Chrétiens et Juifs, ... des amis !

Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

 

Jusqu'où le judaïsme peut-il aller
dans son rapport à Jésus ?

Conférence donnée par le rabbin Philippe Haddad   lors de l’AssembléeGénérale de l’Association CŒUR le 17 avril 2005 

(texte paru dans Yerushalaim n°40)

Des conditions psychologiques nécessaires au débat : 

On attribue à Salomon les paroles suivantes, paroles devenues proverbiales : (Ecclésiaste III, 7 et 8)

« Un temps pour déchirer, et un temps pour coudre;

Un temps pour se taire, et un temps pour parler;

Un temps pour aimer, et un temps pour haïr;

Un temps pour la guerre, et un temps pour la paix. »

 

Je me suis demandé pourquoi la troisième strophe se terminait par une information négative (haïr), alors que les autres dernières affirmations semblaient positives ? Je dis bien « semblait », car peut-être que « se taire » est préférable à « parler », puisque « la parole est d'argent, et le silence d'or » ? Mais j'ai pensé « parler » synonyme de dialoguer.

D'un côté, donc, nous aurions eu : « déchirer, se taire, haïr et guerre » ; de l'autre : « coudre, parler, aimer, paix ».

Avant de proposer ma réponse, je me sens obligé de faire un détour par la psychologie. Je suis obligé de poser un préalable pour s'entendre, aussi bien au sens hébraïque que français du terme : s'entendre par l'audition et s'entendre par l'esprit.

Ce préalable psychologique est le suivant : on ne peut aborder ce type de sujet « Jusqu'où le judaïsme peut-il aller dans son rapport à Jésus ? », entre Juifs et chrétiens, que si l'on a admis le débat au plan intellectuel et amical, les deux termes étant nécessaires. Par-là, je veux, tout de go, exclure, autant que faire se peut, tout le côté passionnel de l'affaire.

Car il demeure incontestable que toute religion invite à investir une part importante de notre affect. Ainsi la Torah appelle-t-elle au « service du cœur », et le chrétien parle de la foi, en y mettant tout son cœur. Or, toute affectivité demeure exigeante, jalouse, méfiante à la perte de ce qui alimente sa propre réalité. L'affectif se nourrit d'un lien avec autre que soi, que l'on considère comme à soi, comme soi.

Dans notre cas de figure, l'affect juif ou l'affect chrétien, s'il n'est pas près à une remise en cause de sa « vérité », risque de réagir violemment, la violence remplissant le vide de la perte. La réaction émotionnelle traduira la défense du Juif et du Chrétien se sentant agressé dans leur certitude, c'est-à-dire dans leur grille de lecture du monde.

Cette réaction émotionnelle est d'autant plus forte entre le Juif et le Chrétien, que la relation entre la Synagogue et l'Eglise n'a jamais été neutre.  Historiquement, la Synagogue a combattu ses premiers dissidents christianisant, avant que l'Eglise, héritière de l'empire de Constantin, ne règle ses comptes avec une Synagogue dite « aveugle ».

Cette relation n'est pas neutre, pour plusieurs raisons : à cause des sources hébraïques qui alimentent deux fois différentes ; à cause du Jésus juif qui a tenu un certain discours (qui sera notre sujet) ; à cause d'un schisme entre Pharisiens et judéo-chrétiens dans l'interprétation des Textes ; à cause du rapport entre la Loi et la Foi (et du flou qui pèse sur leur définition); à cause de la manière dont les Evangiles parlent des Juifs, des Pharisiens et des scribes ; à cause de ce qu'une tradition populaire juive a véhiculé concernant la naissance et la vie de Jésus ; à cause de la mémoire juive durant 2000 ; à cause d'une Croix qui restait la seule alternative à la mort.

Mais aussi, à cause de l'attitude de certains chrétiens, catholiques ou protestants exemplaires d'humanité et de courage durant le seconde guerre ; à cause de la prise de conscience chrétienne, après la Shoah, de l'enseignement du mépris ; à cause de l'ébranlement de la conscience chrétienne après Vatican II, et l'élan fraternel qui a suivi ; à cause d'un certain regard de l'Eglise face à l'Etat d'Israël et du conflit israélo-palestinien. J'ajouterai à cause de l'action de Jean-Paul II, dans le dialogue judéo-chrétien Et à cause d'autres facteurs, que je n'ai pas cités.

Toute cette longue histoire est complexe, comme on parle de la complexité d'un corps chimique. Cette complexité induit que l'indifférence semble impossible, il resterait la haine ou l'amour.

Et pourtant pour que le débat soit sain(t), il paraît évident que l'affect devrait être mis de côté, contre une approche plus raisonnée de la question. Ici, le plan intellectuel ne bannit pas le plan de la foi. Nous avons souvent affirmé que la vérité d'une religion est son existence même. Cela signifie que le respect de l'Autre commence par la reconnaissance de ce que l'Autre dit de lui, tant que ce qu'il dit ne nie pas ma propre existence.

Le fait, par exemple, que je ne partage pas la croyance bouddhiste dans la réincarnation, ne change rien au fait qu'objectivement un bouddhiste s'affirme réincarné. Le fanatisme commencerait par cette négation de la manière dont chacun se définit.

« Un temps pour aimer et un temps pour haïr » pourrait signifier alors, un temps pour l'amour de soi, l'amour de sa propre vérité, et un temps pour haïr cette manière d'être, égocentrique et narcissique. Haïr les temps de haines, pour aimer les temps de dialogue.

 

De quel judaïsme parle-t-on :

Ceci posé, je voudrais revenir sur les termes de mon titre : « Jusqu'où le judaïsme peut-il aller dans son rapport à Jésus ? »

Avant de parler de Jésus, il me faut dire qu'est-ce que j'entends par Judaïsme ?

