez-vous à l'abri au jour de la colère du Seigneur ." (Sophonie 2. 3)

Job était intègre, mais Abraham vivant paisiblement à Harran, Moïse gardant au désert les troupeaux de Jéthro, et tous les prophètes, ceux que nous avons nommés plus haut ainsi que bien d'autres de tous les temps, l'étaient sans doute aussi avant d'être `'appelés''. Mais Dieu attendait d'eux autre chose et pour la vocation-mission exceptionnelle qu'il leur avait attribuée, une formation plus exigeante était indispensable.

Jésus manifeste ceci à sa manière, dans son entretien avec Nicodème. A ce `'maître'' en Israël, Jésus dit :

`'A moins de naître de nouveau , nul ne peut voir le royaume de Dieu ... Nul, s'il ne naît d'eau et d'Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair et ce qui est né de l'Esprit est esprit ...Le vent (Esprit) souffle où il veut et tu entends sa voix , mais tu ne sais ni d'où il vient ni où il va ... Tu es maître en Israël et tu ne connais pas ces choses !(Jean 3)

Nicodème était sans doute un homme intègre et droit, un bon connaisseur de la Torah et un fidèle observant de ses commandements. Sa démarche auprès de Jésus prouve son humilité puisque lui, `'maître en Israël'' et membre du Sanhédrin, vient rendre hommage à l'autodidacte Yeshua, galiléen de surcroît, en qui il voit un authentique envoyé de Dieu.

Et Jésus lui dit que si savant et juste qu'il soit, il n'a rien compris à l'essentiel des voies d'accès au Royaume de Dieu. Et sans ménagement il lui dit en substance : `'il te faut naître de nouveau et ce n'est pas dans les livres que tu franchiras ce seuil de la nouvelle naissance...''

C'est un thème sur lequel Jésus est revenu à diverses reprises devant des scribes et pharisiens incrédules à l'égard de son message :

`'Vous scrutez les Écritures parce que vous pensez acquérir par elles la vie éternelle ...'' (Jean 5. 39)

La morale apporte en principe à l'homme la conscience du péché, mais pas toujours la force de résister à son attrait. Les voies du Salut du monde passent par des cheminements qui sont les secrets du Seigneur. Dans son Tsimtsoum-retrait délibéré, permettant la Création et la liberté de l'Homme, Dieu a pris des risques, du fait même des usages aléatoires de cette liberté, mais il a livré aussi une clé de déchiffrage de ces secrets.

Il n'est guère de progression spirituelle sans un apprentissage de la souffrance. Il n'y a de maturation spirituelle que dans l'épreuve, notamment celle du `'retrait'' de Dieu, qui permet à l'homme laissé, apparemment du moins, à ses seules forces, de prendre conscience de ses limites, et donc de s'abandonner à Dieu dans la foi, comme unique refuge.

C'est dans cet abandon que l'homme, même intègre et droit, mais charnel, a une chance de franchir le seuil de la nouvelle naissance. Dès avant d'être relevé et guéri, Job commence à percevoir cette évidence. Encore au fond de sa souffrance, il émet une véritable profession de foi prophétique, qui amorce inconsciemment son salut. Rappelons-là :

Je sais bien, moi, que mon rédempteur est vivant, que le dernier, il surgira sur la poussière. Et après qu'on aura détruit cette peau qui est la mienne, c'est bien dans ma chair que je contemplerai Dieu. C'est moi qui le contemplerai, oui, moi. Mes yeux le verront, lui, et il ne sera pas étranger. Mon cœur en brûle au fond de moi.'' (Job 19: 25)

Tous les `'ingrédients » de la nouvelle naissance sont là en filigrane :

"Mon rédempteur est vivant," et non pas une construction intellectuelle théologique,

"Le dernier, il surgira sur la poussière" Même si tous m'abandonnaient, lui, le dernier viendra m'assister dans ma misère,

 "Après qu'on aura détruit cette peau qui est la mienne,"... Cette enveloppe charnelle dans laquelle je suis né et je souffre va disparaître,

 "...c'est bien dans ma chair que je contemplerai Dieu. C'est moi qui le contemplerai ... Mes yeux le verront, lui "... Je vais ressusciter avant même d'être mort corporellement. Avec mes yeux de chair renouvelée, je contemplerai Dieu,

"...et il ne sera pas étranger. Mon cœur en brûle au fond de moi." Oui, je vivrai en Dieu et il vivra en moi.

