Chrétiens et Juifs, ... des amis !

Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

 

L’ALLIANCE DE DIEU avec les hommes.

Joël Putois  ( Paru dans YERUSHALAIM n° 29 )

 

Quand je vois tes cieux, œuvre de tes doigts, la lune et les étoiles que tu as fixées, qu’est donc l’homme pour que tu penses à lui, l’être humain pour que tu t’en soucies ? 

 Tu en as presque fait un dieu. Tu le couronnes de gloire et d’éclat … 

                                                                                                      (Psaume  8. 4 à 6)

 

 

SOMMAIRE

Premiers Développements : l’Alliance-Contrat

L’Alliance-Pardon :  retrouvailles par étapes

Le schisme chrétien

La lente et tardive découverte des solidarités

La reconnaissance des vocations respectives et spécifiques

Réconciliation :  une nécessité planétaire

 

————————————————————–

 

Premiers Développements :  l’Alliance-Contrat

 

Tout le mystère de la Création est évoqué en ces quelques lignes. Au sein du Cosmos, que notre intelligence ni nos yeux, ni même nos technologies modernes d’observation ne peuvent sonder, la planète Terre n’est qu’un infime grain de poussière. Et sur celui-ci , de la substance de celui-ci peut-on dire, a été formé l’Homme. De sa substance et du Souffle de Quelqu’un a été formé cet Homme.

 

Il est donc par origine et essence, consubstantiel à ce Quelqu’un-Créateur, avant et sans Qui rien n’Est , n’a été et ne sera.  Donc créature, mais créature incomparable à toute autre, puisqu’il incorpore en son ‘’être’’ le souffle fécondant du Créateur lui-même. Il « Est », élément essentiel et finalité de cette Création, « Projet Vivant », « image vivante et comme ressemblance» de ce Créateur (Genèse 1. 26).

 

Si son origine est exceptionnelle, si son parcours est accompagné, dit le Psaume, de la pensée et même du souci du Créateur, c’est parce que sa  fin, sa finalité, son accomplissement ultime sont également d’une qualité exceptionnelle, d’un genre unique. A vues humaines, ce pourrait être un motif d’orgueil pour l’Homme d’être qualifié par le Psalmiste de « presqu’un dieu », mais combien plus encore d’être appelé, dans d’autres Psaumes et par nombre de Prophètes : « enfant de Dieu ». Toute la Bible m’apparaît comme l’itinéraire tracé devant les pas de cet « enfant » promis à une « couronne de  gloire et d’éclat », c’est encore notre Psaume 8 qui le dit.

 

L’Homme est donc né du Créateur, en est temporairement séparé pour l’exercice de sa liberté-responsabilité et de sa mission que la Bible évoque au livre de la Genèse :

 

‘’ Il n’y avait encore sur la terre aucun arbuste des champs et aucune herbe des     champs n’avait encore germé, car le Seigneur Dieu n’avait pas fait pleuvoir sur la terre et il n’y avait pas d’homme pour cultiver le sol …’’

‘’ Le Seigneur Dieu modela l’homme avec de la poussière prise du sol’’. (Genèse 2.5-7)

 

Telle est  la Création au soir du Sixième Jour. Tous les éléments-principes du Projet divin sont en place : ciel et terre, lumière, astres, eaux, végétaux, animaux des champs et oiseaux du ciel etc. et, en dernier lieu, comme clé de voûte dudit Projet, l’Homme. Alors, Dieu contemplant son œuvre se déclare à Lui-même  que :       ‘’ Voilà, c’était très bon …’’   (Genèse 1. 31)

 

Oui, ‘’très bon’’, mais pas encore ‘’opérationnel’’, pour user d’un terme familier. A ce stade, l’Homme est, comme les animaux, modelé de la poussière du sol et reçoit souffle de vie-respiration-conscience (nefesh-haïa). Mais l’Homme n’est pas conçu comme un animal de plus. Comme indiqué plus haut, seul parmi toutes les créatures, il est doté par Dieu d’un don supplémentaire. L’Eternel, en effet  :

 

    ‘’ …insuffla dans ses narines l’haleine de vie et l’homme devint un être vivant’’

(Genèse  2. 7)

 

Il ne s’agit plus seulement d’un souffle-respiration-conscience d’ordre végétatif et psychique (nefesh), comme les (autres) animaux, mais d’une ‘’haleine de vie’’ divine (neshamah), qui, à la fois, assure la prééminence de l’Homme vis à vis de tout le reste de la Création et le préserve de la mort. Car seul l’Homme est créé ‘’à l’image et comme à la ressemblance de Dieu’’ . De plus il est invité par le Créateur à manger de « l’arbre de vie » qui lui permet de vivre éternellement.

