Chrétiens et juifs, ... des amis !

Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

 

LA LECTURE DE LA BIBLE

ET L'EXISTENCE JUIVE

en terre d'Israël, aujourd'hui.

 

Frère Marcel DUBOIS

Paru dans Yerushalaim n°7

 

 

            Il y a autant d'approches juives de la Bible qu'il y a de manières d'être Juif. Une analyse objective et loyale de la lecture du Tanakh (1) et de son impact sur la  conscience juive, bute, d'entrée de jeu, sur cette complexité fondamentale. Celle-ci n'est d'ailleurs qu'une des incidences de la complexité même de l'identité juive, surtout pour qui essaie de la saisir de l'extérieur.

            Il se trouve, en effet, quand je dis Juif, Judaïsme et Israël, je dois accepter le fait que je dis à la fois la même chose et pas la même chose : les Juifs comme peuple, le Judaïsme comme tradition religieuse, Israël comme réalité politique, sont reliés à cette même racine profonde qu'est la Bible, mais ils le sont à des titres différents. Il importe d'accepter cette complexité originelle sous peine de manquer à l'objectivité et d'énoncer, sur l'un ou l'autre des aspects de la réalité juive, des jugements erronés et injustes. Rares,  hélas, sont les observateurs ou les censeurs  qui respectent cette donnée initiale du problème. Il n'est pas inutile de le rappeler en commençant, tant les confusions sont nombreuses dès lors qu'il s'agit d'Israël.

 

Un tel ajustement du regard est d'autant plus nécessaire qu'en Israël même il existe une très grande variété  entre les diverses manières de comprendre le "Livre" qui est tout ensemble l'histoire, la sagesse, le trésor linguistique et culturel, le bréviaire du peuple juif.

            On attribue à Arthur Koestler une plaisanterie qui résume assez bien le chapitre de “L'analyse d'un miracle” où il fait le bilan de la culture  du nouvel Etat: "Autrefois on venait en Israël parce qu'on avait un idéal dans la tête, on y vient à présent parce qu'on a reçu un coup de pied au derrière !" (2). Manière humoristique et cruelle de dire qu'un Juif ne fait son Aliyah (3) que par choix ou parce qu'il n'y a plus d'autre choix.

            Et cependant que ce soit pour accomplir une vocation ou par nécessité de trouver enfin un refuge, la "montée en Israël" trouve pour tout juif son ultime justification dans la conscience, plus ou moins explicite ou confuse, du lien originel entre son peuple et sa terre, au nom d'une tradition écrite dans le Livre.

 

L’identité juive fondée sur le Livre

 

Pour surmonter le paradoxe d'une telle diversité dans une telle unité, il est nécessaire de recourir à la trilogie des trois termes en lesquels se résout l'identité juive : Am Israël, Eretz Israël, Torah Israël, le Peuple, la Terre, la Torah. Ils proposent en effet la grille élémentaire, toujours présente même quand elle n'est pas consciemment perçue, qui permet de comprendre en quel contexte et en quelle synchronie s'effectue la référence à la Bible pour un Juif israélien. On imagine assez bien un programme de pédagogie biblique, en Israël, organisé selon les trois couples où jouent, deux par deux, chacun de ces trois termes:

- Première période : le Livre et la Terre, c'est à dire lecture de la Bible sur le terrain;  mémoire des événements dans le paysage où ils ont eu lieu, rappel des paroles dans les sites où elles ont retenti, conjonction entre l'histoire sainte et la géographie sacrée. Ce devrait être, en vérité, le propos de tout pèlerinage en Terre Sainte et les pèlerins chrétiens commencent à découvrir (4).                  _ - Deuxième période : le lien entre le Peuple et le Livre, c'est dire la lecture de la Bible dans l'enveloppement de la communauté et de sa tradition : participation à l'écoute d'un peuple selon sa mémoire et son espérance.