A ce stade, Job est mûr pour la conversion-guérison. Mais il n'aperçoit cette terre promise que de loin, comme Moïse à ses derniers jours a pu la contempler du haut du Mont Nebo. Il n'est pas encore en mesure de la recevoir. Cela ne sera possible que lorsqu'il se laissera spirituellement visiter par Dieu « sur la poussière et la cendre ».

La théophanie-shekhina

Le dénouement heureux n'intervient qu'au chapitre 42. Job qui, depuis sa première illumination rappelée ci-dessus (chap. 19), avait repris son discours d'auto-justification, change tout à coup de langage. C'est déjà un autre Job qui parle. Il ne plaide plus pour lui-même. Pourquoi ?

C'est que la principale demande de Job est désormais exaucée. Dieu n'est plus absent, ni muet. Il est là et il parle. Et Job, en présence de son Créateur mesure, si l'on peut dire, l'immensité de sa petitesse spirituelle.

Son épreuve humaine est balayée du premier plan de sa conscience. Et tout devient positif dans son humilité : `'Eh oui ! j'ai abordé, sans le savoir, des mystères qui me confondent ...'' Je reconnais que les voies du Seigneur sont au dessus de nos voies ...(Isaïe.55.9) `'Je ne te connaissais que par ouï-dire'' Je pensais que l'étude de la Torah suffisait pour te connaître, `'maintenant mes yeux t'ont vu `' Ce n'est plus comme au chapitre 19 : `'mes yeux te verront''. Maintenant , c'est fait !

`' Aussi, j'ai horreur de moi et je me désavoue sur la poussière et la cendre''.

Ce mot : `'aussi'' est éloquent. L'homme qui a perçu Dieu avec les yeux du cœur, et établit avec lui une relation personnelle totalement purgée du « donnant-donnant », ne peut qu'être confondu jusqu'à la fin de sa vie en une repentance-humilité, qui loin de l'abaisser, le reconstruit et le réhabilite. Car Dieu vient l'y chercher avec une miséricorde active.

D'aucuns pourraient dire que voilà une présentation et une psychanalyse de Job toutes deux tendancieuses, concernant son expérience et sa conversion soudaine, miraculeuse et peu explicable. Plus qu'une parabole, ce serait donc une fiction dramatique, ou dramatisée ...

Nullement ! Ce renversement de situation n'est d'abord pas soudain. Comme nous l'avons noté, un cheminement a progressé en Job à partir de sa première illumination (chap. 19). De plus, elle est dans le droit fil de la continuité biblique.

Il y a, en deux occurrences, une précision capitale apportée par le texte: à partir du moment où Dieu commence à se manifester à Job, il ne s'agit pas d'une manifestation quelconque :

`' Le Seigneur répondit alors à Job du sein de l'ouragan et dit ...'' (38. 1)

`' Le Seigneur répondit alors à Job du sein de l'ouragan et dit ...'' (40. 6)

Dieu manifeste sa Présence et sa Parole dans l'ouragan. et dans le texte hébreu, est employé le mot « Searah » qui signifie bien tempête, ouragan, tourbillon. C'est précisément ce même mot qui figure dans le Livre 2 des Rois (2. 11) pour décrire l'enlèvement au ciel d'Élie par des chevaux de feu dans un tourbillon.

C'est une théophanie-shekhina-Pentecôte qui vient mettre fin à l'épreuve de Job. En lui, le `'vieil homme'' est mort. Le "Job nouveau" se relève et contemple Dieu avec ses yeux de chair spirituellement ressuscitée.

Que l'on nous permette de revenir aussi brièvement sur le cas de Saül de Tarse, évoqué plus haut. Pour lui aussi, sa conversion aux portes de Damas s'est passée par la théophanie de la vision du Christ dans un éclat de feu tel que ses yeux en ont été brûlés trois jours. Et une certaine tradition ajoute même qu'il en a porté des séquelles ophtalmiques jusqu'à la fin de sa vie !

Ceci dit, nous avançons donc notablement dans la perception de la pédagogie divine ! Notablement, oui, mais il nous faut encore conclure notre diagnostic rétrospectif .

Quelle était, en Job, l'origine du `'virus'' ?

Voilà une question dont la solution domine la compréhension de toute l'histoire de Job, mais aussi celle de tout le déroulement du plan de Dieu et l'histoire personnelle de chaque homme depuis l'aube des temps jusqu'à la consommation des siècles.

A l'exception de quelques discrètes allusions, nous avons fait silence sur la présence de Satan dans les coulisses. Job ignorait la source de ses épreuves. Il la croyait en Dieu, car à notre différence, il ignorait le `'pari'' conclu entre l'Éternel et Satan, pour ou contre la fidélité de Job éprouvé.

