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Chrétiens et Juifs, ... des amis ! |
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Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif. |
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La place de la Shoahdans le dialogue judéo-chrétien
Une interview du rabbin Philippe Haddad par Elzbieta AMSLER paru dans Yerushalim n°33
Yerushalaim : Monsieur
le rabbin que représente pour vous, en tant juif, la tragédie de la
Shoah ? P.H : Ce n’est pas en tant que juif que je suis touché
immédiatement, mais en tant qu’homme. La Shoah représente le summum de la
barbarie humaine, ce que l’homme, en tant qu’être humain, est capable de
réaliser dans le pire. L’homme est un être de l’extrême. Libre et passionné.
C’est ainsi que Dieu nous a créés. En conséquence l’homme peut devenir extrême
dans la haine, dans la destruction, et extrême dans la générosité et dans
l’amour. La Shoah est la blessure suprême dans le corps de l’humanité, posée en
point d’horreur sur toute les horreurs antérieures. En tant que juif, je
suis bien entendu touché par la Shoah. Mes origines séfarades (d’origine
tunisienne) ne change rien à l’affaire. Je porte une souffrance terrible qui se
réveille dans certaines circonstances, comme par exemple lors du Yom Ha-Shoah
(cérémonie du souvenir de la Shoah). La Shoah alimente
incontestablement des peurs abyssales qu’il m’arrive aussi de projeter par
rapport à l’Etat d’Israël. Y : En
général, beaucoup de juifs veulent distinguer la Shoah des autres atrocités du
monde, pour en faire un événement exceptionnel. P.H : J’entends la remarque. Oui la Shoah est unique en
tant qu’horreur programmée par un système politique donné, le nazisme allemand,
mais la torture, la cruauté, l’avilissement des êtres humains demeurent des
composantes de toute l’histoire de notre humanité. C’est la nature du
système d’extermination mais non la souffrance qui est différente. Une
souffrance reste une souffrance. Y : On entend
des réactions de rejet de la part de certains non-juifs : « Les juifs
vont encore nous culpabiliser avec la Shoah, etc... » Comment
réagissez-vous devant ses réactions presque épidermiques ? P.H : D’une certaine manière je les comprends. Cela
signifie que nous, les juifs, nous nous servons de la Shoah comme moyen de
culpabiliser la gentilité. Je m’oppose au culte des morts, puisque la Torah
l’interdit, et je refuse de faire de la Shoah le fondement d’une nostalgie à
rebours. Y : Qu’est-ce
que vous entendez par cette expression ? P.H : Vous savez ce comportement des Hébreux dans le
désert qui disaient : « On se souvient des oignons et des
concombres du pays d’Egypte. » Cela me gêne de vouloir bloquer
l’Histoire par la Shoah. Le passé ne sert qu’à dynamiser le futur, il ne doit
pas nous retenir, nous aspirer vers lui. Il existe des lieux pour connaître la
Shoah, Yad Vashem, le Conservatoire Historique du camp de Drancy, Auschwitz,
etc. Ce qui me paraît essentiel est comment, avec cette mémoire de l’inhumanité
absolue, éduquer les nouvelles générations, les jeunes beurs par exemple (je
pense aussi au voyage organisé par Emile Shoufani). L’avenir est plus
essentiel que le passé, car ce qui importe c’est que cela ne soit plus. Si les
non-juifs se plaignent, alors cela signifie que l’on s’y prend mal, et non pas
qu’ils sont tous antisémites. Y : Par
rapport à l’antisémitisme justement, qu’attendez-vous des chrétiens ? P.H : Une attitude de démocrates, de penseurs éclairés
et humanistes. Nous devons rester vigilants contre toute atteinte à la dignité humaine,
tout en étant persuadés que la France n’est pas un pays antisémite. Y : Et les
attaques contre les lieux et les personnes ? Vous-même avez failli mourir dans
l’incendie de la synagogue des Ulis ? P.H : Grâce à Dieu, je suis encore là pour témoigner.