- On devine aisément en  quoi consiste la troisième période : découverte du lien entre le Peuple et la Terre, perception qui est au coeur de l'identité juive et qui est beaucoup plus profonde que toute forme de sionisme politique. C'est à ce niveau, plus exigeant qu'il n'y parait pour une conscience juive, qu'il faudrait se situer pour juger, en toute vérité, de l'essence authentique du sionisme. Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que cette synchronie est toujours latente, quelle que soit la motivation de l'aliyah, quel que soit le type d'approche, plus ou moins nationaliste, plus ou moins religieuse, qui sert à rendre raison du retour à la Terre de la Bible.

 

On ne sera pas étonné, dès lors, de l'importance accordée en Israël à la lecture et à l'étude de la Bible, de l'enseignement scolaire obligatoire à l'enseignement supérieur dans les divers départements de “madaei hamigra”  (5) des universités du pays. Au niveau universitaire, on compte en Israël un nombre impressionnant de spécialistes de premier plan qui poursuivent inlassablement une recherche passionnée dans toutes les disciplines qui concourent à une meilleure connaissance du texte de l'Ecriture et de son contexte : langue hébraïque, philologie biblique, histoire de l'Orient ancien, archéologie, géographie, exégèse traditionnelle, etc... Outre ce cadre officiel, il serait difficile de faire l'inventaire de toutes les organisations indépendantes et de toutes les initiatives spontanées : sessions; congrès, cercles d'études, conférences, qui ont la Bible pour objet. Sans parler, bien sûr, de la liturgie hebdomadaire du shabbat, avec au centre la parashah (6) de la semaine, texte qui est dans les synagogues ou les cercles privés l'occasion de sermons et de commentaires. Sans parler non plus de la lecture bi-quotidienne d'un texte biblique à la radio ou à la télévision. Tout Israélien qui écoute à la radio le premier bulletin de nouvelles avant de commencer sa journée ou qui regarde, à la télévision, juste avant minuit, les dernières informations, peut entendre quelques versets de la Bible proposés à sa mémoire ou sa méditation. Sans oublier enfin, les concours bibliques", à l'échelle nationale ou internationale, dans lesquels, sur le mode de nos "Quitte ou double" ou de nos jeux télévisés, les candidats répondent à des questions qui exigent une extraordinaire familiarité avec le texte de la Bible. Bref, le seul spectacle de la vie israélienne, surtout à Jérusalem, suffirait à convaincre que le peuple rassemblé en ce pays est vraiment le "peuple de la Bible" et que la terre où il vit est vraiment le lieu où s'est déroulée l'histoire racontée dans ce Livre.

 

La Bible comme matière d’enseignement

 

Si cette référence à la Bible est fondamentale, elle n'a pas pour tous la même signification. Cette diversité apparaît de manière frappante au niveau de l'enseignement scolaire. A cet égard, en un temps où, en France, le débat est ouvert tant sur le pluralisme de l'école que sur les possibilités et les conditions d'un enseignement religieux, il est particulièrement intéressant d'analyser le situation en Israël. Bien des Français sont étonnés lorsqu'ils apprennent que l'enseignement de la Bible, qui comporte dès le niveau primaire un nombre assez impressionnant d'heures de cours, est obligatoire dans les écoles du gouvernement. Mais ici une distinction s'impose qui nous aidera à percevoir de façon typique les diverses manières de concevoir la place et la signification de la Bible dans la culture israélienne et plus profondément dans la formation de l'identité juive en Israël.

Les enfants israéliens ont la possibilité d'être formés, selon le choix de leurs parents, dans des écoles officielles laïques ou religieuses. De récentes statistiques proposent, en gros, les chiffres suivants : 68 % des élèves des écoles primaires fréquentent les établissements publics laïcs ; 25 % des établissements publics religieux ; 7 % des institutions privées dirigées par l'Agoudath Israël  (7). Laissons de côté, pour le moment, le cas particulier des yeshivot et parmi elles des yeshivot tikhonivot (8), écoles secondaires religieuses qui conjuguent un enseignement talmudique intensif avec le programme ordinaire des études secondaires, car dans la perspective de notre propos, ces institutions relèvent d'une mentalité typique et originale qu'il importe d'analyser pour elle-même. Nous y reviendrons.