Une fois le pari lancé et l'expérience ouverte, il fallait laisser libre cours à la liberté-responsabilité de Job. Sous peine de tricher, Dieu ne pouvait intervenir durant le temps nécessaire pour que le test se révèle concluant dans un sens ou dans l'autre. Dieu a pour déontologie de respecter de façon absolue la liberté humaine. Il l'a observée en l'espèce et a pris soin d'y soumettre également Satan. Il lui permet de mettre Job à l'épreuve, mais il lui en fixe la limite en quelques mots qui sont bien rarement traduits tels qu'ils sont et qui apparaissent cependant d'une importance capitale. Il dit en effet à Satan  :

`' Soit, il (Job) est en ton pouvoir. Respecte seulement son nefesh''. (Job. 2. 6)

Le texte hébreu dit bien : respecte `'son nefesh''. Ce dernier mot est généralement traduit par `'sa vie''. Autrement dit : `'ne le tue pas''. Si Dieu n'avait pas interdit cela à Satan, toute l'histoire de Job aurait été l'abandon de Job par Dieu. Or cette histoire, nous l'avons vu, n'est pas l'abandon, mais l'attente de Dieu. Satan n'est pas un "dieu du mal" faisant concurrence au "Dieu du bien" et le monde n'est pas le champ de leur `'match nul''. Mais surtout, comment l'un des deux `'partenaires'' du `'pari" pourrait-il envisager de faire mourir le sujet de l'enjeu en cours d'histoire ? Si Job meurt avant l'issue de l'aventure, on ne saura jamais s'il aurait tenu bon dans sa fidélité ou non. Et tout ce Livre de Job sombrerait dans un conte absurde. A quoi bon tout cela pour une absence de conclusion ?

Donc, `'nefesh'' ne doit pas être traduit par `'vie''. D'autant que ce mot a en hébreu des sens multiples : souffle, respiration, haleine, vie, âme, volonté, pensée, conscience. Il est évident pour moi qu'ici, il faut traduire par « respecte seulement sa volonté-conscience », c'est à dire : « ne porte pas atteinte à son libre arbitre » En aucun cas Dieu ne peut envisager que vis-à-vis de lui-même, Job soit une `'marionnette'' dont il tirerait les ficelles. Mais il interdit aussi à Satan de le faire en privant Job de sa liberté de choix.

C'est, pensons-nous, une consigne permanente de Dieu protégeant la liberté de chaque homme. Mais c'est aussi la situation de tout être humain de se trouver en situation de `'test'' permanent de la part des forces du Mal, que l'on personnifie ou non ces dernières. Cela fait partie du Tsimtsoum de Dieu par rapport à sa Création. Et, l'Adversaire s'empresse de se manifester au sein du vide, ou de la latitude qu'elle lui laisse comme champ d'action.

La vie sous le regard de Dieu est, tactiquement parlant, sans doute placée selon l'axe d'un devoir moral. Stratégiquement et pour l'essentiel, elle est un combat spirituel. Tout le Livre de Job en est une illustration éclatante. Et la vie du chrétien est de même le théâtre d'un combat spirituel, comme l'a été celle du Christ.

Jésus n'est pas venu prêcher une doctrine ni une morale nouvelles, mais défier dans son empire le Prince de ce monde et le vaincre par les voies de l'amour et la force de l'Esprit Saint incarné en lui selon la parole de l'ange Gabriel (Luc 1.35). S'il n'en était pas ainsi, à la fin de sa vie terrestre, il aurait dit à ses disciples, « Partez sans délai porter la Bonne Nouvelle du Royaume jusqu'aux extrémités de la terre ». Au contraire, après sa résurrection, il leur a recommandé :

«  ...demeurez dans la ville, jusqu'à ce que vous soyez, d'en haut, revêtus de puissance. » (Luc 24. 49)

« Vous allez recevoir une puissance, celle du Saint Esprit, qui viendra sur vous. Alors, vous serez mes témoins ... » (Actes 1. 8)

Et la venue de la Pentecôte, dix jours après l'Ascension, est bien la confirmation que la mission essentielle des disciples est de poursuivre ce combat spirituel jusqu'aux extrémités de la terre et jusqu'à la fin des temps. Et ce combat sans merci se déroule chaque jour sur la terre, ainsi que Jésus l'avait annoncé. Lorsque ses 72 disciples, qu'il avait envoyés pour annoncer l'arrivée du « règne de Dieu » reviennent de leur mission et se réjouissent de ce que même les démons leur soient soumis, il leur dit :

