Chrétiens et Juifs, ... des amis !

Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

 

Va vers toi-même

Le quatrième "train de la mémoire"

par Elzbieta AMSLER-TWAROWSKA  ( Texte paru dans le n°39 de YERUSHALAIM )

 

Ceux qui oublient le passé sont condamnés à le répéter. (G. Santayana)

 L’empathie et le dialogue avec le passé, fut-il  essentiellement religieux, est une condition de l’avenir   (Ahad Ha Am)

“En ce temps-là nous souffrions à la fois de la barbarie des allemands et de l’indifférence du monde.

Aujourd’hui au moins le monde se souvient    (Elie Wiesel)

 

Historique et déroulement

 

C’est en 1995  que fut organisé le premier « Train de la Mémoire ». On doit cette initiative au Père Jean DUJARDIN, ancien Supérieur des Prêtres de l’Oratoire et ancien Secrétaire du Comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme (1984-1999). Tout a commencé par l’affaire du Carmel d’Auschwitz, en 1986, qui avait amené le P. DUJARDIN  à se rendre pour la première fois sur place. Ensuite, après l’expérience positive du pèlerinage à CZESTOCHOWA (1), à l’occasion des J.M.J., le Père Dujardin a voulu joindre l’expérience des camps de Birkenau à la  démarche du pèlerinage marial : il a réussi à convaincre les responsables des groupes de jeunes que, pour se rendre à CZESTOCHOWA, il fallait passer par Auschwitz !

L’idée du train est venue par la suite, en coopération avec les écoles de Notre Dame de Sion à Evry – Grand-Bourg (91). Il a été alors projeté d’organiser un tel voyage tous les trois ans, et il y en eut effectivement  en 1995, en 1998, en 2001 et en 2004.

 

Le projet se déroule chaque fois en quatre temps :

Un temps de préparation dans les établissements scolaires, notamment en préparant des interventions à faire devant les autres au cours du voyage.

Un temps d’interventions et d’échanges, au cours du trajet; une sonorisation est agencée dans le train pour que tous les participants puissent vivre l’ensemble des animations.

Un temps de découverte des lieux de déportation et d’extermination d’Auschwitz et de Birkenau, avec des entretiens avec des témoins, des temps de célébration et, dans l’après-midi, une table ronde avec échange en petits groupes, suivie d’un temps d’intériorisation, dans la Maison de la Culture et des Associations de la ville d’OSWIECIM (Auschwitz).

Un temps consacré à la récapitulation et au partage des expériences de ce voyage, au cours du trajet de retour, puis lors de rencontres, dans les mois qui suivent au sein des établissements scolaires participants.

 

Ce quatrième voyage rassemblait 350 jeunes de Première et de Terminale, venant de onze établissements d‘enseignement catholiques, accompagnés par 50 adultes, les enseignants et les onze membres du SIDIC-Paris.

Partis le mercredi 10 novembre 2004 au soir, de la gare de Bercy à Paris, nous sommes arrivés le lendemain soir, à 21 heures à OSWIECIM. C’est cette ville au sud de Pologne où se trouvent les camps qui avait été renommée par les nazis « Auschwitz-Birkenau ». Vingt-cinq heures passées à bord du train–couchettes, munis des pic-nic pour les trois repas, le  train n’étant pas équipé d’un wagon-restaurent (les ballons de l’eau chaude étaient  à la disposition des participants aux heures de repas). Le retour, par le même train spécial (neuf wagons) s’est déroulé entre le samedi à 12 h 00 et le dimanche à 15 h 00.