 

Don gratuit et unique ?  Oui, bien sûr, mais don en vue d’une mission elle-aussi exceptionnelle au sein de l’ensemble de cette Création :

 

‘’ Le Seigneur Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin de l’Eden pour cultiver le jardin et le garder … Le Seigneur Dieu modela du sol toute bête des champs et tout oiseau du ciel qu’il amena à l’homme pour voir comment il les désignerait …’’    (Genèse 2. 15 et 19)

 

Mission considérable ‘’d’accomplissement’’ de ce que le Créateur n’a réalisé qu’au stade des principes (bereshit) et confie désormais aux soins de l’Homme :

 

-               Cultiver le Jardin, c’est à dire en faire apparaître les fruits, qui existent dans la pensée divine, mais ne ‘’sont’’ pas encore ‘’accomplis’’.

-               Garder ce jardin. Étonnante précision, qu’éclaire sans doute le texte. Le verbe employé est « shamar » qui signifie à la fois : garder, conserver, veiller sur, surveiller, prendre soin de … prendre la défense de … C’est l’office du berger vis à vis de son troupeau, assurer sa vie, sa survie. Cela impliquerait qu’il existe alentour un risque, un danger, une menace latente, contre lesquels le berger doit défendre ce troupeau … La suite du récit de la Genèse montre que ceci n’est pas une illusion !

-               Nommer les animaux. Au sens biblique du terme, donner un ‘’nom’’, c’est définir la place et le rôle d’un être dans le Plan Divin, ce n’est pas du tout attribuer à cet être une étiquette quelconque. C’est pourquoi Dieu n’a et ne peut recevoir de ‘’nom’’. Personne ne peut définir quoi que ce soit de Dieu. Concernant les animaux, la fonction de l’Homme, ainsi comprise apparaît là aussi d’une envergure considérable.

 

Il est bien certain, dans ces conditions, que l’Homme-Adam est, en l’espèce, ‘’chargé de mission’’, ‘’intendant’’, ‘’fondé de pouvoir’’ du Créateur, pour employer un vocabulaire profane. Le tout est confié aux soins de l’Homme, de son intelligence et de sa liberté, conçues à l’image et comme à la ressemblance de celles du Créateur Lui-même. Car c’est le Projet Divin qui doit être ‘’accompli’’ et non une quelconque fantaisie humaine.

 

C’est donc un « partenariat », et pourquoi ne pas dire  une « alliance » qui est implicite entre le Créateur et l’Homme, dès ces premiers chapitres de la Bible, avec tout ce que comporte ce genre de relation. Il y a, de la part de chacun des partenaires ou alliés, des apports, des obligations, conditions et droits spécifiques et réciproques, comme aussi des sanctions éventuelles en cas de manquements…

 

Notamment, l’Éternel avertit l’Adam que s’il mange de « l’arbre de la connaissance du bien et du mal », il mourra.

 

Ne nous éternisons pas sur ces premiers développements de « l’Alliance » entre Dieu et l’Homme. Nous savons ce qu’il est advenu du comportement et du sort d’Adam et d’Ève. Ils avaient été prévenus par les termes même du ‘’contrat’’ d’Alliance : si vous transgressez en matière de ‘’connaissance’’ du bien et du mal, alors vous ‘’connaîtrez’’ la mort … Nous ‘’connaissons’’ encore aujourd’hui, humainement parlant, les effets de l’application de ce ‘’contrat d’alliance originel’’.