« Je voyais Satan tomber du ciel comme l'éclair. Voici, je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds serpents et scorpions et toute la puissance de l'ennemi et rien ne pourra vous nuire. » (Luc 10.18-19)

Satan voit son empire terrestre menacé par le pouvoir spirituel donné aux disciples par Jésus de la part de Dieu. Il vole au secours de ce qui lui reste de domination sur le cœur des hommes. Et la bataille spirituelle fait rage plus que jamais depuis lors sur la terre. C'est l'âpreté de ce combat qui est la caractéristique majeure de l'ère messianique en cours. C'est la mobilisation pour ce combat qui a été initiée dans l'ouragan-feu de la Pentecôte l

Toute la pédagogie, le plus souvent méconnue au long des siècles, de `'l'Alliance Renouvelée'' en Jésus-Christ est issue de cet ouragan-feu de la Pentecôte. Prévenant à l'avance les discours moralisateurs et culpabilisateurs dont la morale chrétienne a souvent fait le noyau de ses enseignements, l'apôtre Paul rappelait à ses fils pagano-chrétiens quel est le véritable ennemi et par quelles armes il doit être combattu et vaincu :

`' Revêtez l'armure de Dieu pour être en état de tenir face aux manœuvres du diable. Ce n'est pas à la chair et au sang (à l'homme) que nous sommes affrontés, mais aux Autorités, aux Pouvoirs, aux Dominations de ce monde de ténèbres, aux esprits du mal qui sont dans les cieux. Saisissez donc l'armure de Dieu, afin qu'au jour mauvais, vous puissiez résister et demeurer debout, ayant tout mis en œuvre. Debout donc !

A la taille, la vérité pour ceinture, avec la justice pour cuirasse et, comme chaussures aux pieds, l'élan pour annoncer l'Évangile de paix. Prenez surtout le bouclier de la foi, il vous permettra d'éteindre tous les projectiles enflammés du Malin. Recevez enfin le casque du salut et le glaive de l'Esprit, c'est à dire la Parole de Dieu.'' (Éphésiens 6. 11 à 17)

Est-ce là une innovation du nouveau Testament ? Sont-ce là des initiatives personnelles de Paul, accusé par certains d'avoir été le coupable inventeur d'une nouvelle religion antijuive appelée `'Christianisme'' ?

Nullement. Paul, comme toujours, est demeuré en cela fidèle à ses racines juives. Il n'a fait que reprendre les paroles mêmes de Dieu rapportées par Isaïe à l'égard de Sion en proie à la désolation, à l'injustice et à l'anarchie :

`'Le Seigneur l'a vu et ce fut mauvais à ses yeux qu'il n'y ait point de jugement. Il a vu qu'il n'y avait personne, il s'est désolé que personne n'intervienne. Alors, c'est son bras qui l'a mené au salut et sa justice qui l'a soutenu. ... Il a revêtu la justice comme une cuirasse, mis sur sa tête le casque du salut. Il a revêtu comme tunique l'habit de vengeance, il s'est drapé de jalousie comme d'un manteau' » (Isaïe 59. 15-17)

Une hypothèse.

Ainsi pouvons-nous proposer cette question-hypothèse: le Livre de Job n'est-il pas une préfiguration éclatante envoyée à Israël, confirmant les annonces de multiples Prophètes ?

La naissance du Job Nouveau résulterait bien alors de sa participation avant terme à la Pentecôte annoncée en son temps par le Prophète Joël, et quelques autres (Isaïe 32.15 et 59.21— Ézéchiel 36.27...) !

Veuillez pardonner ces anachronismes. Ils sont inhérents à la constance du Plan de Salut de Dieu, qui transcende la logique du temps des hommes.

Nous touchons là ce que signifie, à la racine, et présentement encore, ce Livre de Job.

Conclusion: et la vocation d'Israël ?

Job est potentiellement tout homme aujourd'hui, comme il est la personnification de l'Israël de toujours et à toujours. Ce qui a mis à genoux et finalement sauvé Job de l'enfermement dans sa bonne conscience de juste, ce ne sont pas les discours moralisateurs et culpabilisateurs de ses amis, c'est la manifestation-shekhina de la présence du Dieu Vivant qui, en dépit des apparences, ne l'avait jamais quitté.