Vous le savez sans doute, le judaïsme présente un visage pluriel, cela ne date pas d'aujourd'hui. Déjà entre Joseph et ses frères il existait des tensions. A la mort de Salomon, son royaume se déchira en deux, le royaume du Nord (Israël ou Ephraïm) et le royaume du sud (Juda).

A l'époque de Jésus, et selon les témoignages fiables de Flavius Josèphe, le judaïsme présentait plusieurs tendances, franchement opposées : Les Saducéens (la bourgeoisie sacerdotale qui collaborait avec les Romains), les Pharisiens (les rabbins issus, le plus souvent, du peuple), les Esséniens (qui vivaient, près de la mer morte, une vie ascétique). On peut ajouter les Baptistes, et d'autres mouvances plus minoritaires.

Même au sein du judaïsme pharisien, les écoles étaient nombreuses et opposées (Hillel et Chamaï, Rabbi Aquiba et Rabbi Ishmaël, etc.). Tout ceci pour rappeler que de tout temps, le peuple juif a connu des tensions entre assimilation et fidélité à l'alliance du Sinaï, et entre différentes interprétations de la Torah.

Il me faut situer mon point judaïque. Je me référerai à celui des Pharisiens. Pourquoi ? Car il fut au final, le judaïsme, pendant près de 2000, et il se poursuit toujours. Ce judaïsme pharisien, qui est devenu le judaïsme tout court, a été celui des synagogues, des maisons d'étude, de la pratique des commandements (mitsvoth), celui qui se référait au Talmud, au Midrash, voire à la Kabbale, pour établir sa relation à Dieu.

Ce judaïsme pharisien a été remis en cause après l'Emancipation des Juifs à la fin du XVIIème siècle jusqu'au XXème. D'autres mouvances sont apparues, plus libérales, ou tentant de repenser la halakha (le rite) selon les nouvelles sociologiques, mais au fond, il s'agissait d'un débat interne sur la place des mitsvoth dans la société moderne.

Certes, il existe aussi un judaïsme laïc, qui s'est identifié avec le sionisme ou avec un choix de sécularisation, mais ce judaïsme est critique à l'égard de toute religion.

Bref ! Ce sera à l'aune du judaïsme pharisien ou rabbinique, celui de la halakha qui pose en préalable, selon le langage talmudique, l'acception de la royauté divine (ol malkhouth chamayim) et l'acception du joug des mitsvoth, que je me référerai.

 

De quel Jésus parle-t-on ? :

Venons-en à Jésus ! Quand je dis « Jésus », j'exclus par-là, - car ce serait un autre exposé - ce qu'en a dit ou en a fait l'Eglise, dans sa foi au Christ, mort et ressuscité.

J'exclus également ce que Paul en dira. Même si la question paulinienne touche davantage à un débat interne au judaïsme, qu'à une rupture, consommée plus tard. Je ne parlerai même pas du Jésus présenté de manière typologique, à la faveur des versets de la première Alliance qui justifieraient sa venue et la vérité de sa divinité. Non, tout ceci nous amènerait encore, à fouler les terres théologiques, d'où jailliraient les fruits d'un désaccord.

Mais, demandera-t-on, par ces séries d'exclusions qui sont autant d'élagage du texte évangélique, que reste-t-il ?

Il reste un récit cohérent : L'histoire de Yéoshoua fils de Yossef et de Myriam, qui deviendra Rabbi Yéoshoua. Ainsi, quand je dis « Jésus » je veux dire, exclusivement, le Jésus historique, en refusant d'emblée la thèse que Jésus n'a pas existé. D'ailleurs, le judaïsme pharisien, qui est ma référence, n'a jamais mis en cause sa réalité. Nous découvrons, dans un instant, un texte du Talmud.. Il existe aussi une source dans Flavius Josèphe.

Nous nous attacherons donc au Jésus des Évangiles, celui qui a transmis un message à une multitude de Judéens (NB : C'est une habitude talmudique de nommer une foule, « peuple », par exemple traité Bérakhoth 27b ) en général et, plus particulièrement, à douze disciples, dont quatre ont laissé des témoignages écrits : Mathieu, Marc, Luc et Jean. Je laisse de coté Da Vinci Code ... !!!

Par rapport à cette historicité, je poserai deux remarques :

Il existe un décalage entre les faits et leurs consignations par écrit ( NB : Père Jean Dujardin L'Eglise catholique et le peuple juif. § La séparation p. 124. DDB).

1.                       la rédaction des Actes, par exemple, se situent vers 80.

2   Les Évangiles présentent un côté ambigu contre les Juifs, et franchement polémiste contre un judaïsme spécifique, celui des Scribes et des Pharisiens.

Ceci s'explique historiquement : le christianisme se construit par une lente séparation, le temps que la tempête de la révolte contre Rome s'apaise et que les communautés judéo-chrétiennes, puis chrétiennes se forment.

Quelle valeur accorder, alors, à cette historicité ? C'est là une grande question, car les Évangiles, comme la Torah, se servent de l'Histoire pour souligner une vérité religieuse, la vérité du message christique (et non une vérité historiosophique).

Des variations apparaissent, que les premiers théologiens ont certainement constaté, mais le signifiant étant plus important que le signifié, les textes sont restés en l'état.

Ce qui importait était le caractère fondateur de la nouvelle religion qui, tout en s'abreuvant des textes bibliques, offrait une nouvelle interprétation, fondée sur une lecture typologique. Il s'agissait de justifier non seulement le message de Jésus, mais également son statut de ressuscité d'entre les morts.

Dès lors, il fallait authentifier la Bible, et simultanément disqualifier ceux qui s'en réclamaient et qui l'interprétaient selon une autre approche, depuis au moins le retour de Babylonie, soit cinq siècles avant la naissance de Jésus. En fait, prendre le livre, sans le porte-livre !

Voilà pourquoi je pose que les Évangiles possèdent un côté polémique. Il faut relire l'antijudaïsme des Pères de l'Eglise, malheureusement, pour s'en apercevoir.

