Chrétiens et Juifs, ... des amis !

Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

 

ÉTUDIER les ÉCRITURES
 

AVEC ISRAËL EN PRIÈRE
 

 Par Elzbieta AMSLER-TWAROWSKA  (paru dans YERUSHALAIM n°25)

 

« Scrutant le mystère de l’Église, le Concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament avec la lignée d’Abraham » ( Nostra aetate  Concile Vatican II le 28.10.1965)

 

« Du fait d’un si grand patrimoine spirituel, commun aux Chrétiens et aux Juifs, le Concile veut encourager et recommander entre eux la connaissance et l’estime mutuelles, qui naîtront surtout d’études bibliques et théologiques, ainsi que d’un dialogue fraternel »( ibidem )

 

« De façon positive, il importe donc, en particulier, que les chrétiens cherchent à mieux connaître les composantes fondamentales  de la tradition religieuse du judaïsme et qu’ils apprennent par quels traits essentiels les Juifs se définissent eux–mêmes dans leur réalité religieuse vécue. »  (Orientations et suggestions pour l’applications de la Déclaration conciliaire « Nostra aetate »,Rome, le 1.12.1974 )

 

«  Dieu embrasse le Tout, mais il n’est pas le Tout. De même, Dieu embrasse ma personne et il n’est pas ma personne.  A  cause  de cette vérité ineffable, je peux dire le Tu en ma langue, comme chacun peut le dire en la sienne. A cause de cette vérité ineffable, il y a le  Je  et  le Tu,  il y a dialogue, il y a  l’esprit  dont le langage est l’acte originel, il y a de toute éternité le Verbe. »  (Martin BUBER,  « Je  et  Tu », Editions Aubier, 1969, page 140 )

  

 

Notre intention est de donner ici une comparaison succincte des pratiques de lecture des Écritures dans le christianisme et le judaïsme.

Nous savons que, dans l’Église Catholique, après la réforme liturgique effectuée lors du Concile Vatican II (1), le temps liturgique qui comprend les lectures des Ecritures est reparti sur trois années : A, B et C. Ainsi, dans la prière quotidienne des chrétiens : Liturgia Horarum  -  « La liturgie des heures » (2) et, à chaque Eucharistie,  nous lisons principalement  la composition de trois ou quatre textes, extraits du Premier Testament et de l’ensemble  des  écrits de la Bonne Nouvelle. Tous ces textes sont choisis et  groupés selon l’ordre de l’année liturgique. Cet ordre est orchestré autour de la personne de Jésus-Christ et à partir de l’évènement  central de sa vie : la Résurrection, où tout converge et d’où tout  rayonne  :

- l’attente de sa naissance    - le Temps de l’Avent       (4 semaines),

- sa venue au monde        - le Temps de Noël  (l’Octave de la Nativité et  Férie de Noël , soit 2 semaines).

- l’annonce et le temps de sa passion       – le Temps de Carême (46 jours, dont la Semaine Sainte ),

- sa mort et sa résurrection   - le Temps pascal    (56 jours, soit 7 semaines, dont l’octave de Pâques). 

 

Le choix des textes de la Bible hébraïque, en correspondance avec ceux de la Bonne Nouvelle, a pour but, d’une manière générale, de focaliser le regard intérieur du priant sur la personne de Jésus-Christ, de centraliser la pensée sur la vérité de base de la foi chrétienne, telle que Jean l’Évangéliste l’a formulée :  « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son fils unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle. »  (Jean 3, 16).

 

Ainsi, le choix et la composition mêmes des textes bibliques choisis pour les trois années du temps liturgique, sont porteurs d’une valeur théologique, soumise aux dogmes de la foi chrétienne, proclamés par l’Église .

« Toute la Révélation est ainsi exprimée dans la vie liturgique en son intégrité et en son équilibre parfait. C’est vers le but ainsi exposé que tout est ordonné. La liturgie nous offre le sens de la foi. (…) Elle nous amène à chaque fois à la vérité intégrale. Comprendre et accepter la doctrine qu’apporte l’Eglise avec la constitution sur la liturgie, c’est retrouver tout notre  Credo à travers  notre vie  d’Eglise  à toutes ses heures et dans toute liturgie. »  (3)

 

Autrement dit, la compilation de textes tirés de la totalité des Ecritures, présentée dans les manuels de la liturgie (les Missels et la Liturgie des Heures), indique aux chrétiens ce qu’ils devraient croire, sans pourtant leur fournir l'occasion de lire les Écritures Saintes en entier, ni de les étudier dans leur contexte. Ayant fidèlement accompli sa liturgie quotidienne, le chrétien peut donc ne pas éprouver le besoin d’étudier les Écritures d’une manière plus approfondie. Une telle étude ne lui paraît pas forcément nécessaire pour approcher le mystère de l’existence de Dieu, de Jésus Christ: en effet, il en a eu auparavant une approche au travers des articles de foi exprimés et vécus dans la liturgie de l’Eglise et cela lui a ensuite été confirmé et approfondi dans la pratique des sacrements.