 

 

L’Alliance-Pardon :  Retrouvailles par étapes

 

Mais, le Créateur, lui, n’a pas rompu l’Alliance, ni avec le premier couple, ni avec leurs descendants. Le récit biblique peut être vu comme l’histoire des Alliances multiples, successives et « une » entre Dieu et les fils d’Adam au long des âges. Histoire pleine de péripéties, de bénédictions et d’accidents liés aux risques et périls de la liberté humaine. Les étapes sont bien connues : Hénoch, Noé, Abraham, les Patriarches, Moïse et la mise en forme détaillée de l’Alliance au pied du Sinaï, puis les appels et rappels à l’ordre effectués par les Prophètes. A chaque étape, les modalités de l’Alliance sont adaptées en fonction des contextes historiques du moment, de la maturation spirituelle du Peuple de l’Alliance, qui est à la fois « mis à part » (c’est le sens premier de l’Élection) pour vivre lui-même sa Loi et qui est aussi mandaté pour ouvrir et apporter aux Nations de la terre entière les « Promesses » vécues et véhiculées depuis Abraham.

 

Les Chrétiens savent que cette adaptation des modalités de l’Alliance s’est poursuivi et transfiguré en Jésus de Nazareth né sous la Loi d’Israël, comme le dit St Paul (Galates 4.4), c’est-à-dire dans cette même Alliance.  Celle-ci connaît alors un renouvellement de son  expression, une extension de son champ d’application terrestre (à toutes les nations) et de ses perspectives eschatologiques au-delà de toute imagination humaine. Le tout a été considéré souvent par les contemporains comme une chaîne de novations étranges, voire scandaleuses. Mais toutes avaient été esquissées en leurs temps par divers Prophètes, Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, etc.  Le premier soin de Jésus fut de la rappeler et de le concrétiser.

 

Et la liste des Alliances successives et Une n’est pas close. Juifs et Chrétiens depuis 2000 ans se sont séparés par compréhension différente, que seules les passions et blessures de l’histoire font apparaître comme incompatibles, de ce que sont ces renouvellements multiples de « l’Alliance » et de ce que peuvent être ces marges de novations possibles dans la fidélité.

 

Or, Juifs et Chrétiens ont été avertis, chacun dans leur tradition propre, que nous n’en sommes nullement au stade ultime de la dite Alliance dans le Plan Divin. Jérémie, par exemple, a annoncé en son temps de la part de l’Éternel :

 

‘’ Des jours viennent, oracle du Seigneur, où je conclurai avec la communauté d’Israël et la communauté de Juda  une nouvelle alliance. Elle sera différente de l’alliance que j’ai conclue avec leurs pères quand je les ai pris par la main pour les faire sortir du pays d’Égypte. Eux, ils ont rompu mon alliance, mais moi, je reste le maître chez eux, oracle du Seigneur. Voici donc l’alliance  que je conclurai avec la communauté d’Israël après ces jours-là, oracle du Seigneur : je déposerai mes directives au fond d’eux-mêmes, les inscrivant dans leur être. Je deviendrai Dieu pour eux et eux, ils deviendront un peuple pour moi’’                                                                            (Jérémie 31. 31-33)

 

Il est donc déraisonnable de la part des Juifs aussi bien que des Chrétiens, tous héritiers de traditions infiniment respectables, de se considérer mutuellement comme les tenants de deux religions différentes et non simplement comme les participants de deux courants diversifiant la compréhension et la finalité d’une même Alliance. La diversification est légitime et à maints égards positive, source et fruit de vitalité. Le morcellement, non.

 

Il y a bien moins de distance entre l’enseignement de Saint Paul et celui des Maîtres d’Israël de l’époque, qu’il n’en apparaissait par exemple entre les sectateurs de Qumran et les Autorités du Temple. Bien des penseurs Juifs d’aujourd’hui commencent à le découvrir, sans que le Judaïsme, globalement, puisse encore en tirer toutes les conséquences. Notamment, il n’est plus possible, les textes étant ce qu’ils sont, de continuer, comme cela est fait depuis tant de siècles, à juger l’Apôtre des Gentils comme le grand responsable de ce qui est souvent qualifié par le Judaïsme de « schisme chrétien des origines».

 

 

Le schisme chrétien

 

Le schisme, et ce fut hélas plus qu’un schisme, est intervenu plus tard, lorsque l’élément juif dans l’Église a été progressivement réduit au silence par la majorité de culture grecque. Le message de Jésus a été alors lu et interprété selon les lignes de force de la culture hellénistique. Alors, la séparation entre Juifs et Chrétiens, surtout événementielle au départ  est devenue théologique avec, au long des siècles de chrétienté, les conséquences  que nous savons.

