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Chrétiens et juifs, ... des amis ! |
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Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif. |
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Catholiques et Juifs devant l'Histoire par Emile POULAT paru dans YERUSHALAIM n°31 La Question juive
évoque pour beaucoup un opuscule de Marx, en fait un article : Zur
Judenfrage, paru en 1844 dans les Annales franco-allemandes en
réponse à Bruno Bauer sur le même sujet, où l'on peut voir un lieu de la
philosophie allemande. C'était l'époque où Heine n'hésitait pas à écrire: «
L'argent est le dieu de notre temps et Rothschild est son prophète, »
C'est un texte qui a été beaucoup commenté, à sens et à contresens, tant
l'époque, surtout après la Seconde Guerre mondiale, nous est devenue lointaine
et difficile à comprendre. C'était aussi un siècle riche en Questions :
de la « question sociale » à la « question d'Orient », de la question scolaire
à la question religieuse et bien d'autres. La « question juive »,
c'est aussi, pour l'Église catholique en particulier, une grosse épine et une
vieille affaire, qui remonte aux origines chrétiennes. De plus, elle s'est
trouvée transformée et contaminée par la naissance d'un antisémitisme à
prétention scientifique, lui-même récupéré par le racisme nazi. L'Amitié
judéo-chrétienne, née de la dernière guerre, et l'historien Jules Isaac,
l'un de ses fondateurs, avaient œuvré pour un changement d'attitude et un réexamen
de la question. Vatican II avait pris
acte de cette ouverture et agrandi la brèche. L'évolution s'est brusquement
accélérée en 1997, et voici que la Librairie éditrice du Vatican sort les Actes
d'un colloque qui s'était tenu, au Vatican même, du 30 octobre au 1er novembre
1997, sur « les racines de l'antijudaïsme en milieu chrétien ». Quelques
semaines plus tôt, le cardinal Lustiger avait inauguré en Israël, à Jérusalem,
un mémorial juif en hommage au cardinal Decourtray qui avait été un acteur influent
de ce nouveau cours. C'est alors que s'est
répandu comme une traînée de poudre le mot repentance. Trois
événements récents nous aideront à jalonner ce déblocage imprévu, à réfléchir
sur ses enjeux et ses exigences. Comment peut-on passer de la détestation des
juifs et du judaïsme à une repentance dont l'intention morale ne va pas
sans difficulté doctrinale ? Le courage, ici, est aussi celui de la pensée. Détester a été, dans la
langue française, un mot très fort. Ce n'était pas haïr, mais écarter en invoquant
Dieu. C'était maudire, réprouver avec un sentiment d'horreur religieuse. On
peut bien dire que cette surdétermination a pesé de longs siècles sur les
rapports de la chrétienté avec les juifs: un mélange de religion et de passion,
qui a débouché sur une passion sans religion au nom, cette fois, de la science,
du sang et de la nation. Le réveil de cette folie meurtrière a été difficile,
mais aussi, force est de le constater, insuffisant pour éradiquer cette néfaste
et funeste passion. Dès lors, la question reflue et nous renvoie aux origines:
L'antijudaïsme est-il essentiel et consubstantiel au christianisme ?
Deux polémiques récentes - sur une Bible des communautés chrétiennes,
devenue après révision Bible des peuples et mondialement diffusée; sur
un missel paru sous le nom de Kephas en trois volumes - montrent bien
qu'il s'agit d'une question réelle et récurrente : que faire de textes
fondateurs qui paraissent légitimer ce que nous condamnons aujourd'hui et
comment les entendre pour dépasser une histoire qu'il n'est pas possible
d'effacer ? L'Église Catholique est
désormais engagée dans cette démarche, sans retour possible en arrière, avec
une force qui était imprévisible voici seulement deux ou trois ans, avec des
résistances liées à des situations régionales (par exemple au Proche-Orient) ou
à des habitudes mentales venues de loin. C'est ce qui incite à faire retour sur
trois événements récents: les évêques français à Drancy (1997) ; le cardinal
Lustiger à New York (1998); le pape Jean-Paul II à Rome et à Jérusalem (2000). Les évêques français à Drancy
Drancy, dans la banlieue
parisienne, a été, pour les juifs résidant en France, un lieu de transit vers
les camps de la mort. Des évêques français - ceux qui ont sur leur
territoire des camps d'internement pendant la dernière guerre mondiale -
ont pris l'initiative d'un geste symbolique et d'une déclaration collective qui
n'a pas fait l'unanimité dans l'épiscopat. Le geste était éloquent, mais muet.