Ce côté polémiste est aujourd'hui reconnu par des penseurs chrétiens, catholiques et protestants (pas à ma connaissance dans l'Eglise orthodoxe).

Aussi, les membres de la Synagogue (quand ils s'intéressent à la question du dialogue judéo-chrétien) ne peuvent qu'être sensibles aux efforts déployés par les théologiens modernes, ou les fidèles de base, pour remettre en cause l'antijudaïsme de certains passages. (Par exemple, le Père Yves Simoens Selon Jean, Institut d'Etudes Théologiques. Bruxelles, qui propose une nouvelle interprétation de Jean, dans son rapport aux Juifs.

Cela souligne que des penseurs de l'Église ont constaté non seulement les graves dérives de l'enseignement du mépris, selon Jules Isaac, mais surtout que ces propos n'avaient rien à voir avec le message originel de Jésus. Comment situer les Croisades ou l'Inquisition dans le discours de Jésus, voire dans celui de Paul ?

Pour reprendre une dialectique connue, je dirai que le chrétien depuis la Shoah et Vatican II, en lisant ses propres textes fondateurs est invité à opérer le clivage entre la lettre et l'esprit.

L'esprit serait ici le message « historique » de Jésus, avant toute théologie et toute polémique.

Par honnêteté intellectuelle (et pour reprendre la parabole de la poutre et de la paille), nous interrogerons un judaïsme, lui aussi, débarrassé de tout esprit polémique, de toute agressivité ; comme si Jésus redevenait notre contemporain, ou que nous devenions le sien, c'est-à-dire sans l'épaisseur trouble de l'Histoire. Cf. Géza Vermes L'évangile des origines. Bayard..

La réponse du Talmud :

En fait, nous trouvons une réponse dans le Talmud, j'entends dans ces versions non censurées par l'Eglise du Moyen-Âge. Je m'appuierai sur une conférence de Dan Jaffé, paru dans la revue Pardess Nº 35. In Press 2003.

Il rappelle, tout d'abord, que les textes implicites ou explicites relatifs aux chrétiens sont assez nombreux. Par contre les textes mentionnant clairement Yéshou Hanotsri sont rares. Pour plusieurs raisons, parce que le Talmud ne mentionne les faits ou les personnages historiques que pour justifier une halakha, une pensée ou une conduite pieuse. De plus, il est probable que dans l'effervescence religieuse et politique qui précéda la destruction de Jérusalem, Jésus ou l'affaire Jésus soit au final passé inaperçu.

Le passage dont il est question se trouve dans les anciennes versions du Talmud, non censurées, traité Sanhédrin 107b, que l'on retrouve avec quelques variantes dans le traité Sotah 47a.

Je cite :

« Nos maîtres ont enseigné : Que toujours, ta main gauche repousse et ta main droite rapproche. Pas comme Elisha qui repoussa Géhazi des deux mains, ni comme Yéoshoua ben Pérahya qui a repoussé Yéshou Hanotsri, des deux mains.»

Après un développement concernant la relation entre Elisha et son serviteur Géhazi, le texte poursuit :

« Que se passa-t-il avec Yéoshoua ben Pérahya ? Lorsque le roi Yannaï (Alexandre Jannée) assassina les rabbins, Yéoshoua ben Pérahyah et Yéshou Hanotsri (Jésus le Nazaréen) s'enfuirent à Alexandrie en Égypte. » Quand la paix fut rétablie, Shimon ben Shétah lui envoya un message pour revenir.

«Ils retournèrent donc et pénétrèrent dans une auberge, où ils furent reçus avec beaucoup d'égards. Yéoshoua ben Pérahya déclara : Comme cette auberge est belle ! Yéshou répondit : Ses yeux sont ronds (ils ont mauvaise apparence). Il lui dit : Méchant, c'est de cela dont tu t'occupes. (Ambiguïté entre « auberge » et « aubergiste ».) Yéoshoua ben Pérahyah sortit 400 trompettes et l'excommunia. 

Yéshou revint vers lui plusieurs fois, lui demandant « reprends-moi », mais le Rabbi n'y prêtait aucune attention.

Un jour, alors que rabbi Yéoshoua ben Pérahyah récitait le Shéma Israël, Yéshou vint devant lui. Yéoshoua ben Pérahyah voulut l'accepter et lui fit un signe de la main. Yéshou pensa qu'il était encore repoussé. Il sortit dressa une brique et se prosterna devant elle. Un maître enseigne : Jésus pratiqua la sorcellerie, il séduit et fourvoya Israël.»

On comprend pourquoi ce texte fut censuré … (NDLR : par l’Eglise !)

Dans la version du Talmud de Jérusalem, Haguiga II, 2, il est question, non de Yéoshoua ben Pérahya, mais de son contemporain Yéhouda ben Tabaï. S'il est toujours question d'une aubergiste qu'un disciple aurait remarqué, le nom de ce disciple n'est pas mentionné.

Sans entrer dans tous les détails de la critique historique de ce texte, qui possède un caractère ouvertement polémiste, je retiendrai deux remarques :

· Premièrement : Le nom Yéshou, on le devine, n'est pas d'origine juive, on sent qu'il s'agit d'une transcription de Jésus. Cela nous donne une clef d'interprétation intéressante.

· Deuxièmement, le texte présente un anachronisme manifeste, puisque le récit se déroule à l'époque d'Alexandre Jannée qui vécut un siècle avant l'ère chrétienne. De même rabbi Yéoshoua ben Pérahya ou rabbi Yéhouda ben Tabaï.

Ce dernier point prouverait la thèse d'une motivation idéologique contre l'Eglise naissante.