 

Le fossé ainsi créé s’est traduit par l’inversion dans l’Église de certains enseignements fondamentaux de Paul concernant la relation entre l’Alliance renouvelée en Jésus Christ et la Première Alliance. On se rappelle l’image célèbre, avec valeur de mise en garde, proposée par Paul aux Chrétiens de Rome, pour la plupart issus du paganisme  :

 

‘’ …si quelques-unes des branches ont été coupées, tandis que toi, olivier sauvage, tu as été greffé parmi les branches  de l’olivier pour avoir part avec elles à la richesse de la racine, ne va pas faire le fier aux dépens des branches…  Ce n’est pas toi qui portes la racine, mais c’est la racine qui te porte …’’                        (Romains 11. 17-18)

 

Bien sûr, pour Paul, l’olivier, c’est l’olivier franc, Israël et l’olivier sauvage est le païen rallié à Jésus Christ et admis dans l’Alliance par grâce  divine gratuite, qui l’oblige à humilité…  Au milieu du deuxième siècle, Irénée, évêque de Lyon, natif d’Asie Mineure et de culture grecque, a donné lui-aussi une image agricole concernant la Loi et la relation entre les Alliances :

 

‘’ Le sarment n’est pas pour lui-même, mais pour la grappe qui pousse sur lui, si bien que lorsqu’elle est mûre, on laisse et on rejette ce qui n’est plus utile désormais …’’

                                                                    (Irénée :  Adversus hoereses  IV  4, 1-3)

 

L’enseignement d’Irénée est donc diamétralement inverse de celui de Paul. Il comporte le verbe  «rejeter » et contribuera à asseoir les futures et pseudo-doctrines chrétiennes du ‘’rejet’’ et de la ‘’substitution’’ …

 

Dans la même Épître aux Romains, juste après sa parabole sur l’olivier franc et la greffe des rameaux d’olivier sauvage, l’apôtre Paul poursuit, en s’appuyant sur Isaïe (59. 20-21 et 27. 9) :

 

’ L’endurcissement d’une partie d’Israël durera jusqu’à ce soit entré l’ensemble des païens. Et ainsi tout Israël sera sauvé , comme il est écrit : de Sion viendra le libérateur, du milieu de Jacob il ôtera les impiétés. Et voilà quelle sera mon alliance avec eux quand j’enlèverai leurs péchés     (Romains 11. 25 à 27)

 

Nombreux sont les Chrétiens de nos jours encore, comme jadis Irénée, qui négligent de tenir compte de cet enseignement capital de Paul sur les desseins mystérieux de Dieu à l’égard de son Peuple Élu  : A l’approche de la fin des temps, l’Alliance de l’Éternel avec Israël sera comme transfigurée en faveur de celui-ci par une initiative divine spectaculaire et spécifique de miséricorde, laquelle ‘’ôtera les impiétés du milieu de Jacob et enlèvera leurs péchés …’’

 

Mais nous ne sommes plus aujourd’hui entre Juifs et Chrétiens dans l’ambiance de l’âpre compétition religieuse de l’époque d’Irénée. Nous sommes solidaires devant une humanité à la dérive. Pouvons-nous ensemble dépassionner l’histoire, afin, non de gommer, mais de guérir les mémoires en toute lucidité et humilité ?  Pouvons-nous lire les Textes en commun afin d’en exhumer les perspectives enfouies souvent sous les habitudes de pensée millénaires ?  Pour le chrétien que je suis, la lecture du Talmud, si partielle et maladroite soit-elle,  est immensément instructive et réconfortante. Sur tous les points-clés qui séparent les confessions juive et chrétienne, la diversité des avis et enseignements émis par les auteurs juifs est telle qu’il y a là matière à dédramatisation, à réduction de bien des fractures. Car il y a là aussi source de compréhensions nouvelles.

 

Certes, réciproquement, je m’efforce depuis plusieurs décennies de lire le Nouveau Testament selon les concepts hébreux et en me faisant perméable aux richesses de la foi juive, dont  étaient  nourris ses rédacteurs et Jésus lui-même. Là aussi, sans que personne n’ait, en un quelconque syncrétisme débonnaire, à composer avec l’essentiel de sa foi, il me semble voir s’ouvrir d’immenses possibilités de dédramatisation et d’établissement de passerelles.