 

Il est certain que la pratique de la lecture des Ecritures est différente dans les autres Eglises: une étude plus détaillée serait certes intéressante si nous voulions dresser un tableau complet de la situation. Sans entrer dans un tel détail, il suffira de dire ici que, si elle est moins systématisée que dans l'Eglise Catholique, la lecture de textes choisis constitue une pratique fréquente et qu'à notre connaissance, une lecture totale n'est que très peu pratiquée. De plus, la focalisation de cette lecture sur la personne et l'œuvre de Jésus-Christ, "accomplissement" des Ecritures, est généralisée.

 

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Faisons maintenant connaissance avec la façon dont le peuple juif lit et étudie les Ecritures (4) dans les synagogues (beit haknesseth) et les maisons d’étude  (beit hamidrach). Les Ecritures ne seront pas appelées ici :  « l’Ancien Testament », mais : « la Bible hébraïque ».

La Bible hébraïque y est traditionnellement scindée en trois grands ensembles: la Torah (les cinq premiers livres que nous appelons le Pentateuque), les Neviim (les Prophètes) et les Ketouvim (les Ecrits). Les  premières lettres de ces trois titres donnent le sigle : Tanakh, qui, en hébreu moderne, constitue l’appellation courante pour l’ensemble de la Bible hébraïque.

 

Dans le judaïsme, la théologie en tant que science de Dieu n’existe pas. Le seul « dogme » que le Juif est tenu de proclamer est celui de « Schema Israël »  - « Ecoute Israël, l’Eternel notre Dieu est UN ». (Deut .6,4)  La journée commence par cette proclamation de l’unité de Dieu, texte fondamental de la foi juive. Ainsi, ni les « Treize fondements de la foi » composés par Moïse Maïmonide (XIIe siècle), ni même le « Décalogue », ne constituent l’équivalent du « Credo » chrétien. Dans le judaïsme, on ne proclame pas de dogme concernant l’essence de Dieu, qu’est-ce que Dieu, en quel Dieu nous devons croire.

 

Quand Moïse demande  à Dieu : « Fais moi voir ta face (ta gloire) »,  il entend cette réponse :  « Tu ne peux voir ma face et vivre ».(Ex. 33,18-23). Selon le judaïsme, l’homme ne peut pas saisir ce que Dieu est, mais il perçoit la manière dont Il se manifeste -  « Tu me verras du dos » . Nous ne voyons que « la trace » de Dieu (Levinas), Dieu agit dans le monde et on peut le percevoir qu’au travers de ses attributs moraux : la justice, la charité, l’amour, la vérité, la longanimité.

 

Ainsi à travers la Création, le peuple juif est appelé à percevoir l’existence de Dieu, mais jamais son essence. Dieu est, en tant que source de tout être (5) mais son existence ne se manifeste qu’à travers les hommes de foi, les « pères », en commençant par Abraham, Isaac et Jacob, qui agissent selon Sa volonté, ce qui pour le judaïsme passe par l’accomplissement des préceptes divins. Ces personnages bibliques « ont fait exister » Dieu, car ils étaient ses témoins. Leur foi s’est exprimée par leurs actions confiantes, et  ce sont ces actions qui ont  témoigné de l’existence de Dieu.

 

C’est pour cela que l’étude de la tradition écrite (le Tanakh) et de la tradition orale (surtout leTalmud), son commentaire, est perpétuellement nécessaire pour le peuple juif. Car la connaissance et l’interprétation  des multiples façons de « faire exister Dieu » à partir de la vie des personnages bibliques, offrent des exemples vivants et constituent des sources indicatives pour les imiter. C’est ainsi que le juif s’attache à connaître le contenu de sa foi et accepte sur lui « le joug de la royauté divine ». (6)

 

On peut dire que la focalisation du peuple chrétien sur la personne de Jésus-Christ, en tant que modèle et source de vie est à mettre en parallèle avec la focalisation du peuple juif sur les Ecritures et ses commentaires, en tant que garants de sa survie, grâce à l’obéissance aux commandements révélés au Sinaï.