Je crains que la communauté juive, du fait qu’elle soit globalement sur la
défensive, ait tendance à réagir à coup de slogan : « Depuis le début
de l’Intifada, il y a recrudescence d’actes antisémites, donc la France est
antisémite. » De même : « Le Hamas est contre la paix, donc tous
les Palestiniens sont contre l’Etat d’Israël. » Le « donc » me
paraît un peu hâtif. Il nous faut revenir à des conduites plus saines en
introduisant des nuances. Nous, juifs, avons suffisamment reproché à l’Eglise
sa lecture typologique du peuple déicide, pour ne pas renouveler la même
erreur. Y : On a
reproché à Mgr Lustiger d’avoir faire de la Shoah, dans son livre « La
Promesse » un élément de la
christologie, qu’en pensez-vous ? P.H : Franchement je ne comprends pas cette accusation
de certains membres de la communauté juive. Je ne vois pas de quel droit je
peux juger la théologie de mon voisin. Certes, la spécificité du message
chrétien est de partir des mêmes sources que le judaïsme pour offrir une
lecture différente autour de la mission de Jésus. Le glissement a été possible
de la récupération de l’identité d’Israël par l’Eglise (le Verus Israël).
Mais il y a eu Vatican
II pour les catholiques, et ce n’est
pas une petite chose. A la limite qu’un chrétien se prenne pour Israël n’est
pas scandaleux, ce fut la thèse du rabbin Méiri (1249-1316), le rabbin de
Perpignan, qui déclarait que les trois monothéismes portaient le nom d’Israël. Le scandale c’est
l’antisémitisme, c’est la haine de la différence. Quant à la théologie, il
s’agit d’une affaire privée, et nous n’avons pas à nous quereller la-dessus.
J’ajouterai que l’une des caractéristiques de notre modernité occidentale est
justement d’avoir fait de la théologie une affaire privée. Voilà une bonne
chose, car on a supprimé les conversions forcées et les autodafés. Pour moi juif, il n’y a
pas de théologie de la Shoah, du style « la mort des innocents rachète les
péchés du monde. » Les prophètes hébreux n’ont jamais dit quelque chose
comme ça. Par contre, ils ont enseigné que l’Histoire pouvait balancer entre la
folie et la sagesse, et que l’homme était responsable du parachèvement du
monde. Par rapport à votre
question, ce n’est pas la théologie chrétienne ou le discours prophétique qui
m’interpelle, mais comment chrétiens et juifs, forts de nos approches
différentes, nous pouvons œuvrer pour une humanité meilleure. Je dirai fidèle à
l’essence du message des prophètes et de Jésus. Le monde sera sauvé par
l’éthique, non par le théologique. Y : Pour vous
la Shoah n’est donc pas une pierre d’achoppement entre judaïsme et
christianisme ? P.H : A mes yeux, ce n’est vraiment pas l’essentiel.
Que nous réfléchissions ensemble sur les causes religieuses, historiques,
sociologiques de l’antisémitisme, de la Shoah, sur ses implications dans le
dialogue judéo-chrétien ne fait pas de la Shoah une pierre d’achoppement. A mon
sens le vrai débat doit porter en amont : quelle est l’essence du message
chrétien ? La personne de Jésus est-elle plus importante que son message ?
Comment l’Eglise d’aujourd’hui se situe-t-elle par rapport à sa propre
théologie construite dans un contexte politique ? Et comment la Synagogue
peut-elle être audible à ce juif génial : Jésus de Nazareth.
Y : Cela
implique de connaître les Evangiles par les juifs, ce n’est pas trop
fort ? P.H : Ecoutez, si l’on veut comprendre l’autre et bien
s’entendre avec lui, la seule voie est de connaître sa mémoire. Dans mon
dernier livre (Israël, j’ai fait un rêve), je dis la même chose
pour le conflit israélo-palestinien. Si chaque camp ne connaît pas la mémoire
de l’autre, sa structure mentale, sa lecture du monde, alors la paix ne sera
pas possible. Dans le dialogue
judéo-chrétien si le chrétien ne connaît pas la Bible (Tanakh) et le juif ne
connaît pas les Evangiles, comment voulez-vous avancer ? Bien sûr, il y
aura toujours la convivialité de la rencontre, mais est-ce suffisant ? A
un certain niveau (comme dans l’association Cœur), il faut passer à l’étude, au
limoud, et savoir de quoi nous parlons quand nous parlons. Y : Des
cercles d’étude pour juifs et chrétiens ? P.H : Absolument, où ensemble nous étudierions les
Prophètes et les Evangiles. C’est, à mon sens, l’étape logique qui suit les
grands colloques et les rencontres judéo-chrétiennes. Sinon nous allons piétiner.
Même si encore une fois, la convivialité demeure importante. Y : D’autres
projets doivent-ils être envisagés ? P.H : Oui, notamment comment impliquer les jeunes dans
ce dialogue, cela me paraît vital. Il faudrait sensibiliser les établissements
scolaires privées, juifs et chrétiens, les mouvements de jeunesse, les
associations, etc.. Il faut bousculer la jeunesse pour qu'elle porte
l’espérance de nos dialogues.
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