 

 

Le phénomène qui, pour un observateur étranger, suscite d'emblée le plus d'intérêt, est évidemment celui de l'enseignement de la Bible dans les écoles laïques du gouvernement. Le cas est tellement singulier qu'il a fait l'objet d'une thèse de doctorat, élaborée en Israël par le révérend Schoneveld, pasteur protestant, alors secrétaire de la Fraternité oecuménique de théologie, et soutenue à Amsterdam en 1976 (9). Dès les petites classes de l'école primaire et jusqu'au bagrout (10), l'écolier israélien doit assister à - c'est à dire écouter ou subir - un certain nombre de classes consacrées à l'étude de la Bible (sans parler ici du Talmud ). La raison de ce fait est simple : pour les causes énoncées plus haut la Bible constitue, tant pour la culture juive que pour une éducation en terre d'Israël, le trésor originel de la langue, de la littérature, de l'histoire et de la sagesse d'Israël.

 

S'agit-il pour autant d'un enseignement religieux ? C'est peut-être ici le cas de rappeler l'adage scolastique : Tout ce qui est reçu est reçu à la mesure et selon le mode de celui qui reçoit (11). Tout dépend de l'ouverture et de l'avidité de l'auditeur. Et plus encore de l'attitude et de la mentalité de l’intermédiaire, c'est à dire, en l'occurrence, de l'éducateur. La situation pédagogique n'est guère ici différente de celle qu'on peut observer en certains pays catholiques ou en Alsace-Lorraine, par exemple, dans les écoles encore régies par le statut du Concordat. Il peut arriver  à Tel- Aviv, comme  à Mulhouse, qu'un professeur ait à enseigner la Bible comme matière du programme sans avoir la foi et donc, sans considérer ce texte comme un livre révélé. Dès lors, il n'est pas rare que, loin d'enseignement d'une doctrine ou d'une tradition religieuse, la leçon de Bible se transforme, selon le tempérament, la compétence ou l'intérêt du maître, en cours d'histoire ou d'archéologie. A ceci près toutefois, qui est très important, qu'il s'agit alors de l'histoire du peuple juif et de l'archéologie de la terre d'Israël.

 

Le résultat positif d'un tel enseignement consiste au moins dans une certaine connaissance matérielle du texte de la Bible, des événements qu'il raconte, des personnages qui y interviennent. A cet égard, on ne peut pas ne pas être frappé par la connaissance biblique dont font spontanément preuve bien des écoliers israéliens. Le risque est que, dans certains cas, relativement fréquents, cette connaissance soit vidée de toute signification religieuse. Mais il arrive aussi, et c'est un autre risque, que l'abondance nuise. Trop est trop. Cette présence emphatique de la Bible dans les programmes scolaires produit le contraire de ce qu'on voudrait en attendre, elle engendre une réaction "ad nauseam" qui demeure ensuite comme une allergie.

 

C'est un phénomène que nous pouvons comprendre, hélas, par analogie avec ce qui se passe en pays de tradition chrétienne. Nous connaissons tous des exemples de cette nausée provoquée, dans un certain enseignement chrétien, par une éducation religieuse accueillie sans intérêt et sans joie parce que proposée sans inspiration vivante et sans authentique liberté (12).