 

 

La tardive et lente découverte des solidarités

 

J’observe les évolutions positives contemporaines, qui eussent semblé impensables il y a un siècle, et que  la prise de conscience des horreurs de la Shoah a sans doute amorcées :

 

-               des Chrétiens en nombre croissant découvrent les racines juives  de leur foi et en grande majorité les Églises Chrétiennes ont changé radicalement leur état d’esprit et leur langage à l’égard de leur « frère aîné dans la foi » au Dieu Un.

-               de ce fait,  les Juifs, en nombre également croissant, ne sont  plus arrêtés, comme ils l’étaient précédemment, par les comportements chrétiens dans leur curiosité de découvrir  ce qu’est le Christianisme, Beaucoup commencent à lire le Nouveau Testament et y voient un Jésus de Nazareth Juif pieux …

 

 Il n’est plus déraisonnable d’espérer que pourra s’établir peu à peu un climat propice à l’ouverture d’un dialogue allant au fond de ce qui unit et sépare Juifs et Chrétiens. Mais bien des étapes seront encore nécessaires avant que les vocations et missions spécifiques des uns et des autres, puissent apparaître clairement de part et d’autre.

A l’aube dramatique de notre 21e. siècle, l’urgence en apparaît cependant pressante :

 

 

La Reconnaissance des Vocations Respectives et Spécifiques

 

Pour ma part, la vocation juive dans le monde d’aujourd’hui me semble immense, capitale et double :

 

-               l’une universelle. Elle est inscrite au livre de la Genèse, dans la seconde promesse faite à Abraham, au bénéfice de toutes les ‘’familles de la terre’’.  Sur 6 milliards d’habitants que compte cette planète-terre de nos jours, près de 5 milliards n’ont pas spirituellement franchi leur Mer Rouge et la majeure partie de la petite minorité, qui l’a traversée, est  toujours prosternée devant les modernes Veaux d’or…

 

-               l’autre vis à vis des Églises. Il faut à celles-ci l’aide de la sagesse-sainteté juive pour des prises de conscience et de distance à l’égard de diverses infiltrations de caractère idolâtrique ou gnostique très anciennes, notamment aux dépens de l’absolue transcendance de Dieu. Le Père François Varillon disait il y a 40 ans :  « Au moins 95 % des catholiques croyants et pratiquants aujourd’hui pensent que Jésus est Dieu caché sous une apparence humaine. Et si l’on croit cela, tout est faussé dans la foi chrétienne… ». Si on croit cela, en effet, Jésus apparaît comme un « avatar » divin comme le Krishna de la spiritualité hindoue et non pas une incarnation de Dieu.

 

Mais, je mesure l’ampleur de l’ascèse spirituelle, qui sera nécessaire pour cela aux Juifs qui accepteront d’apporter ce genre de concours aux Chrétiens, sans se laisser paralyser par la crainte d’y compromettre leur particularisme.

  Cependant, l’enjeu est planétaire … !

 

Et la vocation chrétienne ?  Je la vois multiple  et complémentaire de celle du Peuple d’Israël :

 

-               Elle est, bien sûr d’annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, celle du grand Pardon accordé par Dieu en Jésus à tous les hommes de tous les temps, ce qui implique leur admission par adoption dans l’Alliance. Celle-ci est Une en vertu de la fidélité de l’Éternel et  Multiple dans ses manifestations humaines et historiques, selon la promesse de l’Éternel à Abraham :

 

‘’ Voici mon alliance avec toi : tu deviendras le père d’une multitude de nations. On ne t’appellera plus du nom d’Abram, mais ton nom sera Abraham, car je te donnerai de devenir le père d’une multitude de nations  et je te rendrai fécond à l’extrême …’’    

                                                                                                               (Genèse 17. 4-6)

 

-               Mais, elle est aussi, en réciprocité fraternelle, d’aider le Peuple Juif à prendre conscience de certains aspects de sa mission que les péripéties dramatiques de son histoire l’ont amené à perdre de vue. La lecture des enseignements de Léon Askénazi a amplement mis en mouvement ma réflexion à cet égard. Dans son livre  ‘’La  Parole et l’Ecrit’’ p. 334, il parle précisément des différentes responsabilités qui incombent à Israël. Il distingue celle qui concerne la manière de vivre la vie de tous les jours (hébreu : haï) sous le regard de Dieu et celle qui vise ‘’l’exigence pour la fin des temps’’ (hébreu : qets). Et il ajoute :