Oui, Job annonce et rappelle à Israël sa mission-fonction prophétique et messianique pour les Nations, puisque Job et ses amis sont originaires d'Edom. Le `'juste souffrant'', que décrit Isaïe (53), c'est Israël. Ce juste persécuté et méconnu, qui se lamente devant l'Éternel, c'est Israël. Celui qui se scandalise du silence de Dieu dans son épreuve, c'est Israël. Celui qui oublie souvent que son Élection comporte du point de vue du combat spirituel, des contreparties redoutables, dont il ne pourra triompher qu'avec la cuirasse de la justice, le casque du salut, etc. c'est toujours Israël.

Ce `'juste souffrant'' qui à force de foi et de fidélité, finit par faire sortir Dieu de son temporaire silence, c'est enfin Israël et surtout Israël émergeant de la Shoah. On ne peut qu' être saisi de compassion et d'émotion (et, de la part des Nations, de repentance) devant cette profession-confession de foi obstinée qu'exprime la Voix Juive d'après Auschwitz rapportée par Emil Fackenheim (dans son livre : « Penser après Auschwitz » p. 146-153) :

" Il est interdit aux juifs de donner à Hitler des victoires posthumes. Il leur est prescrit de survivre comme juifs, de peur que périsse le peuple juif. Il leur est commandé de se souvenir des victimes d'Auschwitz de peur que périsse leur mémoire. Il leur est interdit de désespérer de l'homme et de son monde et de s'évader dans le cynisme ou dans le détachement, de peur de livrer le monde aux forces d'Auschwitz . Enfin, il leur est interdit de désespérer du Dieu d'Israël de peur que périsse le Judaïsme ..."

Ceci n'est-il pas digne de Job, d'un Job inspiré du Psaume 130 (`'Des profondeurs je t'appelle Seigneur, Seigneur entends ma voix ...'') ? Dans ce psaume, on trouve l'inoubliable supplication de l'homme qui, contre toute évidence rationnelle, refuse la désespérance du cœur.

Et c'est du Job déjà confusément illuminé par l'Esprit de Vie du Livre de Job chapitre 19. Mais Emil Fackenheim poursuit, traduisant l'appel qui se fait défi lancé à ce Dieu qui se tait devant la souffrance :

"Tu as abandonné l'alliance ? Nous ne l'abandonnerons pas.

Tu ne veux plus que les juifs survivent ? Nous survivrons et serons des juifs meilleurs, plus fidèles et plus pieux !

Tu as détruit tous les fondements de l'espérance ? Nous obéirons au commandement d'espérance que Tu nous a Toi-même donné !

La crainte de Dieu est morte parmi les nations ? Nous la garderons vivante et nous serons ses témoins !

Il est trop tard pour la venue du Messie ? Nous persisterons sans espérance et nous recréerons l'espérance - et pour ainsi dire la Puissance divine - par notre persistance."

Là, c'est du Job déchaîné (des chapitres 6 à 16, 23 et 24, 26 à 31), non contre Dieu, mais contre son silence et qui affirme qu'il n'abandonnera pas Dieu, même si Dieu l'abandonne.

Jésus a probablement pensé à Job lorsqu'il a raconté sa parabole dite du `'juge inique'', ce juge qui finit donner raison à la veuve dont il négligeait le droit, laquelle ne cesse de le harceler pour obtenir justice. A la fin de l'histoire, Jésus ajoute  :

`' Écoutez bien ce que dit ce juge sans justice. Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? Et il les fait attendre ! Je vous le déclare : Il leur fera justice bien vite `' . (Luc 18. 1 à 8)

C'est ce que dit Jésus à ses frères juifs des vingt siècles écoulés, et ce que confirme Paul à l'adresse des pagano-chrétiens tentés de se faire juges d'Israël :

"Vous êtes greffés par grâce sur cet `'olivier'', c'est un don de Dieu, vous n'y avez aucun mérite ! Lorsque ce sera accompli, l'endurcissement d'une partie d'Israël, qui est bénédiction présente pour vous, prendra fin et tout Israël sera sauvé''. (cf. Romains 11)

Mais, durant ces mêmes vingt siècles, la chrétienté a le plus souvent tenu à Israël un tout autre langage, celui des (faux) `'amis'' de Job légitimant son épreuve, s'en faisant même complices et récupérateurs. Il faut bien lire ce Livre de Job, notamment les dernières pages où Dieu réprimande les dits `'amis'' pour les discours moralisateurs et culpabilisateurs qu'ils ont tenus à Job comme étant expression de la volonté-justice divine.

Alors qu'ils eussent dû lui témoigner amour et compassion et supplier Dieu en sa faveur !