 

La Bible présente dans la vie quotidienne

 

Et, cependant, quelque réels que puissent être ces risques, il faut aussitôt ajouter à cette analyse une précision décisive. A la différence de ce qui se passe dans les pays de chrétienté sécularisée; la culture biblique dépasse largement, en Israël, les limites du strict enseignement scolaire. Quelle que soit l'institution qu'il fréquente et quelle que soit l'attitude religieuse de son milieu familial, l'écolier israélien est pour ainsi dire enveloppé dans la tradition vivante de la communauté tout entière à  laquelle il appartient. C'est d'abord vrai au registre de la durée. Le calendrier qui rythme le temps est en effet celui de la liturgie juive (ce qui était analogiquement le cas dans les pays de vieille chrétienté). Les périodes de la vie scolaire, études, vacances, congés, sont organisées, comme la vie de l'Etat lui-même, selon les grandes festivités de l'année juive : Pessah (Pâques). Shavouot (Pentecôte) . Soukkot (fête des tentes), sans oublier les fêtes mineures de la tradition juive comme Pourim (13) ou Hanoukkah (14), particulièrement chères aux enfants d'Israël .  Bref, que le citoyen israélien soit religieux ou non, le rythme de l'année juive s'inscrit dans la mémoire de la Bible.

 

Ce cadre existentiel est conforté par le fait que, dans son existence quotidienne, l'écolier israélien est porté, sans même en avoir pris conscience, par une double synchronie, celle de la langue et celle du paysage, deux éléments qu'on ne peut que lui envier car ils sont en vérité les conditions de toute authentique approche de la Bible.  La langue, d'abord. On parle en Israël, la langue de la Bible. Le renouveau de l'hébreu est certainement un des phénomènes les plus impressionnants de la renaissance d'Israël. A cet égard, le jeune Israélien qui ouvre la Bible n'y est guère dépaysé. Même si l'argot dont il use à Katamon ou à Diezengof n'est pas exactement l'hébreu qu'il lit dans Isaïe ou dans   les Psaumes,  la distance culturelle entre la langue de ces textes vénérables et celle qu'il parle quotidiennement est beaucoup, beaucoup moins grande que celle qui sépare, pour un jeune Français, l'argot qu 'il parle à Billancourt ou qu'il lit dans la "série noire" d'avec la langue de Proust, a fortiori de celle de Chateaubriand, sans parler de celle de Racine ou de Villon ! En dépit de trente siècles de distance, le jeune Israélien vit littéralement en synchronie avec le langage du Tanakh . Ceci est également vrai lorsqu'il s'agit du paysage (15). Le cadre et le décor de l'existence quotidienne, dans la géographie de l'Israël d'aujourd'hui, sont ceux-là mêmes de la Bible. Une des institutions les plus vivantes du pays, la Haganat hateva (16), organise toutes sortes d'excursions et d'explorations qui permettent aux Israéliens, aux jeunes en particulier, de découvrir leur terre comme terre de la Bible.  Ainsi, Beer-Sheva c'est Abraham; Jéricho, c'est le souvenir de Josué et de ses trompettes; l'Hermon et le Thabor rappellent le paysage des Psaumes...

 

Comme je le soulignais plus haut, on découvre en ce pays la permanence de ce qu'on peut appeler la géographie sacrée.  Et à vrai dire, que cherche un pèlerin de Terre Sainte sinon à partager, en parcourant les lieux de cette synchronie biblique, les conditions d'approche de la Bible qui sont immédiatement données à ceux qui ont le privilège d'y vivre?

Bref, outre les éléments objectifs de connaissance et d'information qui constituent le fond de tout enseignement, l'écolier de ce pays reçoit, nolens volens,de la communauté en laquelle il vit et de sa tradition vivante, ce qu'on pourrait appeler une subjectivité, c'est à dire un sens, un flair, une affinité, qui n'est pas toujours mis en oeuvre et qui demeure trop souvent en friche, mais qui l'établit dans une sorte de familiarité spontanée avec le texte de la Bible.

 

Les deux thorots et leur complémentarité

 

S'il fallait à présent caractériser ce qui constitue en propre l'originalité des écoles religieuses, et surtout celle des écoles privées, celle des yeshivot en particulier, il suffirait peut-être de dire que le propos fondamental de l'enseignement qui y est donné est justement de former et de cultiver cette dimension subjective.