Voici la thèse la plus probable : Du fait de l'antériorité du Talmud de Jérusalem, le Talmud de Babylone aurait repris à son compte le récit du traité Haguiga, et aurait donné comme nom au disciple, celui de Jésus de Nazareth, dans un temps de conflit entre Synagogue et Eglise. Et pour bien noircir le tableau, un maître aurait conclu que Jésus pratiqua la sorcellerie et fit fauter Israël. (Au Moyen-Âge circula un livre en hébreu Toldoth Yéshou qui développait la thèse que Jésus fut un enfant adultérin que Marie conçut avec un légionnaire romain. S'étant emparé des secrets du Nom divin, il réussit à réaliser des miracles. Ce livre, pur produit de l'imagination de son auteur, constituait une réponse à l'antijudaïsme ambiant

On sait qu'au début de l'ère chrétienne, une bénédiction fut composée contre délateurs et les dissidents : il s'agit de la dix-neuvième bénédiction de la Amida, contre les minim. Les spécialistes sont d'accord pour considérer que ces minim étaient autant les délateurs que ceux qui christianisaient.

Bref ! Dans tout cela, il n'est pas question du vrai Jésus, le rabbi Yéoshoua de Galilée. Tout ce climat de suspicion, puis de haine réciproque, a totalement faussé tout regard objectif sur Jésus et sur son message. Enveloppé, de plus en plus, de la figure messianique, puis devenant le fils de Dieu, au sein d'un monothéisme trinitaire, les rabbins rejetèrent en bloc, tout ce qui provenait du christianisme. Et quand l'Eglise devint hégémonique et ouvertement antijudaïque, la rupture fut totalement consommée.

Dans certains milieux religieux, Noël devenait l'équivalent du 9 av, jour commémoratif de la destruction des deux Temples.

Finalement, l'Eglise prit le Jésus théologique, et la Synagogue ne voulut plus jamais entendre parler de l'un des siens.

Il fallut l'ébranlement de la Shoah, la grâce de Vatican II, pour pouvoir envisager, enfin, un dialogue serein, respectueux et fécond.

Aussi est-il possible aujourd'hui d'aborder, à défaut des questions qui fâchent, des questions qui dérangent. Cela est d'autant plus envisageable que du côté chrétien comme du côté juif, depuis quelques années, nous assistons à l'émergence d'un discours critique à l'égard de nos institutions et de nos lectures partisanes et idéologiques. Voilà pourquoi aujourd'hui, un Juif peut aborder la question que nous posons aujourd'hui dans une atmosphère aussi conviviale. Et cela demeure inestimable !

 

Que peut dire le judaïsme par rapport à la vie de Jésus?

Que découvre un Juif en lisant les Evangiles ? C'est-à-dire le Juif qui a décidé que le dialogue judéo-chrétien constituait un axe important de sa réflexion religieuse et existentielle ? Je dirai qu'une fois élaguer le côté polémique, et après avoir poser les bémols à la clef, il reste : une naissance, une vie, des miracles, un martyr, une résurrection et, au final, un message. Je voudrais, de façon non exhaustive, car il nous faudrait commencer ad hoc un séminaire sur chaque point, analyser avec mes lunettes juives ces 6 points. Je ne développerai pas toutes mes idées, mais je laisserai un temps aux questions pour proposer des éclaircissements.

 

La naissance  de Jésus :

Il est communément admis dans la foi chrétienne, en s'appuyant sur le premier chapitre de Mathieu, que Jésus a été conçu par l'action directe de Dieu (du saint Esprit) sur Marie (Myriam), sans la semence de Joseph (Yossef). Je ne cache pas que cela constitue une difficulté pour la conscience juive, héritière de la conscience hébraïque. Dieu mettrait au monde son fils, son bébé, utilisant la matrice d'une femme ? Dieu et Marie, sans Joseph ? Difficile à admettre !

Bien sûr, « y a-t-il quelque chose d'impossible à l'Eternel ? » déclare l'ange à Abraham, quand Sarah rit. ( Gn. XVIII, 14.) Mais la mémoire juive, avant Jésus, ne connaît que des stérilités résorbées, des matrices ouvertes, après fermeture. ( Gn. XX, 18 ou XXIX, 31 ou I Sam. I, 5. )

Sur ce type de question, Maïmonide opposera l'impossibilité d'essence à l'impossibilité accidentelle. (Guide des égarés III, 15.)

« L'impossible possède une nature stable.... Dieu ne peut appeler à l'existence Son semblable, de même Il ne peut se rendre inexistant, se corporifier ou se transformer.... comme il est du domaine de l'impossible de produire un carré dont la diagonale serait égale au côté. »

Maïmonide développe peut-être ici une thèse polémiste à l'égard du christianisme. Mais rien n'oblige à être maïmonidien.

Reste un adage talmudique, dont voici la formule : « Trois associés pour l'homme : le père, la mère et le Saint, bénit soit-Il. » (Traité Kiddoushin 30b) Les parents donnent les organes, et Dieu l'âme et la physionomie du visage.

Il m'est difficile d'affirmer que cette formule se veut pas non plus polémique par rapport au christianisme, mais je remarque que le terme choutafim (sing. choutaf = associé) sera utilisé par les rabbins pour désigner la Trinité (chitouf).

Un enfant se fait à trois, dans l'amour réciproque de l'homme et de la femme, et sous le regard d'amour de Dieu. Alors, et alors seulement, chaque enfant du monde est fils et fille de Dieu, comme chaque peuple l'est également. (Ex. IV, 22 : « Mon fils, mon premier-né, Israël. » Si Israël est l'aîné, les autres nations sont donc les enfants de Dieu.

J'ajouterai que la notion de Création et d'Alliance (Bérith) induit, dans la tradition exégétique, la rupture radicale entre Dieu et le monde. Dieu n'est pas le monde, même s'Il en reste la source vivifiante.