 

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Voyons maintenant comment la communauté juive lit les Ecritures durant l’année liturgique à la synagogue. La Torah (le Pentateuque), partagée en cinquante-quatre sections (parachiyot c-à-d sections pour les Juifs séfarades, et sidrot , dérivé de seder = ordre, pour les Juifs ashkénazes ) - cinquante-quatre sections selon le nombre de semaines de l’année augmenté de quelques fêtes - est lue en entier du début à la fin. Chaque shabbat, à l’office du matin, on en lit une partie.

 

Le commencement de la lecture annuelle de la Torah se situe le premier shabbat après les fêtes d’automne ( Roch Haschana -  Nouvel An, Yom Kippour – Jour du Pardon, Soucoth – Fête de cabanes et Simhat Tora -  Joie de la Tora). Chaque parasha tire son nom hébraïque du premier mot significatif du premier verset. Dans le texte imprimé du Pentateuque, dans lequel les fidèles suivent la lecture, le début de chaque parasha est signalé par une marque. La lecture ne peut être faite que pendant un service public, c’est-à-dire seulement en présence d’un  minyan  (l’assemblée de prière de dix hommes au moins, ayant atteint leur majorité religieuse). Ce fait souligne combien, pour le judaïsme, la communauté est importante.

 

Connue comme l’une des pratiques les plus anciennes et le plus caractéristiques de la liturgie juive, la lecture publique de la Torah constituait une partie du service synagogual en vigueur dès l’époque du Second Temple. Les sources ne permettent cependant pas d’en retracer le développement historique exact. Si la tradition la fait remonter à l’époque de Moïse ( « Il prit le livre de l’alliance et en fit lecture au peuple »   Ex. 24,7), le commandement de rassembler le peuple à l’occasion de la septième année pour entendre la Loi ( « A la fin de sept ans, au moment de l’année de la remise, à la fête des Tentes, quand tout Israël viendra voir la face du Seigneur ton Dieu au lieu qu’il aura choisi, tu liras cette Loi en face de tout Israël, qui l’écoutera. » - Deut. 31,10-13) est la référence la plus ancienne à une lecture publique de la Tora. Selon les sages, Moïse instaura cette pratique le schabbat, les jours de fête et de nouvelle lune. Esdras l’institua en obligation pédagogique les lundis et jeudis, jours de marché, et le shabbat après-midi , le peuple bénéficiant alors du loisir de l’étude. Si ces indications ne sont pas historiquement certaines, elles renvoient en tous cas à une introduction fort ancienne de la coutume d’une lecture publique régulière. Ainsi, cet usage est affirmé dans la première partie du 1er siècle de notre ère, dans la mesure où la Septante fut sans doute compilée pour être lue publiquement dans les synagogues. On la retrouve encore confirmée dans les Actes des Apôtres où Jacques rappelle le caractère ancien et répandu de la lecture hebdomadaire de « Moïse », c’est-à-dire du Pentateuque dans les synagogues  Depuis des générations en effet, Moïse dispose de prédicateurs dans chaque ville, puisqu’on le lit tous les sabbats dans les synagogues » -  (Jacques. 15,21).

 

La première mention de la lecture systématique provient du Talmud babylonien (Meg 29b) et on y précise qu’en Palestine, la lecture s’effectue sur trois ans. L’ancienne division du Pentateuque en 155 ou 157 sedarim est basée sur ce cycle triennal. A Babylone et en diaspora, le Pentateuque était divisé en 54 sedarim  (cycle annuel). C’est ce modèle qui finit par être adopté de manière universelle, à quelques exceptions près.

 

Après la lecture de la Torah, le fidèle de la synagogue rencontre toutes les semaines la parole prophétique depuis que les sages instituèrent la Haftara. L’origine du mot Haftara peut être rattachée à trois racines hébraïques : S.L.K. , s’écarter, dans le sens de  « prendre congé », dans la mesure où  l’office du schabbat matin se termine par la Haftara. D’autres y voient la racine PTR.  (patour)  « acquittement », car par sa lecture on était acquitté de son devoir religieux d’écouter la Torah. D’autres enfin y trouvent la racine P.T.R.  « pétère = ouverture », car il est licite à ce moment-là d’ouvrir la bouche pour parler à son voisin, alors que cela est interdit, en tout cas théoriquement, pendant la lecture de la Torah . (8).

 

En effet, l’origine de la  Haftara remonte aux persécutions anti-juives décrétées par Antochius Epiphane en 165 av.J.C., qui interdisaient l’étude ou la lecture publique de la Torah . Pour maintenir ce contact précieux avec la parole écrite, les rabbins ont alors contourné cette interdiction en remplaçant chaque section hebdomadaire (paracha) par la lecture d’un texte prophétique qui allait contenir un sujet similaire à celui de la Torah.