 

‘’ je veux dire par là que notre messianité n’est pas sincère. Nous en parlons, mais en fait nous ne croyons pas que notre devoir et notre responsabilité soient de faire que s’accomplisse le sens de l’histoire. Nous sommes plutôt les hommes  de l’élan de cette histoire, que de la réalisation  de ce que nous avons projeté dans cet élan …’’

 

C’est précisément l’essentiel de la vocation chrétienne d’assumer l’ère des temps de la fin que Jésus est venu initier. Il s’agit non pas de négliger les impératifs de la vie présente (haï), comme la tentation en a été si forte, et parfois si invincible, à de nombreuses périodes de l’histoire chrétienne,  mais de vivre dans la foi et l’espérance ces temps de la fin (qets), temps de combats et d’épreuves, qui constituent l’amorce douloureuse des temps messianiques. Ils ont été amplement annoncés par Jésus (Matthieu 24) et comparés par l’apôtre Paul à un enfantement dans les douleurs desquelles maintenant encore gémit la création tout entière (Romains 8. 22). Et Jésus précise :

  ‘’ Celui qui tiendra bon jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé’’   (Matthieu 24. 13)

 

C’est surtout parce que la Bonne Nouvelle en Jésus est principalement  tendue vers cette attente de la venue en gloire du Messie, laquelle verra l’accomplissement de l’histoire (qets), que Paul a dispensé les pagano-chrétiens des observances de la Loi, qui visent essentiellement la vie quotidienne (haï) du Peuple Juif.

 

Mais, il faut être bien clair. Paternité d’une multitude de nations et temps de la fin constituent un ensemble indissoluble dans le Plan divin. Un Midrach dit que l’Eternel a proposé son Alliance aux 70 nations de l’humanité terrestre et que seul le Peuple Hébreu l’a acceptée au Sinaï. Les millénaires ont passé sans que l’Eternel ne fasse son deuil de tous les autres Peuples. L’ Apôtre Paul le rappelle et en donne l’épilogue de façon saisissante :

 

‘’ Lorsqu’est venu l’accomplissement du temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme et assujetti à la Loi, pour payer la libération de ceux qui sont assujettis à la Loi, pour qu’il nous soit donné d’être fils adoptifs. Fils, vous l’êtes bien … Tu n’es donc plus esclave, mais fils et, comme fils tu es aussi héritier. C’est l’œuvre de Dieu’’.

                                                                                                               (Galates 4. 4-7)

 

La mission du Christ a été, à cet égard, double : 


1/ appeler à nouveau les « nations » de la terre à rejoindre l’Alliance.
2/ ouvrir à toute l’humanité, Israël compris, les accomplissements terrestres et eschatologiques des temps de la fin.

 

C’est en vue de cela, en fin de compte, qu’il a formé ses disciples et les a envoyés jusqu’aux extrémités de la terre. Et cette fois, les « nations » sont venues en masse. Mais Jésus a donné dans ce domaine deux enseignements-avertissements aux deux parties en cause :

 

-               aux « nations », il a recommandé l’humilité. Elles sont appelées à l’Alliance par pure grâce de Dieu. A la femme Samaritaine rencontrée au puits de Jacob, préfiguration de ces nations, Jésus a rappelé que « le salut vient des Juifs ». Plus tard, Paul donnera le même avertissement aux Romains dans sa ‘’parabole’’, mentionnée plus haut,  de l’olivier franc et des rameaux d’olivier sauvage,

 

-               à ses frères Juifs, Jésus a raconté la parabole du fils retrouvé et a dissuadé à l’avance le fils aîné (Israël) de la tentation de rejeter jalousement le cadet pécheur, qui rejoint la Maison du Père. Car ce Père miséricordieux n’avait jamais renoncé à l’attendre. Le fils aîné, peut-être oui.