Mais Job n'en reste pas là. Une fois guéri, ses yeux de chair ressuscitée s'ouvrent à une nouvelle vision de Dieu et des hommes: c'est lui qui intercède auprès de Éternel pour ses `'amis''. Le jour où la majorité des chrétiens auront le courage et l'humilité de se reconnaître dans ces (faux) `'amis'', et où Israël `'guéri'' sera en mesure d'intercéder pour eux en un Kippour réellement universalisé, l'accomplissement des temps ne sera pas loin.

Nul ne peut savoir quand ceci peut se manifester. Mais il nous faut travailler sans relâche dans cette espérance.

Compte tenu de ce que m'a appris ce livre de Job en le méditant longuement, je peux donc me risquer à suggérer quelques intuitions.

Job est personnification d'Israël et préfiguration du Christ. Cela ne confisque pas Job au profit d'une récupération chrétienne, au contraire. Cela relie fondamentalement Jésus-Messie à Israël-Messie.

La Chrétienté a vu dans le « Juste souffrant » d'Isaïe la figure de Jésus. Ce n'était pas faux en soi, mais s'il s'agit d'un Jésus coupé de ses racines juives, cela devient archi-faux et même blasphématoire, car cela supposerait que Dieu, reconnaissant s'être fourvoyé avec Israël dans un certain dessein de salut du monde, a mis sa première copie au panier et en a rédigé une seconde au profit d'un autre Peuple Élu, l'Église !

Job est Jésus préfiguré, parce que Jésus est l'incarnation en l'Homme du Plan de Salut universel de Dieu, initié dès avant la création du monde et manifesté peu à peu tout au long de l'histoire biblique. Couper cette chaîne ininterrompue de création-miséricorde divine, c'est détruire l'Alliance en Jésus-Christ autant que l'Alliance en Abraham-Moïse !

Au temps voulu en sa Sagesse, Dieu a incarné dans l'Homme en plénitude, corps, âme et Esprit, Sa Nature Divine-Promesse de Salut. La tradition juive l'a magnifiquement pressenti, sans peut-être en tirer toutes ses conséquences. Elle présente sept jalons de ce Plan Divin, qui en structurent le dévoilement au long de l'histoire humaine : Jardin de l'Eden, Torah, Trône de Gloire, Saint des Saints, Géhenne, Teshuva, Nom du Messie.

Tout y est ! Avant le Jardin de l'Eden, qu'y avait-il ? Réponse: Dieu, qui a initié un Bereshit.... Après la manifestation du Nom du Messie, qu'y aura-t-il ? Réponse: Dieu rejoint par L'Homme, cet « être » qu'il a engendré en Eden, par Son Tsimtsoum créateur, en lui conférant une part de Son « Être ».

Tout cela réalise la synthèse d'un ensemble de textes fondateurs et révélateurs :

" Je le déclare, vous êtes des dieux, vous êtes tous des fils du Très-Haut'' (Psaume 82.6)

" Il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude ... Car en lui habite toute la plénitude de la divinité corporellement '' (Colossiens1.19 - 2.9)

"L'Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre. C'est pourquoi celui qui va naître sera saint et sera appelé Fils de Dieu'' (Luc 1.35)

Le tout est résumé par un théologien contemporain :

`'En clair, et bien que Jésus Christ soit « venu parmi nous » en notre horizontalité existentielle, ce n'est pas le Verbe, rigoureusement parlant, qui est descendu dans sa nature humaine, mais x'est elle `en sa réalité ontologique) qui a été élevée à la verticalité divine. L'incarnation est donc une assomption qui exalte la nature humaine à un tel point de perfection qu'elle en est divinisée''

C'est de là que vient le scandale de l'Évangile. D'une part, en effet, cette assomption ne concerne pas seulement la nature personnelle de Jésus, mais la nôtre aussi, avec son péché, ses misères, sa souffrance et sa mort. Elle n'apparaît, d'autre part, que dans sa manifestation sensible, donc discursive ou progressive, à travers les faits et gestes du Christ. De part et d'autre, la Gratuité (l'assomption) se heurte au non-gratuit (notre nature déchue et le personnage de Jésus) ; ainsi la contradiction va se glisser progressivement dans la parabole et « la douceur de Dieu » avant d'éclater dans le mystère pascal.''

P. Frédéric Marlière `'Et leurs yeux s'ouvrirent'' p. 234 (Ed. Anne Sigier - Desclées)

Le scandale de Job, dont il est le premier à se scandaliser, c'est cette contradiction qui se glisse progressivement dans la parabole et la « douceur de Dieu » avant d'éclater dans la résurrection-restauration du dénouement.