 

La vie de Jésus :

La vie de Jésus constitue l'aspect le plus simple pour un regard juif. Sur ce point là, le consensus pourrait se faire entre toutes les tendances du judaïsme, sauf à être intellectuellement malhonnête. Jésus a été un Juif, parmi les Juifs. Pour reprendre la formule de Shlomo Malka, il suffit que Jésus soit « rendu aux siens. » D'ailleurs, le consensus ne sera pas seulement judaïque, l'Eglise reconnaîtra qu'au mystère de l'incarnation s'ajoute le mystère de l'incarnation dans le corps d'un enfant d'Israël. Jacques Maritain Le mystère d'Israël. Ed. DDB

Dans les faits, tout, dans la vie de Jésus, témoigne de sa judéité. S'il est né le 25 décembre, alors la circoncision, l'alliance d'Abraham, eut lieu 8 jours plus tard soit le 1er janvier. Nos anciens calendriers le rappelaient encore, avant que le Jour de l'An et ses festivités prennent le dessus, avant que le dimanche ne soit le jour de Conforama et de Darty. Heureusement l'association Cœur sauve la mise !

Et sans aucun doute, le jour de sa circoncision, il reçut son prénom hébraïque, selon la vieille tradition d'Israël, et ces parents le nommèrent Yéoshoua, Josué, de la racine « Sauver ».

Très tôt, Yéoshoua, allias Jésus, comprend qu'au-dessus du père de chair, se trouve son Père céleste. N'est-ce ce Père que, plus tard, il invoquera quand ses disciples lui demanderont de leur apprendre à prier. Ce « Notre père qui êtes aux Cieux », ce avinou chébachamayim, deviendra avi « mon père ». Je crois qu'il faudra attendre le rabbi Nahman de Braslaw, un maître hassidique du XVIIIème, pour entendre cette même intimité. Il faut cependant noter que dans le Midrash, notamment un Midrash tardif Tana Débé Eliahou, nous trouvons la formule avi chébachamayim. (La formule se trouve soit en introduction de prière, soit en reconnaissance de son autorité législative. Par exemple Tana Débé Eliahou XVII, 2 : « Mon Père qui es aux Cieux, que Ton grand nom soit béni pour ce monde et pour l'éternité, et que Tu tires satisfaction de Ton peuple Israël, dans tous les lieux où il se trouve. » -

Dans le Sifra sur Lévitique, péricope Kédoshim XX, 26 : « Rabban Shimon ben Gamliel enseigne : un homme ne doit pas dire : je n'aime pas le porc, mais : j'en mangerai bien, mais mon Père qui est aux Cieux me l'a interdit. »)

Ce jeune Yéoshoua préfère la présence des sages que la compagnie de ses parents, quand ces derniers le cherchent, il le retrouve au Temple, en train d'étudier.

Dans les synagogues de Nazareth, Jésus lit la Torah et la Haftara (texte des Prophètes), et les traduit de l'hébreu en araméen, et il les commente, selon l'usage de l'époque. Mais déjà la traduction sort de la littéralité. Nous sommes au temps du Midrash, l'allégorie se conjugue avec la parabole, le narratif avec le proverbe. Et dans ce domaine Jésus excelle. Il développe sa propre herméneutique, ce que l'on appelle en hébreu rabbinique, une chita, une ligne de pensée.

Pour Jésus, le culte de Dieu traduit la sincérité intérieure, la foi du cœur, sans jamais nier les mitsvoth, « Je ne suis pas venu abolir un iota de la Torah » affirmera -t-il, mais « l'accomplir ». Mathieu V, 17 et ss. Pour une oreille juive, cet « accomplissement » signifie accomplissement des mitsvoth. Jésus reste un homme de la halakha, un homme du chemin. Peut-être est-ce aussi ainsi qu'il faut entendre « je suis le chemin » ?

 

Les miracles de Jésus :

Cette vie publique, si courte mais si riche, sera marquée par le miracle. L'occasion nous est offerte d'exprimer la conception juive sur le sujet.

Parmi les précurseurs de Jésus, nous pensons de suite à Elie (Eliahou) et Elisée (Elicha), le maître et le disciple, mentionnés dans le second livre des Rois. Voilà en effet des hommes de Dieu qui côtoient le surnaturel selon leur bon vouloir. Elie arrête la pluie et la rosée pendant trois ans ; il se fait nourrir par des corbeaux, il remplit miraculeusement la cruche vide d'une pauvre veuve ; il rend à la vie à un enfant mort, il fait descendre le feu du ciel, il ouvre les eaux du Jourdain avec son manteau et disparaît dans un char de feu.

Quant à son disciple, il reproduit presque les mêmes prodiges avec la même assurance. Ces récits font exception dans la Bible, surprennent presque.

Les patriarches et les matriarches tout d'abord ne connaissent pour tout miracle que la naissance d'enfants, après une longue épreuve d'attente dans la foi. Moïse n'intervient que sur le commandement divin afin de sauver Israël de l'anéantissement de l'Egypte ou des dangers du désert, et pour prouver aux plus récalcitrants la présence de Dieu au milieu du peuple. D'une certaine manière, il s'agit de la reproduction du miracle de la naissance, ici du « fils aîné de Dieu ».

Avec Elie et Elisée, le miracle prend, en plus, une fonction démonstrative, une valeur pragmatique : venir au secours de tel ou tel individu touché dans ses biens ou dans sa chair. Certes, si au plan de la foi, Dieu peut tout réaliser, dans l'ordre du possible Comme l'a montré Maïmonide dans son Guide des égarés III, 15 : « L'impossible possède une nature stable, et Dieu ne pourra par exemple créer un carré dont la diagonale serait égale au côté. », le judaïsme s'interroge sur le rapport entre miracle et liberté. En d'autres termes, dans quelle mesure Dieu peut-Il sortir de son Shabbath originel, briser les lois de la nature imposées au Commencement, pour interférer dans la vie de ses créatures. Le miracle de la maintenance du monde s'oppose à l'irruption subite de Dieu. Si Dieu est trop présent, quelle place pour l'homme ?