Un tel programme suscite l’étonnement, voire la critique : pourquoi le train et pas l’avion ? Pourquoi prendre tout ce temps ?. Il s’agit pourtant d’un choix réfléchi : le temps passé dans ce voyage aller-retour a une valeur pédagogique. Sentir la longueur des heures, enfermés  jour et nuit dans un train , impose une rupture dans le rythme de la vie quotidienne, et ménage une possibilité de se mettre à la place de ceux, qui ont été obligés à  faire ce voyage jusqu’au bout de leur vie, dans des conditions infiniment plus dramatiques. Voici le témoignage d’un enseignant : « Durant la nuit, avec le bruit du train, j’ai beaucoup réfléchi sur les conditions de transport vers les camps des prisonniers. Où va-t-on ? Vers quoi va-t-on ? »

Et puis, dans ce train, on travaille ! Chaque établissement scolaire avait pris en charge une demi-heure d’animation, chant, poème, lecture. Les repas et les temps de silence ou de détente ont complété le programme. Et, en fin de compte, nous n’avons pas vu le temps passer ! L’exiguïté a permis une proximité: on n'oubliera pas ceux qui ont fait ce voyage avec nous. Un lien se crée et tout ce temps passé ensemble devient un investissement autrement plus important que si nous étions allés simplement écouter une conférence sur la Shoah : » Le voyage en train a permis de riches échanges entre adultes, et entre adultes et élèves, ….  Le fait d’être dans l’esprit du  train de la mémoire  a sûrement nourri cet échange »   dit le même témoignage.

 

Dès avant le voyage, afin de bien situer la démarche, chaque participant avait reçu un dossier complet, comprenant des documents historiques sur la Shoah, des textes de réflexion proposés par le P. DUJARDIN, des extraits des livres de différents auteurs (Elie WIESEL, Etty HILSOUM ), et des témoignages de survivants de camps (Magda HOLLANDER-LAFON).

 

Sur la feuille d’accueil le P. DUJARDIN pose la question :

« Un quatrième Train de la Mémoire – pourquoi ? Et il répond :  Un devoir de conscience, pour transmettre les faits et les  leçons  de la Shoah aux jeunes générations, un lieu privilégié pour se poser les questions du pourquoi.  Auschwitz n’est pas un échec du passé comme un autre dans la longue litanie des malheurs de l’humanité, c’est selon l’expression d’un détenu du Struthof,   une borne inamovible de l’Histoire . Ici, l’homme, le projet de Dieu sur l’homme, disent les croyants, a failli sombrer. Ne faut-il pas nous demander pourquoi, si nous voulons construire l’avenir avec lucidité ?

Aller à Auchwitz, ce n’est pas faire du tourisme, ni un pèlerinage, c’est un voyage intérieur, dans une confrontation avec le lieu du mal.  C’est le  « Va vers toi-même » d’Abraham. »

 

Avant, un temps de préparation intérieure

 

Les jeunes avaient remarquablement bien préparé les sujets de réflexion et le thèmes des tables rondes, dont deux ont eu lieu dans le train et une lors d’une célébration à la Maison de la Culture et des Associations de la ville d’OSWIECIM (Auchwitz).

Aux personnes qui ne sont pas venues il avait été proposé de participer elles aussi à l’événement en préparant un calicot blanc, de 1m x 1m80, dont chaque école devait fournir un morceau,  et qui a  été cousu dans le train. Au centre de ce calicot il a été écrit en hébreu   souviens-toi  (ZaKHoR), et toute sa surface a été couverte du même mot, écrit en plusieurs langues.

Au cours du trajet, une liste a été établie des proches, des familles, ou des amis des participants, qui avaient disparu à Auschwitz. Ces noms ont été lus lors de la cérémonie de la mémoire dans le camp de Birkenau.

Voici une brève présentation des thèmes du programme préparés en avance par les établissements scolaires et traités dès le départ:

1.  POURQUOI NOUS PARTONS.

Ce thème a été tout d’abord partagé parmi les participants dans chaque compartiment, dès le départ du train. Ensuite une remontée a été faite au micro par une représentation de chaque école.  Voici quelques réflexions recueillies durant ces débats:

Pour quoi sommes-nous tous venus ? Pour ne pas oublier. Pour comprendre. Pour faire mémoire. Vivre les événements passés autrement que par les textes, poèmes, films. C’est une expérience intéressante à tous points de vue. Venir sur place pour éviter que la Shoah devienne une banalité. Espoir en l’homme:  en faisant plusieurs « trains de la mémoire » peut être que l’humanité grandira. Aller sur place sachant que mon père, mon oncle, ont failli subir le même destin. Pour transmettre à mes descendants. 