La déclaration entendait expliquer le geste: un exercice doublement délicat,
qui n'était assuré ni de bien dire, ni d'être bien entendu et bien reçu. II n'y a de péché - et
donc de repentance - que devant Dieu, dans une vision religieuse de
l'homme et du monde qui ne sont pas radicalement mauvais, mais qui vivent en
permanence l'emprise et l'épreuve du mal: un problème pour les philosophes, un
mystère pour les théologiens. Et nous autres, qui ne sommes ni l'un ni l'autre
? Nous flottons entre des représentations archaïques du diable - le Malin - et
le tragique de notre temps. Simul justus et
peccator, (1) disait Luther, déchiré par ce drame intérieur:
juste et pécheur, sauvé par grâce et incapable d'échapper au mal, le chrétien
reste rivé à sa condition terrestre, la nôtre à tous. Hors de cette
perspective, tout devient plus simple et plus léger, du moins en première
instance: il ne peut plus y avoir que crimes, délits ou contraventions,
sanctionnés par la loi civile, préjudice à l'égard d'autrui ou de la société.
Il suffit de payer. Demander pardon aux
autres pour la peine ou le tort qu'on leur a causé, c'est dur. Autrefois, les
prédicateurs de retraite de communion solennelle invitaient les enfants à faire
ce geste, la veille du grand jour, auprès de leurs parents. Je ne l'ai pas
fait. Un sociologue comme Erving Goffman aurait pu faire la phénoménologie de
cette démarche et de ses effets en climat chrétien. Elle ne pouvait être qu'une
réparation, un préambule: l'essentiel était au-delà de cette pédagogie. L'affaire se complique
quand elle engage des groupes sociaux. Comme le salut, la culpabilité ne peut
être que personnelle, du moins pour des modernes. Pie XII l'avait rappelé, en
1947, dans le grand débat sur la culpabilité collective du peuple allemand
devant les crimes du nazisme. Mais, dans la pensée catholique,
"personnel" n'a jamais signifié "individuel". L'homme n'est
pas une monade: il n'existe que dans la solidarité et la réciprocité. De là le
titre merveilleusement ambigu donné par André Cayatte à son film en 1952: Nous
sommes tous des assassins. Chacun de nous porte en soi quelque chose de
cette potentialité, comme chacun de nous est responsable de ses frères et porte
sa part du malheur qui arrive par eux. À ce point, on est mieux
à même de comprendre la démarche des évêques de France demandant pardon à la communauté
juive niée dans son être et dans sa chair voici plus d'un demi-siècle, alors
qu'aucun d'entre eux n'a eu part à cette tragédie. Il s'agit de beaucoup plus
que d'excuses et de regrets, et de tout autre chose que d'accabler des morts
privés de voix. Et il ne s'agit ni d'un coup de presse - attirer caméras et
médias -, ni d'un cours d'histoire - prendre position dans l'interminable
procès de ces années noires. Pour l'essentiel, il
s'agit d'une affaire interne entre l'Église catholique et le peuple juif: une
vieille, très vieille affaire, qui remonte aux origines du christianisme et
qui, au fil du temps, s'est chargée de scories de plus en plus étrangères à la
foi chrétienne, au service de causes de plus en plus ouvertement
antichrétiennes, jusqu'à provoquer l'intolérable et l'imprescriptible. Par son enseignement,
par son comportement, l'Église Catholique a sa part de responsabilité dans ce
fatal engrenage: grande ou petite, décisive ou limitée, on peut en discuter,
sereinement ou passionnément, nous avons tout le temps académique devant nous.
En revanche, ce qui urge. c'est bien de briser l'engrenage multiséculaire,
alors que le débat historique - universitaire ou médiatique - est encore
parasité par les souvenirs et les engagements de l'époque. Le procès reste
ouvert : je n'y suis ni avocat, ni procureur. Je rappelle simplement que nous
n'avons encore aucune étude sérieuse sur Ï'épiscopat français dans la décennie
1936-1946 (2). C'est une déplorable lacune, mais ce n'est pas le problème
présent et je ne m'y attarderai pas (3). Ce serait déjà davantage
le problème de se demander pourquoi tant de gens qui ne sont ni juifs ni
catholiques, et pour qui la religion doit rester affaire privée, font
obstinément grief de leur silence aux évêques en France et à Pie XII à Rome.