Pour illustrer notre propos écoutons ce texte du Talmud Traité - Cessation - Shabbath 53b :

« Un homme perdit sa femme qui lui laissa un bébé. N'ayant de quoi payer une nourrice, une poitrine de lait lui poussa, et il allaita le bébé. « Comme cet homme est grand, pour qu'un tel miracle advint ! » déclare rabbi Yossef. « Non, répond Abayé, que cet homme est petit pour que l'ordre de la nature fut changé pour lui ! » Et Rachi de commenter la dernière opinion : « Cet homme n'a pas mérité que les portes de la subsistance lui soit ouverte. » Ainsi, le miracle ne doit pas a priori perturbé l'ordre naturel. Et même si le miracle intervient, il doit laisser les athées respirer.

Tel est le thème sous-jacent au livre de l'Exode. Ici, le Pharaon est invité à faire l'effort de comprendre qu'il existe un maître de la nature, car à aucun moment, l'Eternel ne changera le cœur du souverain pour en faire un croyant authentique.

De plus, le miracle ne sera jamais une démonstration mathématique incontestable. Cela se déduit de la parole exprimée à Moïse : « Et s'ils ne te croient pas, et s'ils n'écoutent pas le premier signe, ils croiront dans le dernier signe » (Ex. IV, 30). Il existe de vrais miracles qui n'ont aucun effet ! De même le prophète, qui révèle quelques prodiges, est disqualifié s'il appelle à servir d'autres dieux (Deut. XIII).

Maïmonide, qui s'efforça toujours d'écarter le croyant de la conscience magique, exprime cette grande idée : « Israël (authentique) n'a pas eu confiance en Moïse notre maître à cause des signes qu'il accomplit, car celui dont la confiance en Dieu est déterminée par des signes, possède un cœur déficient, le signe pouvant être un sortilège ou de la magie. C'est pourquoi, les miracles accomplis dans le désert étaient nécessaires pour eux-mêmes et non pour authentifier la prophétie. » (Michné Torah, chap. Fondements de la Torah VIII, 1.)

Dans son Guide des égarés, MaImonide enseigne : « « Tous les miracles ne sont vrais que pour ceux qui les ont vécus ; cependant plus tard, leur souvenir devient un récit, que l'auditeur pourra tout à fait nier. » . Guide des égarés III, 50) Je ne sais quel écho un tel propos aura dans une oreille chrétienne ?

Quoi qu'il en soit, appliquée à Jésus, cette approche pourrait ainsi s'entendre : Il s'agit à travers le miracle de rapprocher le cœur des fidèles de Dieu. Remarquons que Jésus ne réalise de prodiges que pour ceux qui sont prêts à les recevoir. Ni le grand prêtre, ni Hérode, ni les Romains ne verront le moindre signe !

Jésus serait le maître transparent qui renverrait à la foi en Dieu. « Car qui me voit, voit le Père. »

 

Le martyr de Jésus :

La fin de Jésus est-elle une tragédie ou porte-t-elle après coup le signe de l'espérance absolue ? Les Croix des églises doivent-elles porter un corps sanguinolent ou être vidé de sa victime, puisque Jésus est vivant parmi les vivants ? Et dès lors, pourquoi la Croix ? Le judaïsme a cru entrevoir dans le martyr et la souffrance du Christ, une sorte de propension chrétienne à la douleur, dont le film de Mel Gibson traduirait l'expression maximale du masochisme.

Parfois la communauté juive est agacée de ce sentimentalisme qui donne raison automatiquement au plus souffrant. Les Palestiniens ont 100% raison puisque Israël demeure 100% le plus fort. Il suffirait d'être victime, de se revendiquer victime pour posséder tous les droits, et surtout se décharger de tout devoir et de tout effort. Je ne suis pas un inconditionnel aveugle de la politique israélienne ou du sionisme religieux, mais les 100% contre les 0% me disent que la malhonnêteté s'est glissée derrière les chiffres. Cette malhonnêteté se nomme antisémitisme.

Pour autant, le Juif ne peut être indifférent au message de la Passion : Jésus souffre la souffrance de l'humanité. Sa Croix traduit le cri de douleur de tous les suppliciés, de tous les torturés, de tous les laissés pour compte. Jésus récapitulerait dans sa crucifixion la barbarie humaine. J'entends parfaitement cela, surtout lorsque le chrétien, qui vit dans sa foi cette passion christique, devient responsable de la souffrance d'autrui. Je pense en particulier à ces catholiques et à ces protestants qui pendant la guerre ont sauvé des Juifs, pour décharger ces Juifs de leur croix, de leur mauvaise étoile ; et surtout sans le moindre de désir de conversion.

Je comprends que l'Eglise s'interroge sur Auschwitz, dans la continuité du Golgotha, puisque l'Evangile devient la clef de lecture du monde. Pour autant, le judaïsme revendiquera sa mémoire pour elle-même, et ne pourra accepter de donner une quelconque valeur salvatrice à l'horreur absolue.

Par rapport à Jésus, le judaïsme prend acte de sa souffrance comme les milliers de crucifiés et de martyrs d'Israël, rabbi Aquiba, Rabbi Téradion et d'autres, mise à mort par les Romains.

 

La résurrection de Jésus :

Jésus est-il ressuscité ? Est-ce un acte de foi ou un fait réel ? Dans l'hypothèse où le fait serait avéré, cela changerait-il quelque chose à la foi juive ? Cela induirait-il la fin du judaïsme, la métamorphose de la vieille religion en la nouvelle, le passage de l'alliance dans la chair à l'alliance dans la foi ?

A la lecture des textes, il me semble que la résurrection de Jésus poserait moins de problème à la conscience juive qu'une conception virginale.

Dans la Amida, cette prière récitée debout, pieds joint et à voix basse, se trouvent mentionnées 19 bénédictions ; la deuxième se nomme « bénédiction de puissance ». Nous y affirmons que Dieu est le maître de la nature : Il guérit les malades, Il redresse ceux qui sont courbés, Il fait souffler le vent, tomber la pluie ou la rosée. Cette bénédiction s'achève ainsi : Béni sois-Tu Éternel méhayé hamétim. Cette expression méhayé hamétim est généralement traduite par « Tu fais revivre les morts ». 