Quelles sont mes peurs, mes interrogations ? D'avoir besoin de beaucoup de temps pour m’en remettre. Ne pas savoir comment gérer le problème. Comment je vais réagir vis à vis des jeunes ? Est-ce qu’on va revenir changé ? J’espère que ce voyage m’aidera à relativiser ma vie et mes problèmes. J’espère grandir dans cette expérience. Peur de perdre ma foi ? Peur de rester indifférent ? Peur de découvrir que l’homme peut être pire qu’on ne peut imaginer. 

Nous partons dans ce train spécial qui va traverser l’Europe, France, Allemagne, Pologne, mais il y a 60 ans, les juifs partaient dans des wagons à bestiaux.

Aujourd’hui nous partons, non pas pour ressasser le passé, mais pour connaître nos racines, essayer de mettre une image sur l'inimaginable et les mots sur l’indicible. C’est le devoir de la mémoire que de connaître l’enfer que les autres ont subi, et de rendre hommage à leur vécu. Rendre présent le passé, c’est comprendre qui je suis, affirmer mon identité, afin de ne plus me taire et témoigner. Apprendre à réagir aujourd’hui pour l’avenir, face aux mêmes manifestations de haine, d’exclusion et d’injustice. Ce voyage doit nous donner l’accès aux sources de l’antisémitisme, donc de ne pas donner la victoire aux nazis. 

 

2.  LE MONDE DISPARU DU SHTETL.

Un récit historique et socio-religieux présentant la vie des communautés juives ayant vécu dans les bourgades (shtetl) juives de l’Europe orientale, entre la fin du XVIII° et le début du XX° siècle, où les Juifs participaient à l’économie générale des Etats par les professions financières, les entreprises industrielles, et surtout le commerce international.

 

3.  LES ENFANTS D’YSIEU.

Rappel de faits concernant quelques-uns des 11000 enfants juifs français déportés entre 1940 et 1944 vers les camps d’extermination.

 

Le jeudi matin 11 novembre, les thèmes d’échanges étaient centralisés sur la problématique de la résistance : La résistance allemande. Les formes  de résistance dans les camps. Les bourreaux et les justes ordinaires.

A la fin de la matinée, dans chaque compartiment un débat autour du thème de la résistance a été proposé : A quoi je résiste ? Comment je résiste ? Qu’est-ce qui me paraît irrésistible ? Qu’est-ce qui m’aide à résister ? Je résiste seul ou avec d’autres ? Jusqu’où… Expérience personnelle. Rapport avec ma compréhension  de ce qui a été vécu…

Ensuite une remontée a été diffusée dans tout le train.

 

Dans l’après-midi, les sujets traités par les élèves nous ont mis dans le contexte du vécu des déportés : La déportation (vie dans les trains)  et La vie dans les camps– les témoignages poignants nous ont été transmis par le groupe d’élèves qui avaient préparé ces thèmes.

Avant l’arrivée à Auschwitz les élèves de l’école de Juilly ont traité le sujet suivant ;  La problématique du mal , suivi du partage dans chaque compartiment sur le thème : Croire en l’homme, croire en Dieu, … après Auschwitz ? Et là, ce furent les témoignages de la foi qui surpassèrent ceux du doute …

 

A Auschwitz, un temps de confrontation

 

La matinée du vendredi 12 novembre a été consacrée à la découverte des lieux où était situé le camp Auschwitz–Birkenau. Un brouillard de mi-novembre enveloppait de sa grisaille lactée tout le paysage. Cette visite, commencée par une Marche de la Mémoire, à pied jusqu’à l’extrémité des rails, lieu de la sélection sur la rampe, est restée inoubliable pour tous les participants. Une grande étendue avec deux rangées des baraques en bois, de chaque côté des rails, nous renvoyait vers ce temps sombre de la solution finale, infligée à tous ceux dont la seule faute était d’être né juif.