La vocation d'Israël est de passer tout ce temps de l'histoire humaine par les tribulations d'un combat spirituel sans merci, comme Job, et en l'ignorant ... comme Job ! Mais comment pourrait-on croire si facilement à une telle situation ?

Pourtant, il est écrit en toutes lettres dès l'origine:

« Je mettrai hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance. Celle-ci te meurtrira la tête et toi, tu la meurtriras au talon. » (Genèse 3.15)

La vocation d'Israël inclut sa lamentation permanente du silence de Dieu devant son épreuve, comme Job !

Et cela ne conduira-t-il pas Israël à intercéder devant Dieu pour le pardon des péchés des Nations-faux amis, comme Job ?

Et ne sera-ce pas en Israël qu'éclatera, dans la Gloire de Dieu et de ses anges, la restauration finale de l'Homme, dont la parabole de Job est la confirmation prophétique ?

C'est, résumant l'ensemble, une vocation pour Israël de préfigurer, dès Abraham, la fonction messianique qui est l'autre face de Son Élection, face cachée jusqu'aux temps de la fin dans lesquels nous sommes entrés il y a vingt siècles.

                                                                              Joël Putois

                                                                                  Janvier 2000

 


 

Et si . . .    en guise de postface )

Joël Putois nous ouvre plus de problèmes qu'il n'en résout ! Il nous conduit patiemment, comme dans un véritable thriller théologique, vers des découvertes pour le moins surprenantes. Je n'avais jamais vraiment apprécié ce livre de la Bible, avec ses répétitions et ses exclamations ... mais je dois reconnaître que ce survol me l'a fait redécouvrir !

Ce n'est pourtant pas pour cela qu'il avait sa place dans notre revue: la raison se situe plutôt dans le droit fil de notre travail pour la repentance. En effet, le livre de Job pourrait prendre ici un tout nouveau statut: il était un majestueux poème au caractère épique, une extraordinaire méditation sur la souffrance. Il pourrait devenir ici un surprenant pont prophétique entre deux périodes historiques, entre deux parts de l'humanité, Israël et les Nations, entre ce que nous appelons « l'Ancien » (ou « Premier ») Testament et le « Nouveau ».

Prophétie, proposons-nous, et donc interpellation fulgurante de l'Esprit: nous y découvrons que Job figurerait Israël, mais cela n'est pas nouveau et fait partie intégrante de la spiritualité juive; mais nous découvrons aussi que les amis-de-Job figureraient la chrétienté, et cela est nouveau: divisée en elle-même, mais curieusement unie pour mépriser Job-Israël , la chrétienté serait alors invitée à se découvrir elle-même telle que l'Esprit l'a vue d'avance ! Cette lecture nous entraînerait alors dans une longue suite de questions fondamentales que nous ne ferons ici qu'effleurer.

Et si Job se révèle comme une figure d'Israël, cela ne signifie-t-il pas que, en dépit de ses souffrances, le Peuple de l'Alliance, apparemment rejeté, injustement considéré comme "puni", portant dans sa chair la contestation avec Dieu, mais toujours reconnu par Lui pour sa fidélité, devait à la fin être réhabilité dans sa stature d'ami de Dieu ? Et si, au travers de souffrances incompréhensibles, Job-Israël se révélait à la fin comme ayant été le seul vrai fidèle à Dieu, si, loin de subir la peine d'une quelconque désobéissance, Job-Israël apparaissait comme étant le seul juste qui puisse espérer être entendu de Dieu, non sur le seul critère de ses actes, mais sur celui de sa foi ? Voilà déjà un éclairage qui vaut la peine d'être examiné !

Et si les dédaigneux amis-de-Job figuraient la chrétienté trop sûre d'elle, affirmant avec satisfaction l'apparent rejet de Job-Israël, lui faisant sans vergogne la morale, discernant dans ses souffrances subies la preuve évidente de son péché, ne devrait-elle pas, à la fin, s'attendre , malgré tous ses beaux discours, à être déclarée objet de la juste réprobation divine, non pour une foi déficiente, non pour une conduite critiquable, mais pour n'avoir pas parlé correctement de Dieu à Job-Israël pendant son épreuve et, en définitive, pour n'avoir pas aimé ... son ami ! Et pourtant, le prophète n'avait-il pas dit : "Consolez mon peuple" ? Et l'apôtre n'avait-il pas pour but de "l'émouvoir à jalousie" ? Plus récemment, n'avons-nous pas employé l'expression: "nos frères aînés dans la foi" ?