 

Contrairement à ce qu'un chrétien serait tenté de penser, la base de l'enseignement donné dans les écoles religieuses juives et dans les yeshivot n'est pas tant la Bible que la Thorah considérée selon ses deux dimensions complémentaires: Thorah she biktav, la loi écrite, Thorah she be' alpe, la loi orale.  Rappelons qu'à cet égard, aux yeux de nos frères juifs, la lecture chrétienne de la Bible apparaît comme congénitalement infirme et mutilée parce qu'elle ne considère que la loi écrite. Le Juif fidèle, pour  sa part, attache autant d'importance au Talmud et à la Halakhah (17) qu'à la lettre du texte écrit.  Cette différence originelle est lourde d'un immense et difficile problème dans lequel je n'entrerai pas ici .  Si je l'ai néanmoins rappelée, c'est tout ensemble pour inviter à réfléchir sur sa valeur exemplaire et pour en manifester les risques.  Je crois qu'on définirait assez justement la loi orale en disant qu'elle contient l'ensemble des conditions proposées par Dieu à son peuple pour le mettre en mesure de comprendre la Parole proposée dans la Loi écrite.  Loi écrite, Loi orale, celle-ci n'est pas, malgré l'apparence, un texte qui s'ajoute à celle là, une Bible orale à coté de l'autre, un message oral transmis de bouche à oreille et juxtaposé au texte écrit.  En fréquentant la tradition juive, on découvre qu'il s'agit essentiellement d'un flair, d'une capacité de comprendre, d'une sorte de confidence divine, affinité donnée par Dieu à son peuple pour l’ouvrir à ce qu'il dit.  A cet égard, le rôle de la loi orale éclaire les conditions de toute approche de l'Ecriture selon la foi.

Elle annonce, par mode d'exemple, la nécessaire complémentarité entre l'Ecriture et la Tradition dans la lecture chrétienne de la Bible.  Ce n'est pas sans raison que le Professeur Leibowitz compare le rôle de la loi orale en judaïsme  à celui de l'Esprit-Saint dans l'Eglise.  Ce n'est d'ailleurs pas par hasard que la Pentecôte chrétienne célèbre le don de l'Esprit alors que la Pentecôte juive est la fête du don de la Loi.  Bref, le don de la loi orale apparaît comme le modèle le plus subjectif du don de la foi comme affinité avec le message révélé et du rôle de la Tradition comme subjectivité chrétienne.

 

Cette exemplarité même nous aide à comprendre la grandeur et la beauté d'une pédagogie qui insiste sur le lien entre la lecture de l'Ecriture et la Tradition, en accordant à cette dernière une certaine antériorité comme critère de certitude  et d'autorité.  L'Eglise à hérité de cette attitude.Le chrétien lit la Bible selon la tradition de la communauté ecclésiale.  C'est en ce sens par exemple que le P. Dreyfus invitait récemment à faire plus de crédit, dans une lecture de foi, à “l'exégèse en Eglise” plutôt qu'à “l'exégèse en Sorbonne”.  Et telle est la clé d'intelligibilité proposée par la liturgie et par la lecture des Pères de l'Eglise(18).

 

Dans une telle attitude, tout dépend évidemment du sens que l'on accorde à la Tradition de la manière dont on définit les critères d'appartenance à la communauté.  Dans l'un et l'autre cas en judaïsme comme en christianisme, le risque est évidemment celui d'une certaine fermeture dans la  compréhension du message, fermeture sur soi-même, l'une confirmant l'autre.  Il arrive en effet que cette manière d'habiter la tradition engendre, d'abord par ignorance  de l'autre, puis par souci de défense, et aussi, hélas par antagonisme ou hostilité, une attitude d'exclusivisme et d'intolérance, l'intégrité de la foi et de l'identité se muant en intégrisme.  Construis une haie autour de la Thorah” peut-on lire dès les premières pages du traité Pirquei Abboth (19).  Hors de l'Eglise pas de salut” (20) a-t-on répété sans nuances durant des siècles de chrétienté.  On observe en judaïsme comme en christianisme, au niveau même du comportement religieux, une "claustrophilie" semblable à celle qu'Arthur Koestler signalait au niveau politique  dans certains milieux du jeune Etat d'Israël.  A cet égard, si l'on comparait, selon leurs manifestations, la structure des attitudes religieuses, on trouverait bien des analogies, pour le meilleur et pour le pire, entre l'exclusivisme des Naturei Karta (21) de Mea Shearim, le quartier religieux de Jérusalem, et l'absolutisme militant des groupes inspirés par Monseigneur Lefebvre!