Les petites forêts de bouleaux.(2) (le nom en polonais est BRZEZINKA, du mot brzoza – le bouleau ), entourent toujours les ruines des chambres à gaz, dynamitées par les SS à quelques jours de l’arrivée de l’Armée Rouge. Mais c’est grâce au talent de conteur de Monsieur Antoni STANCZYK, historien et guide du Musée d’Auschwitz, que tous ces événements ont pu être réactualisés devant nos yeux. Car, s’il se trouve seul dans cette étendue de 150 ha, parsemée de quelques panneaux portant des photos et quelques commentaires en polonais, en anglais et en hébreu, le visiteur ne peut réaliser l’abomination de ce qui s’est réellement passé dans ces lieux,

A la fin de la matinée, tous rassemblés à l’extrémité des rails, nous avons participé à la Célébration de la Mémoire : une prière du Quaddish(3)  «  Que soit magnifié et sanctifié son Nom dans le monde qu’il a crée selon Sa volonté … », suivie du Psaume 74 : « Pourquoi , mon Dieu, rejeter sans fin, T’enflammer contre le troupeau que tu conduis ?…  a été récitée par les dix participants juifs de notre groupe. Ensuite la lecture du rouleau des Noms des disparus, connus par les participants et leurs familles, et une série des courtes déclarations sur le sens et le but de la mémoire, prononcées par les élèves et les adultes. Nous présentons ici quelques extraits de ces interventions :

« Venir à Auschwitz c’est réparer une mémoire manquante : celle qui n’a pas été transmise à l’école ou en famille. C’est alors mieux comprendre l’histoire des peuples d’Europe et mieux prendre la mesure de nos responsabilités actuelles, notamment les responsabilités politiques.

Il faut lutter contre les idées  négationnistes : se préparer, préparer des arguments contre ces mensonges. »

Une élève a dit : « La mémoire ce n’est pas seulement se rappeler, se remémorer des événements du passé, mais c’est aussi une possibilité de construction d’un monde où les erreurs du passé nous serviront de leçons, et non de modèle à répéter.

Il nous semble aussi important de souligner que là où les crimes inhumains se sont déroulés, on a pu voir des signes de grande humanité, de partage et de l’amour. » 

Après ces interventions, deux jeunes de l’Oratoire et deux jeunes de Sion ont déroulé le calicot sur les rails dans le sens de la sortie, en prononçant cette dédicace :  

« Nous dédions ce rouleau à la mémoire de tout ceux qui sont restés sans sépulture. Puissent nos «  Souviens-toi »  les rejoindre . »

La cérémonie s’est terminée par la Marche de l’Espérance – l’envoi des jeunes par le  P. DUJARDIN vers l’avenir. Nous sommes tous sortis du camp Birkenau (2) , accompagnés par un soleil resplendissant, dans la douceur inattendue du ciel bleu, car le brouillard matinal avait complètement disparu.

 

L’après-midi du vendredi 12 novembre a été entièrement consacré aux débats – tables rondes, animés par les adultes responsables. Un temps d’intériorisation et de lecture de textes d’Elie Wiesel – a été proposé à la fin :

Il s’agissait d’une célébration comprenant deux parties :  Ecoute de l’interrogation juive  extrait de la cantate Un chant perdu et retrouvé   écrite par Elie Wiesel – à laquelle tous ont été conviés, et une partie proprement chrétienne (la célébration eucharistique), à laquelle étaient conviés les chrétiens. Cette célébration reste inoubliable grâce à la très belle animation de la liturgie par les jeunes :  Comment chanterions-nous un chant du Seigneur dans un lieu pareil ?  (Ps 136) ,  et à la remarquable homélie du P. Dujardin, sur le sens de la souffrance, dans un commentaire de la cantate d’Elie Wiesel . En voici quelques extraits :