Surprenante perspective eschatologique qui bouleverse radicalement nos actuelles certitudes ! La chrétienté en effet ne semble pas prête à un tel revirement: elle n'est qu'à peine détachée, et seulement en partie, de sa bonne conscience de "sauvée par grâce" , et de son rejet méprisant et calomniateur d'Israël-déicide; elle a encore bien du mal à envisager qu'Israël puisse rester au bénéfice de l'Alliance, préférant lui accorder du bout des lèvres le statut de "sauvé-malgré tout"; elle reste en tous cas bien certaine de pouvoir parler avec assurance au nom de Dieu, comme les amis de Job - quels beaux discours ! -, et ne se prive pas de le faire, se contredisant d'ailleurs souvent elle-même sans qu'elle s'en émeuve ! Quelle ne serait pas alors sa stupéfaction de découvrir que s'est bien à tort qu'elle s'est toujours targuée dans nombre de ses formulations théologiques de savoir qui est vraiment ce Dieu dont elle parle ! Quelle honte de ne devoir son pardon, à la fin, qu'à l'intercession d'un Juif et, à travers lui, de ceux qu'elle avait toujours considérés comme de pauvres égarés, des gens qui avaient bien besoin d'être enseignés !

Surprenante perspective eschatologique pour Israël aussi, constamment méprisé, rejeté, humilié, cet Israël qui avait toujours tort, à qui il fallait perpétuellement enseigner la vérité, doctoralement, du haut de nos chaires d'amis bien intentionnés, cet Israël toujours appelé à la conversion, toujours accusé de rébellion, comme Job, ... Israël est-il prêt à nous considérer comme des amis, certes un peu bornés et trop sûrs de leurs convictions, mais pourtant authentiques, bien intentionnés, attentifs, désirant son bien ? Car, tels étaient bien les quatre amis de Job, non pas vraiment de faux amis, comme on le dit parfois et comme l'écrit Joël Putois, mais simplement de piètres "bons amis" ! Israël est-il prêt à prier pour la chrétienté-amis-de-Job, sollicitant pour ses anciens accusateurs-persécuteurs la miséricorde de l'Éternel , et non Sa justice ?

Bien sûr, cette perspective n'est pas une affirmation péremptoire. La lecture un peu particulière que nous venons de faire du livre de Job n'a rien d'une conclusion définitive. Nous ne la présentons ici que comme une hypothèse, laquelle nous semble pourtant suffisamment solide pour mériter d'être soumise à nos lecteurs: c'est dans la ligne même de la vocation de CŒUR d'apporter de telles contributions à l'étude de la Parole.

Certains de nos lecteurs repousseront peut-être une telle perspective. Ils allégueront que le Saint-Esprit est à l'œuvre manifestement au sein de la chrétienté, ce qui pourrait constituer à leurs yeux une suffisante dénégation à l'interprétation que nous proposons. Ils nous reprocheront aussi de faire un procès à la foi chrétienne, de faire œuvre de démolisseurs, remettant en question bien dangereusement les fondements des "apôtres et des prophètes"... Nous recevons cette objection qui ne nous avait pas échappé: il serait certes bien mal venu d'ébranler inutilement la foi qui nous
a été transmise !

Mais nous pensons pourtant que cette foi, si elle est solide et vivante, ne peut plutôt que se trouver épurée et consolidée par une saine confrontation à une réalité, même dérangeante, qui pourrait nous avoir échappé. Il ne s'agit en aucune façon de changer de foi, de nous prêter à une quelconque conversion intellectuelle. Il s'agit pour nous, en prenant au sérieux cette lecture de l'Écriture, de nous laisser juger par elle, de la laisser nous pénétrer suffisamment pour que nous puissions discerner quelle est la Parole de Dieu pour Son peuple aujourd'hui. Il s'agit d'accepter de changer nos regards: nous sommes peut-être obnubilés par tout ce que nous avons reçu jusqu'ici, mais cela ne nous empêcherait-il pas de découvrir un peu mieux encore le merveilleux Plan de Salut de notre Dieu ? Prendre du recul, en quelque sorte, pour mieux contempler l'ensemble du paysage ?

Nous souhaitons à nos lecteurs une lecture toujours rafraîchie du livre de Job, ... et de toutes les Écritures.

Nous y serons en bonne compagnie,   

notamment celle de Job, notre frère,

et d'Israël, notre ami !

 

                                                                   Henri Lefebvre

 

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