 

Le risque nationaliste et son dépassement

 

Il n'est pas étonnant d'ailleurs que cet exclusivisme religieux se transforme en absolutisme politique.

La tentation est évidente en judaïsme, en raison du lien que nous avons souligné entre la dimension nationale et la dimension religieuse.  Mais les Etats chrétiens n'ont pas échappé à ce danger, celui de justifier un nationalisme en recourant à des arguments théologiques.  La Catholique Espagne, la France du Roi très Chrétien, la Sainte Pologne et bien d'autres exemples suffiraient pour manifester la permanence d'une telle tendance.  Soulignons d'ailleurs au passage un fait qui confirme la loi que nous venons d'énoncer: ce n'est pas par hasard que ce soit dans les pays où l'identité nationale tendait à se confondre avec l'identité religieuse que les Juifs, peuple et tradition religieuse tout ensemble, ont été persécutés et finalement exclus.  Qu'il suffise pour la France, sans remonter au traditionalisme de Bonald ou de Joseph de Maistre, de rappeler l'affaire Dreyfus et, plus récemment, la doctrine et le comportement des cercles d'Action Française.

 

C'est une attitude de ce genre, justifiant le nationalisme à l'aide des références bibliques, que d'aucuns tendent à discerner aujourd'hui dans un certain comportement politique israélien.  Il est clair  qu'on rencontre un tel blocage dans la doctrine et les entreprises nationalistes de mouvements politiques comme Goush Emounim (22).  Leurs partisans justifient l'extension du "Grand Israël" et la mainmise sur des territoires au nom de la Bible  et de la tradition du peuple qui l'a reçue, transmise, qui en a hérité et qui en prolonge l'histoire. Il y a là, sans aucun doute, un réel danger.  Mais il faut savoir que ce danger est perçu en Israël et dans le peuple juif tout entier, tant par des juifs non-religieux que par des juifs religieux qui se réclament, eux aussi du message de la Bible.

 

Certes, on a déploré avec raison que durant la guerre du Liban, on n'avait pas entendu de voix religieuse officielle condamnant une opération dont on pouvait redouter les conséquences humaines (inhumaines!) et politiques,  y compris pour Israël lui- même.  En fait, des témoins ont  crié.  Ils n'ont pas été encore suffisamment entendu mais leur voix  s'amplifie et leur témoignage devient de plus en plus audible en dépit du bruit et du tumulte entretenus par un nationalisme forcené et aveugle.  On ne sait pas assez, en Occident, qu'il existe en Israël des hommes et des femmes, également conscients de leur identité juive et soucieux de leur fidélité à la Tradition, qui se réfèrent à la Bible pour y trouver les principes d'un nationalisme ouvert au pluralisme et à l'universalité.  Le mouvement Oz veshalom (23), un de ceux qui, après la tragédie de Sabra et Chatila, ont organisé la gigantesque manifestation de Tel-Aviv, comporte parmi ses membres les plus dynamiques et les plus éminents, des juifs religieux, spécialistes de l'exégèse biblique et de la tradition juive.  Il est important que les chrétiens reconnaissent en eux les authentiques représentants d'Israël et considèrent leur présence et leur action comme un signe porteur d'espérance.