« Il ne faut surtout pas voir dans cet ensemble une sorte d’amalgame de la pensée juive et de la pensée chrétienne par rapport aux événements dont nous faisons mémoire depuis quelque jours .Il faut encore moins y voir une sorte de subordination de la pensée juive à la pensée chrétienne, comme si la foi chrétienne avait réponse à toutes les questions. (…) Nous sommes des hommes et pour la plupart d’entre nous, nous sommes aussi des croyants. L’expérience humaine dans laquelle nous avons été plongés ne peut pas ne pas rencontrer en nous la foi des croyants, l’interroger, l’éprouver. (…) Nous ne sommes pas là comme si nous étions convaincus d’avoir d’avance la réponse à toutes les souffrances. (…) Peut être regarderons-nous d’un regard neuf ce Jésus dont nous sommes les disciples, et percevrons mieux le chemin de vie qu’il nous propose. Dans cette approche, la voix juive d’Elie Wiesel retentira en nous comme la voix de tout homme qui souffre, nous nous souviendrons de l’avertissement du Seigneur aux amis de Job qui ont voulu le défendre :  Ma colère s’enflammera contre toi et tes deux amis car vous n’avez pas bien parlé comme l’a fait mon serviteur Job . »

 

Voici un fragment de cette cantate d’Elie Wiesel :

« En ce temps-là, alors que le cœur du monde se consumait dans les flammes noires de la nuit, trois vieillards désespérés se  présentèrent devant le tribunal céleste. Pour porter plainte. Abraham, Isaac, Jacob – les trois pères d’un peuple consacré à Dieu par Dieu – n’en pouvaient plus. Leur mission étant de parcourir les routes proches et lointaines pour capter les échos de la souffrance juive dans le monde et les rapporter là-haut, ils voulurent y mettre un terme. »

Cette tentative littéraire et spirituelle, de confronter  l’indicible de la Shoah avec le parcours inscrit dans le livre de la Genèse, est d’une très grande portée, surtout quand on connaît son auteur . Il  se montre ainsi un porte-parole de tout le peuple juif :  « Je crois comme Isaac. Je rêve comme Isaac. Comme Isaac, je perds la vue mais je vois. Le Messie viendra – pas pour nous. Et après ? Je crois en lui, pas pour nous mais pour lui et pour vous. »  

 

Au retour, un temps de réflexion et de décision

ZAKHOR  - souviens-toi !   

Par la mémoire, une aube surgira de la nuit.(4).

 

C’est dans le train de retour, après avoir vu, senti, touché la réalité des camps, que les débats au sujet du pardon, de la réconciliation et de la mémoire étaient possibles. Les jeunes participants du voyage y ont montré une grande maturité intellectuelle et spirituelle.

Pourtant, l’impression reste que dans ce train les choses n’ont pas été dites jusqu’au bout. C’est ainsi qu’un adulte exprimait cette impression : …jusque-là, je mesurais l’existence des camps grâce à une lecture scientifique de l’histoire. Je croyais savoir beaucoup des choses sur la Shoah : ses origines, ses manifestations, ses douloureuses conséquences. Je découvre que je suis pris à mon propre piège, celui de la banalisation d’un fait historique…jusqu’à en occulter l’essentiel : l’Homme …

Cette déclaration illustre la tendance qui se fait de plus en plus forte dans les commentaires sur la Shoah aujourd’hui: on pratique en quelque sorte une universalisation de la Shoah, on fait une lecture scientifique de l’histoire, on découvre qu’il faudrait réhabiliter la compréhension de ce qu’est l’Homme, mais dans tout cela le Juif disparaît à nouveau ! Et pourtant, le siècle qui a vu Auschwitz ne s’est pas achevé sans que de nouvelles formes d’antisémitismes réapparaissent !

On peut aisément parler du nazisme comme l’image de tous les régimes totalitaires, véritables fléaux pour l’humanité. Mais il est plus difficile de se faire entendre quand on parle de la spécificité de la Solution Finale dont seul le peuple juif fut l’objet. La notion de responsabilité (sans parler de repentance), des chefs politiques et religieux de l’époque, face à la réalité des camps d’exterminations des Juifs de l’Europe, n’était pas mentionnée au programme de retour dans le train , au moment où il était prévu de parler du pardon et de la réconciliation. Si Hitler n’a pas été pris tout simplement pour un fou dans l’Allemagne des années trente, quand il annonçait sa volonté d’un pays « lavé de ses juifs », cela ne veut-il pas dire qu’en ce moment les mêmes paroles pourraient tomber comme des graines dans un sol propice à leur croissance (5) ?  