 

Le cadet (nations) admis par grâce est établi en position ‘’d’héritier’’. C’est l’image que Paul a proposé à la méditation des Galates, comme indiqué ci-dessus. Il y revient souvent en s’adressant à ses autres fils spirituels pagano-chrétiens pour les conforter dans la foi. Mais il ajoute une précision capitale :

 

‘’ …Vous avez reçu un  Esprit qui fait de vous des fils adoptifs … enfants et donc héritiers de Dieu, co-héritiers de Christ …’’                    (Romains 8. 15-17)

 

‘’ …les païens sont admis au même héritage, membres du même corps, associés à la même promesse en Jésus Christ, par le moyen de l’Evangile’’.      (Ephésiens  3. 6)

 

Oui, les païens admis dans l’Alliance du Père, le sont  comme ‘’fils adoptifs’’  et ils le sont ‘’en Jésus Christ’’. Ce n’est pas le même type d’Alliance que celle qui unit le Peuple d’Israël à Dieu et qui est une Alliance directe et unique. Pour les païens, c’est une relation-greffe qui passe par leur référence-foi personnelle en Jésus Juif. C’est grâce à lui, Jésus,  que la sève de l’olivier franc nourrit désormais chacun des greffons sauvages. Si l’on coupe le pagano-chrétien de Jésus Juif ou si l’on coupe Jésus de son enracinement plénier dans l’Alliance du Sinaï, il n’y a plus qu’une illusion d’Alliance et le fils prodigue aura finalement fait retour dans une autre maison que celle où l’attendait le Père … !

 

Il n’est pas besoin d’épiloguer longuement sur ce thème et de rappeler que durant tant de siècles la foi chrétienne a été définie par le magistère de l’Eglise et transmise en rupture de fait  avec la référence juive authentique. Car la référence pratiquée est passée durant de longs siècles décisifs par une typologie réductrice et récupératrice… Dans l’esprit de bien des Chrétiens, les données de leur foi seraient les mêmes, si Jésus et ses premiers disciples avaient été des extra-terrestres … !

 

Réconciliation :  Une nécessité planétaire pressante

 

Juifs et Chrétiens ont la mission, plus que jamais au seuil du 21e. siècle, de se réconcilier  sur trois plans complémentaires :

 

1- ensemble :  Face au monde païen qui a perdu tout repère  sur tous les plans de la vie humaine, nous avons à témoigner solidairement de nos  « valeurs », qui sont les mêmes,

 

2- chacun avec soi-même : le Juif doit se rappeler que tout au long de sa tradition multi-millénaire  l’Alliance est dite multiple sans qu’elle apparaisse jamais morcelée. La prière de Rosh haShanah  loue Dieu pour les Alliances avec Noé, Abraham, les Patriarches, Moïse. Puis elle conclut :  ‘’ Béni sois-tu, Seigneur, qui te souviens de l’Alliance …’’

 

Car elle est multiple et Une, comme Dieu est Un et Fidèle.

 

Le Chrétien, lui, doit se faire à l’idée que nombre de formulations de sa Foi, édifiées jadis dans l’ambiance d’un anti-judaïsme passionnel, devenu peu à peu théologique et dogmatique, sont à réconcilier aujourd’hui avec la racine juive. Et, qu’à cet égard un ‘’aggiornamento’’ en profondeur est nécessaire.

 

3- en se portant aide mutuellement :  pour un tel renouvellement de bien des formulations de sa Foi, le Chrétien a besoin de l’aide de ses frères Juifs,

Le Juif a besoin du Chrétien pour réapprendre le témoignage ouvert du Dieu Un parmi les païens du monde, à l’image de ces pharisiens de naguère qui franchissaient les mers pour faire des prosélytes. Il va de soi qu’aujourd’hui, semblable mission se doit de prendre des formes tout autres, mais l’urgence demeure pour la re-diffusion des valeurs fondamentales inclues dans la Loi.

 

Et le Judaïsme globalement doit pouvoir s’appuyer sur la compréhension chrétienne d’un aspect capital de l’Alliance, qui est au premier plan des promesses de l’Eternel à Abraham. C’est le lien indissoluble d’Israël et de la terre qui lui a été confiée à jamais. Nul n’est autorisé à en disposer autrement. Ceci n’exclut nullement un partage avec « l’étranger » qui y habite aussi, mais pas dans n’importe quelle condition, et surtout pas un partage  incluant Jérusalem comme une valeur négociable ...

 

La paix du monde et le devenir de l’humanité sont amplement et dramatiquement suspendus à nos solidarités.

 

 

                                                                                      Joël Putois

                                                                    

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