 

Ainsi, lorsque l'on examine le problème de la lecture de la Bible, de son interprétation et de son application tant  à l'existence quotidienne qu'à la politique, le destin du peuple juif et d'Israël prend-il, une fois de plus, une valeur à la fois singulière et exemplaire.  Nous avons vu qu'il existe en Israël, dans l'enseignement de l'Ecriture, la tension qu'on observe partout dans l'Eglise entre la technique  et la Tradition, entrez les sciences bibliques et l'écoute de la Parole.   Exégèse en Sorbonne et Exégèse en Eglise!  Mais on retiendra que la tension la plus importante est celle qui, à l'intérieur de la lecture traditionnelle, oppose l'attitude fermée de l'exclusivisme intolérant à l'attitude ouverte de ceux pour qui la vocation du peuple juif est, au nom de la Bible, accueillante au pluralisme, au respect de l'autre, à l'universalisme du message révélé. 

 

Il nous appartient d'encourager et de faire confiance, en Israël et dans l'Eglise  à ceux qui sont ouverts à l'Esprit: l'Esprit de Celui qui donne la Loi à son peuple, l'Esprit de Celui qui inspire la communauté chrétienne dans sa lecture de la Parole.

 

Frère Marcel DUBOIS

 

NOTES:

 

(1)   Mot formé par les initiales T,N,K. Thorah (pentateuque, livres de la loi), Nevi'im (prophètes), ketuvim (littéralement: écrits, c'est à dire les livres historiques et sapientaux).

(2)   A. Koestler, Analyse d'un  miracle, Paris, 1949,p.365.

(3)   Aliyah: la montée, le retour en Israël.

(4)   Le P. Jacques Fontaine, dominicain de la Maison Saint Isaïe, organise depuis plus de dix ans, des pèlerinages à travers la terre d'Israël dont le titre même résume  bien ce propos: La Bible sur le terrain.

(5)   Les sciences de l'Ecriture, les sciences bibliques.

(6)   Section de la Torah lue à chaque shabbat à l'office du matin. Le calendrier juif est divisé selon ces sections et chaque semaine est désignée selon les premiers mots de la parashah.

(7)   Parti religieux qui, paradoxalement est anti-sioniste pour des raisons théologiques mais participe néanmoins à la vie du pays.

(8)   La yeshivah est une école talmudique et la yeshiva tikhonit une école religieuse secondaire  conjuguant le programme des lycées avec celui des écoles talmudiques.

(9)   J. Shoneveld, Thé Bible in Israël Education,Assen-Amsterdam,1976.

(10)  Littéralement "maturité",examen à notre baccalauréat.

(11)  Tout ce qui est reçu est reçu à la mesure et selon le mode de celui qui reçoit.

(12)  A titre de témoignage personnel:  grâce au souci de mes parents, j'ai été éduqué dans l'enseignement libre.Je puis dire que j'ai reçu l'essentiel de ma foi dans sa conviction que dans son contenu de l'éducation que m'ont procurée les religieuses de la section enfantine du collège de Tourcoing.  Mais ensuite j'ai du attendre d'entrer  dans l'ordre de saint Dominique pour apprendre à prier,à lire la Bible et à participer à la liturgie.

(13)  Fête qui commémore  Esther et qui est célébré comme un carnaval.

(14)  Fête des lumières, qui commémore à la fois la victoire des Macchabées et la dédicace du Temple.

(15)  Ce n'est pas par hasard que, pour expliquer ce qu'est la synchronie d'une langue, F . de Saussure utilise la comparaison de la synchronie d'un paysage.

(16)  Défense de la nature.

(17)  Littéralement le progrès de la marche en avant, ce mot désigne la législation élaborée pour la vie juive par les sages de Talmud.

(18)  F. Dreyfus, et Exégèse en Eglise, Revue Biblique77 (1975) pp.321 ss.

(19)  Les Sentences des Pères, petit traité du 2ème siècle.

(20)  Hors de l'Eglise pas de salut

(21)  (en araméen) Gardiens de la Cité, groupe ultra-orthodoxe du quartier religieux de Jérusalem.

(22)  Le Bloc des fidèles ou de la fidélité, groupe politique nationaliste de droite.

(23)  Courage et paix.

 

 

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