Peut-être aurions-nous pu susciter la formulation d’une déclaration commune, composée par les jeunes, où ils se seraient engagés à lutter fermement contre toute forme d’antisémitisme et du racisme.  Se souvenir, c’est être là. Mais c’est aussi agir…  a dit M.Chirac, dans son discours à Auschwitz, le 27 janvier dernier.

Et pourtant, d’une façon naturelle, confrontés avec la réalité de la rampe de triage à Birkenau, nombreux parmi les élèves se sont interrogés :  Et moi, qu’est-ce que j’aurais fait ? Et moi, que ferais-je dans une situation semblable ? Est-ce que je serais indifférent à la souffrance de l’autre ? Est-ce que j’obéirais moi aussi tout simplement aux ordres ? .  

Aujourd’hui quand on écoute nos amis juifs parler, on sent leur solitude. Sommes-nous sensibles à leur solitude ? Hitler a voulu détruire le peuple de la mémoire pour créer un homme nouveau, à partir de la race nouvelle, aryenne.  Effacer définitivement les  fossiles  - ce terme est d’Arnold TOYNBEE (6) -  pour construire, à partir d’une matière inventée, la pensée unique. Alors gardons-nous de cette tentation, qui serait d’honorer les juifs, morts deux fois - charnellement dans les camps, il y a soixante ans, et spirituellement dans l’amalgame de la banalisation de la Shoah d’aujourd’hui - et de mépriser ou même détester les juifs vivants, ceux de nos pays et surtout ceux d’Israël. Faisons nôtre la question de Madame Limor LIVNAT (7) : « Si les juifs sont étrangers aussi bien dans leurs « pays d’accueil » que dans « la terre de leurs ancêtres »,, où sont-ils chez eux ? Et si leur mouvement de libération nationale est un colonialisme, où est leur métropole ? A Auschwitz ? »

Pourquoi avons-nous à respecter le devoir de la mémoire ? Il y a tant de réponses à cette question. Tout d’abord le devoir de la mémoire reste une formule vide s’il n’est pas fondé sur  devoir de la reconnaissance de ce qui s’est passé et de la responsabilité par rapport à ce qui s’est passé. Vient ensuite le devoir de la réparation, qui peut mener à la réconciliation. Et tout ceci est un travail de la conscience.

Qui fait aujourd’hui ce travail auprès de jeunes de nos écoles ? Le P. Jean DUJARDIN, avec les équipes des enseignants des établissements de Sion incarne ce cri prophétique, qui retentit dans le désert bruyant de notre société. Les équipes de ces écoles ont besoin du soutien afin que leur travail soit connu par le grand public.

Une des enseignantes a dit lors de la cérémonie de la Mémoire à Birkenau:

« Nous sommes responsables de l’avenir du monde. Chacun à notre niveau, nous nous devons d’empêcher que cela se reproduise. Nous n’héritons pas de la terre de nos ancêtres, nous l’empruntons à nos enfants .Nous sommes responsables du monde que nous laissons aux générations futures.  (…) Nous devons prendre conscience de nos faiblesses pour les connaître et les accepter, pour ne pas céder face à celles-ci en vivant avec nos côtés sombres, pour empêcher que l’histoire se répète, pour ne pas subir nos actes mais les choisir. Il faut qu’en revenant d’Auschwitz nous ayons pris conscience de toute la beauté qu’il y a en l’homme, que cet homme malgré ses faiblesses est capable de choses merveilleuses, et être porteur d’espérance et de joie.  (…) On doit se savoir faible pour porter ce message de vie que nous donnent tous ces témoignages. Ils nous disent de vivre. Ils nous demandent de vivre pour construire le monde de demain.      