Mais si je me réfère au livre de Néhémie (IX, I) nous lisons : « C'est Toi, seul, Éternel, qui as fait les cieux, les cieux des cieux et toute leur armée, la terre et tout ce qui est sur elle, les mers et tout ce qu'elles renferment. Véata méhayé eth koulam. »

Dans ce contexte, il ne s'agit pas de résurrection, mais de vie, de maintien de la vie.

Ainsi l'expression méhayé hamétim peut être traduite : « Tu fais revivre les morts » ou bien « Tu fais vivre les mortels ». On peut dire que pour le judaïsme, la vie, chaque respiration, chaque pulsation cardiaque, représente le miracle de l'existence, le triomphe de l'élan de vie sur la mort. La vie offerte la première fois et la résurrection participeraient du même mouvement divin. Ainsi le chapitre XXXVII d'Ezéchiel pourrait-il s'entendre au sens premier comme au sens allégorique.

Dans un autre registre, je vous citerai l'opinion de Maïmonide, à la lecture de Yéshayahou Leibowitz, pour vous montrer qu'il n'existe pas d'orthodoxie monolithique dans le judaïsme. Pour le médecin de Cordoue, la résurrection des morts signifierait la Téchouva, le repentir. En effet, il existe un texte du Talmud qui affirme (Traité Bérakhoth 18a et 18b.): « Les justes sont appelés vivants, même dans leur mort, et les méchants sont appelés morts, même dans leur vie ». La résurrection des morts serait le passage de la vie égocentrique à l'acceptation de la volonté divine.

Pourtant si nous nous référons à la Bible, nous avons des cas de résurrection physique. Je pense de nouveau aux prophètes miraculeux que sont Elie et Elisée, car tous les deux rendront l'âme à deux enfants morts. Je me placerai dans l'hypothèse où il ne s'agit pas d'un bouche-à-bouche, mais d'un véritable décès. Deux enfants vont donc ressusciter, vont revenir du royaume des morts. Cela est audible pour l'oreille juive. Que se passe-t-il quand on a connu une telle expérience de retour ? La tradition pharisienne, celle du Midrash va répondre. Les deux garçons deviendront prophète, l'un sera Jonas, l'autre Habacuc.

Jonas retiendra notre attention. Sa résurrection permettra de comprendre sa psychologie, l'affront qu'il lance à Dieu en fuyant Sa face. Il n'a pas peur de la mort. Dans le ventre du poisson, il revivra presque cette expérience ultime, mais au fond il comprendra que l'on ne peut échapper à Dieu, car Il est Dieu dans ce monde-ci et Il est Dieu dans l'autre monde.

Ecoutons le Midrash (Exode Rabba XXIX, 4) à propos du verset du Cantique des Cantiques : « Mon âme est sortie par sa parole : Au moment où Israël entendit la voix du Saint, béni soit-Il, leur âme s'envola. La Torah demanda miséricorde : Comment le monde se réjouirait-il, alors que tes enfants sont morts ? Immédiatement, Dieu les ressuscita. »

Alors Jésus ressuscité ? Le judaïsme pourrait répondre de deux manières.

·     Même dans l'hypothèse d'une résurrection, cela ne remettra pas en cause les obligations du Juif vis-à-vis de Dieu. Jésus, le ressuscité, lui rappellerait que près de Dieu, se trouve la vie, loin de Dieu, la mort.

·     L'autre réponse serait plus midrashique : la résurrection de Jésus - comme ceux que Jésus ressuscita - symboliserait la conversion à Dieu de l'humanité. Jésus ressuscite, car il a ressuscité des morts. En offrant ce don à ces disciples, il leur enseigne en fait à faire sortir les païens de leur paganisme. Ce serait le message ultime aux 70 nations qu'elles ne sont pas abandonnées, qu'elles participent de l'Alliance depuis Noé, qu'elles sont aimées par Dieu.

Au final, le judaïsme prendrait acte d'un fait ou d'une mémoire qui fonde la foi chrétienne, mais garderait précieusement le contenu de l'Alliance sinaïtique. Car la résurrection, elle-même ne vient pas abolir, mais accomplir.

 

La révélation d'Emmaüs :

Jésus apparaît à ses disciples sur la route d'Emmaüs. Il s'agit de la dernière leçon du maître, du Rabboni. Quelle est-elle cette leçon ? Un morceau de pain partagé. Telle est la leçon finale : apprenez à partager le pain. La leçon du partage, du pain, du ciel, de la terre reste « cruciale », elle reste la seule voix pour résoudre le conflit entre les hommes, entre tous les Caïn et les Abel de l'Histoire.

C'est peut-être cela le corps et le sang du Christ, non dans une lecture première qui dérange le Juif, mais bien dans celle du partage. Il reste signifiant que le dernier geste de Jésus avant sa mort se trouve être le premier après sa résurrection.

Que peut dire le judaïsme sur l'enseignement de Jésus ?

Je ne peux analyser toutes les paroles de Jésus. Mais de même que Hillel ou Rabbi Aquiba résumèrent toute la Torah en une formule, nous pourrions chercher la quintessence de l'enseignement de Jésus.

Le grand hiddoush de Jésus, à mes yeux, s'exprime dans le serment de la montagne. « On vous à dit... et moi je vous dit... ». Loin d'une réforme de la Torah, ce discours représente une exigence absolue qui engage Juifs et chrétiens à être à la hauteur d'une vocation spirituelle. Jamais Jésus ne se contente du moins, il appelle sans cesse au plus. Jésus n'accomplit rien pour personne, il invite chaque homme à se mettre en chemin, à assumer sa propre histoire devant Dieu et devant les hommes.