 

On ne connaît pas historiquement à quelle époque le choix des haftarot correspondant à chaque shabbat a été établi, et qui en est l’auteur. On sait seulement qu’une fois le décret aboli, la coutume ne fut pas abandonnée, les sages voulant préserver le message prophétique pour toutes les générations. On en trouve la trace dans les Evangiles : «  Il entra suivant la coutume le jour de shabbat dans la synagogue, et il se leva pour faire la lecture. On lui donna le livre du prophète Isaïe … » (Luc, 4. 16). Le principe que nous retrouvons dans les missels chrétiens, de composer le choix des lectures selon un même thème, pourrait découler de cette liturgie synagoguale, basée sur la corrélation profonde entre paracha et haftara.

 

La longueur de la haftara était fixée au minimum à vingt et un versets ; aujourd’hui ce chiffre peut varier selon la tradition achkénaze ou séfarade. Tous les livres prophétiques sont représentés au sein du cycle des haftarot des shabbats et jours de fête, à l’exception de Nahum, Sophonie et Aggée. Souvent, chez les juifs séfarades, le privilège de chanter la haftara peut être accordé à un mineur, par exemple au jeune garçon qui célèbre sa bar mitzva. La lecture se termine par un ensemble de bénédictions, dont la plus importante est celle qui exprime la foi en la vérité de l’Ecriture.   

 

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Ainsi, ensemble bien que chacun dans l’espace qui leur est propre, juifs et chrétiens construisent ensemble le « Temple du temps sacré de la liturgie», fait de la prière, de l’étude et de la lecture de la Parole.

 

« Le temps est la présence de Dieu dans le monde de l’espace, et c’est dans le domaine du temps que nous pouvons ressentir l’unité de tous les êtres »  (Abraham Joshua Heschel Les bâtisseurs du temps - Editions de minuit 1957, page 203). (8)

 

Dans notre démarche chrétienne pour la découverte de cette unité, nous suivons les divers documents de l’Eglise qui nous encouragent à faire connaissance avec l’identité de nos « frères aînés dans la foi ».

 

La plupart des chrétiens se retrouve bien en général dans la formulation ci-dessous donnée par le Concile Vatican II: « Dieu, inspirateur et auteur des livres des deux Testaments, s’y est pris si sagement que le Nouveau Testament était caché dans l’Ancien et que l’Ancien devenait clair dans le Nouveau »  ( Dei Verbum, 16 )

 

Néanmoins, en la relisant attentivement, il apparaît maintenant que cette déclaration n’accorde pas de valeur intrinsèque aux textes pourtant inspirés de « l'Ancien Testament »: il n’est pas interdit d’y déceler la survivance d'un Marcionisme pourtant officiellement condamné. Et, en tous cas, nos frères juifs ne peuvent en aucune façon souscrire à cette formule, y voyant encore  l'habitude séculaire de la chrétienté de tout ramener à sa propre conception. 

 

Depuis trente-six ans que ce texte fut rédigé, de nouvelles approches se sont produites. Aujourd’hui, après tout les efforts de construction commune de ce « Temple sacré du dialogue fraternel », à travers la prière, l’étude et les rencontres, ne serait-ce pas plutôt la formule inverse qui s’imposerait:

"L’Ancien Testament est caché dans le Nouveau  et le Nouveau devient clair dans l’Ancien ! "

 

Les deux en effet ne font qu’un, une seule Alliance, toujours Nouvelle et Éternelle !

 

 

                                   Elzbieta AMSLER-TWAROWSKA

 

 

Notes:

1.    Paul VI : La Constitution apostolique Sacrosanctum concilium  promulguant l’Office divin, restauré par décret du Concile Vatican II,  Rome  1962-1965.

2.    Traduction en Langue française de Liturgia Horarum, approuvée par la Congrégation pour les Sacrements et le Culte Divin le 1er Août 1980.

3.    Missel « Ephata » tom 1 ; Cardinal Gabriel–Marie Garonne : La liturgie au Concile Vatican II page 1434-1435.

4.    La tradition juive appelle les Ecritures, mikra, qui signifie littéralement « ce qui est lu ». Les Saintes Ecritures sont ici des paroles à entendre.

5.    Tel est le sens du Tétragramme YHWH qui est la contraction de « Il est, il était, il sera. »

6.    Telle est l’expression pharisienne utilisée pour l’acceptation de la volonté divine.

7.    Cité par Philippe Haddad, Ces hommes qui parlaient, Editions Laurens ,mai 1997, p.197-198

8.    ibid.

9.     

 

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