 

Pour ce qui me concerne personnellement, l’un des défis de ma participation à ce « Train de la mémoire » était relatif à ma jeunesse dans le contexte de la fin de la deuxième guerre mondiale. Née dans la Pologne d’après guerre, je me souviens bien que l’horreur des camps nazis faisait partie intégrante de notre existence. Depuis le plus jeune âge, puis à l’école, à la bibliothèque, au cinéma et dans les cercles familiaux, Auschwitz était présent, comme le spectre du mal toujours vivant.

Sauf qu’on nous avait dit qu’à Auschwitz, c’était six millions de polonais qui avaient été exterminés ! Ce n’est que plusieurs années plus tard que j’ai découvert la vérité, au Yad Vashem, à Jérusalem. Certes, à l’origine, ce sont des polonais qui en ont été les premières victimes, mais ensuite ce sont des gens de toute l’Europe, principalement des juifs, mais aussi des tziganes, qui y furent conduits et exterminés.

La grande réalité était que les nazis avaient choisi la terre de Pologne, ma patrie natale, pour la marquer d’une façon indélébile, comme au fer rouge, par l’extermination des Juifs. Et cette stigmatisation a eu un impact considérable sur la conscience collective de la première génération née après la guerre, ma génération.  Certes, la guerre était finie, la Pologne se reconstruisait, mais nous avons tous grandi avec cette ombre effrayante de la guerre et des camps de concentration.

 

Les jeunes que j’ai côtoyé dans le train de la mémoire, n’avaient pas le même bagage que moi. Ils n’ont pas vécu comme ma génération les suites d’une guerre et ses conséquences, et n’ont pu percevoir cette sombre page de l’histoire de l’humanité qu’au travers des récits, et des évocations.

Pourtant, pour eux autant que pour moi, ce voyage pouvait, et devait être l’occasion d’une expérience déterminante, à la manière du « Va vers toi-même » (8)   d’Abraham.

 

 

Elzbieta AMSLER-TWAROWSKA

Versailles février 2005

 

Notes:

(1) - Le sanctuaire consacré à la Vierge Noire, très traditionnel et important pour la population polonaise depuis le 16°siècle.

(2) Mot allemand composé de deux parties : Birké -  bouleau ; et Nau - la prairie. Ce mot signifie : « la prairie des bouleaux ».

(3) QADDISH : C’est une des prières les plus connues de la liturgie juive. A cause de la beauté du texte et de son caractère universaliste qui témoigne de la mission  d’Israël parmi les nations, on a pris l’habitude de le réciter après chaque partie de la prière communautaire.  Mais le QADDISH est surtout connu aujourd’hui sous le nom de  »Qaddish des orphelins » , c’est à dire comme prière auprès des morts. Si le défunt ne peut plus sanctifier le Nom de Dieu sur la terre, quelqu’un des siens le fera encore après lui. 

(4)   Citation d’un article  "Mémoire et conscience"  de Bernard KELLER, dans la revue Unité des Chrétiens, N° 81, janvier 1991.

(5)   Un prêtre-ami, travaillant pour le dialogue entre les juifs et les chrétiens racontait, que lors de son voyage récent en Pologne il a vu, en plein milieu de la Place du Marche à Cracovie une femme, qui, les mains pleines de tracts d’agitation politique, criait à tue tête :  Il faut tuer tous les juifs de Cracovie !!  Mais apparemment personne dans la foule ne s’est joint à cette femme pour aller se précipiter sur tous les juifs de la ville, comme lors d’une fameuse Nuit de Cristal …Le terrain aurait-il  changé dans la Pologne d’aujourd’hui ? 

(6)¨ historien britannique (1889-1975), L’auteur d’ouvrages sur les civilisations, dont il a établi une théorie cyclique. Dans ce cadre il a décrété que le peuple juif était un « fossile », voyant dans la renaissance d’Israël une anomalie.

(7)  La ministre israélienne de l’éducation nationale. Citation, traduite de l’hébreu par Emmanuel Navon, extrait de l’article « Israël : ma part de vérité » paru dans le journal « La Croix »  en décembre 2004.

(8)  « Va vers toi-même » est une des nuances possibles du verset de Genèse 12: 1, rendu habituellement par une formule telle que : « Va, quitte ton pays, va vers le lieu … »

 

 

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