Certes la formule peut paraître égocentrique, le « Je » se conjugue-t-il avec l'humilité qui sied, a priori, avec le serviteur de Dieu ? Mais le judaïsme ne peut rechigner sur l'énoncé. Hillel, à la modestie légendaire, ne déclare-t-il pas : « Si je suis là, tout le monde est là ! » Ou bien : « Si je ne suis pas pour moi, qui sera pour moi. » Le « Je » peux définir la limite de sa propre conscience, et non la totalité de l'existant.

Jésus exprimerait ici ce qui constitue, à ses yeux, le chemin de la vie, de la lumière. Sa formule serait la déclinaison de « Ne lis pas ceci, mais lis cela », que l'on trouve dans le Talmud.

Un connaisseur de la Bible pourra, néanmoins, poser la question : mais où est-il enseigner « tu haïras tes ennemis ? ». Au contraire nous trouvons dans les Proverbes (XXIV, 17) : « Quand ton ennemi tombe, ne te réjouiras pas. »

La haine de l'ennemi ? Je suis parti de l'hypothèse, que Jésus, le Jésus historique connaissait la Bible. De deux choses l'une : Ou bien il s'agit là d'une formule polémique, mise dans la bouche de Jésus, pour mieux souligner l'originalité de son propos, ou bien, Jésus fait référence à des textes ou des faits précis.

Pour les textes, j'ai pensé aux Psaumes (CXXXIX, 21) : « Éternel, n'aurais-je pas de la haine pour ceux qui te haïssent, du mépris pour ceux qui s'élèvent contre Toi? » ou d'autres versets à caractère guerrier, ces versets si difficiles à prononcer pour une bouche chrétienne, à moins d'en donner une lecture spirituelle.

Un autre livre m'est venu à l'esprit, le livre de Jonas. Jonas occupe une place particulière dans la tradition chrétienne. C'est l'apôtre des nations, mais aussi l'anti-apôtre. Car Jonas ne veut pas aller à Ninive, et lorsque Dieu pardonne, le prophète se met en colère. Peut-être Jonas haïssait les Ninivites, comme aujourd'hui des Juifs haïssent les Arabes ou les Palestiniens. Se défendre, soit ! Mais pas en y perdant son âme.

Pour les faits, j'ai pensé à la situation historique de l'époque. La Judée est dominée par les Romains qui exercent un pouvoir totalitaire. Hérode, pour plaire à Rome, sera un véritable boucher, massacrant ses propres enfants devant les yeux de sa femme. Les Zélotes cherchent le moyen de se révolter, et de reconquérir l'indépendance perdue. Sans aucun doute, la haine de l'ennemi était bien réelle, même dans la bouche de certains Pharisiens. Jésus le sait. Malgré cette situation, il enseigne à ces disciples, « vous aimerez vos ennemis ». Mais n'est-ce pas là le message ultime de Jonas ? N'est-ce pas la leçon que l'Eternel voulait donner à son porte-parole ? Jésus, en bon Pharisien, produit du hiddoush, du renouvellement de sens, à partir de sa mémoire juive.

 

Conclusion :

Il me faut conclure. Bien sûr, je n'ai pu être exhaustif, chaque thème aurait appelé un développement. Par exemple, nous aurions pu consacrer tout un séminaire d'études sur les enseignements de Jésus, sur ses paraboles, sur ses miracles, sur son message pour Israël et pour l'humanité.

Ce que j'ai tenté de montrer, dans la continuité du travail réalisé, disons depuis David Fussler, c'est la pertinence du message évangélique dans la conscience juive. Le conflit religieux qui s'est très vite confondu avec un conflit politique, avec un enseignement du mépris et de haine (réciproque), a faussé le vrai débat, celui des intentions profondes de Jésus. 

A aucun moment, il n'a voulu réformer le judaïsme de l'extérieur, mais a désiré, ardemment, transformer le Juif de l'intérieur, et par-delà le Juif, l'Homme tout court. Il avait parfaitement assimilé le message mosaïque, éclairé par le discours prophétique (puisque les Prophètes sont les premiers commentateurs de la Torah), à savoir que le cœur humain représente le Temple authentique de Dieu.

Certes, il faut restituer Jésus dans son contexte historique, dans ce temps d'effervescence religieuse, spirituelle, dans l'attente messianique, dans cette période trouble au Rome imposait son hégémonie sur tout le bassin méditerranéen, sur tout le Moyen-Orient

Certes, il nous faut également tenir compte de la personnalité de Jésus, de sa manière de dire « Je », de son mode d'enseignement, de son amour de Dieu, de son amour de l'homme, de son désintéressement total pour la cause divine, pour son Père, tenir compte de sa passion de la vérité, jusqu'à la colère.

Il nous faut, surtout, souligner sa volonté de transmettre son message par-delà sa propre existence. Les Grecs et les Romains désiraient demeurer éternels par leurs victoires, Jésus, comme tout maître en Israël, désirait rendre permanent sa lecture des textes, qui libérait l'homme du joug de César, pour le seul service de Dieu.

 

Un Juif ne peut nier la foi du Chrétien. Cette manière d'être qui lorsqu'elle a évacué l'antijudaïsme, son veau d'or, exprime vraiment cette dimension de l'amour dans la continuité de l'exigence divine. Jésus vit dans le cœur chrétien, telle une petite flamme qui éclaire, qui réchauffe, telle une petite voix qui appelle, qui invite, qui bouscule. Je connais un peu la sensibilité chrétienne, cette dimension mystique qui le relie à Jésus. J'ai cru comprendre cette conversion que vit le catholique ou le protestant qui se sent appelé.

A ce niveau, je crois qu'il n'existe plus de conflit de religion, il reste une vigilance dans une vocation à vivre par Israël et par l'humanité : car nous sommes tous les enfants de Dieu.

De ce point de vue, Jésus demeurera éternellement vivant.

 

Rabbin Philippe HADDAD

Mai 2005

 

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