Mais quelle voix s'est alors élevée ? Quel chef de gouvernement a-t-on entendu
? Quel mouvement français de résistance a crié son indignation ? On le
comprend: l'heure était aux héros, non aux victimes. En vérité, c'est une étude
de tous ces silences autorisés qu'on attend. En ces circonstances,
que des chrétiens aient été à la pointe de l'aide et de l'amitié aux juifs
traqués par les polices ne change rien. Les lois raciales du gouvernement de
Vichy n'ont pas été d'abord une soumission complaisante aux exigences nazies,
mais bien un effet à retardement de l'Affaire Dreyfus, quand La Croix et
bien des catholiques se flattaient d'être «antisémites» (5) sans besoin d'une
référence pseudo-scientifique. Comme les Lumières du
dix-huitième siècle sont sorties du christianisme, le christianisme est sorti
du judaïsme. Dans les deux cas, la querelle est originelle et elle a pris un
caractère inexpiable. Nous assistons aujourd'hui à la naissance d'un nouvel
esprit religieux qui laisse au fondamentalisme et à l'intégrisme, ainsi qu'on
dit, le soin de trancher ces querelles par la violence aveugle. Dans le
christianisme occidental, ce nouvel esprit s'enracine loin, sans doute en
François d'Assise. Vatican II a éveillé une conscience neuve de son urgente nécessité. Le geste symbolique des
évêques français à Drancy (octobre 1997) s'inscrit dans ce lent cheminement. Il
ne résout pas - et n'y prétend pas - l'insurmontable divergence entre
juifs et chrétiens sur la question messianique. Il ne liquide pas les inépuisables
contentieux comme en connaissent tant de familles et de villages. Mais il purge
une mémoire malade de son passé et il dispose à une méditation nouvelle du «
mystère d'Israël » dont le christianisme est inséparable. Sans ghettos, sans
pogroms, sans bûchers ni fours, Le cardinal Lustiger à New York
Deux hommes, dans
l'Église catholique, auront particulièrement contribué au déverrouillage d'une
question bimillénaire, les relations judéo-chrétiennes : Jean Paul II et le
cardinal Lustiger, le pape polonais et l'archevêque de Paris. Du premier, en vingt ans
de pontificat, on compte une bonne trentaine d'interventions publiques. Des
discours ou des lettres, mais aussi des gestes: au camp de Birkenau (Auschwitz)
le 7 juin 1979; à la synagogue de Rome, le 13 avril 1986; au colloque tenu au
Vatican le 31 octobre 1997 sur « les racines de l'antijudaïsme en milieu
chrétien », précédé, le 4 mai, par son discours à la Commission biblique
pontificale sur « l'enracinement de Jésus dans le judaïsme » ; à la canonisation
(critiquée, discutée) d'Edith Stein... C'est devant les
théories et les lois raciales, quand personne n'imaginait encore les camps
d'extermination, que l'Église catholique a commencé de s'interroger : avant les
États, il faut bien le dire; sans proportion avec la tragédie qui se préparait,
il faut aussi le dire. On se souvient du cri échappé à Pie XI en septembre
1938, peu avant les accords de Munich :
«Nous sommes spirituellement des sémites. » Mais la pensée n'est pas un
cri et le temps de la réflexion ne marche pas au sentiment. Il faudra Vatican
II et près de trente ans pour en arriver à la Déclaration conciliaire Nostra
aetate (8 déc. 1965) : Pie XI et Pie XII auraient pu la signer, non la
produire. Et il faudra encore plus de trente ans pour en arriver au document
romain. Nous nous souvenons. Une réflexion sur la Shoah (16 mars 1998). La réflexion passe par
la «repentance »: un vieux mot français riche d'une résonance biblique (teshouvà)
qui excède toute approche phénoménologique et qui ne se réduit pas à un simple
repentir. Elle est un éveil de conscience qui entraîne un changement d'esprit,
au-delà de tout « devoir de mémoire », au-delà de tout jugement d'histoire.
C'est bien le paradoxe; nous devons nous souvenir et nous ne le pouvons que de ce
que nous avons peu à peu appris et compris d'un drame et d'un crime dont la
plupart, alors, n'ont eu qu'une idée faible et lointaine. Nous sommes embarqués
dans une affaire de très longue haleine, coextensive à la totalité de
l'histoire chrétienne. Qui en doute n'aura qu'à
lire, récemment publiée (6), la conférence du cardinal Lustiger, prononcée le
20 octobre 1998 à la synagogue de New York où lui était remise la médaille Nostra
aetate du Centre pour la compréhension entre juifs et chrétiens en même
temps qu'au grand rabbin René-Samuel Sirat. Un texte fort, jailli du plus
profond de lui-même, acte de théologien plus encore que de pasteur. Un texte
audacieux et même étonnant dont la portée, par la force des choses, déborde le
sujet. En effet, l'avenir des relations entre juifs et chrétiens ne suppose pas
seulement qu'on apure le passé : il engage une conception de l'Église et de sa
tâche dans le monde de ce temps. A l'origine, la
séparation n'a pas été immédiate (un bon demi-siècle). Elle fut l'aboutissement
d'une double et radicale divergence: la messianité de Jésus, le Christ; la
gentilité, ouverte, de l'Église, qui explique sa pénétration dans la société
païenne et sa reconnaissance publique au quatrième siècle. Chacun revendiquait
seul la totalité de l'héritage. La suite n'est que l'histoire envenimée de ce
désaccord originel, avec ses dérives jusqu'à nous, dans « un rapport de force
totalement inégal ». C'est ainsi que juifs et
chrétiens se sont «méconnus et méprisés dans l'obscurité de l'histoire» explique
Mgr Lustiger. La douleur de l'histoire et ses aveuglements nous ont obscurcis
au point de ne reconnaître ni Israël en son Messie, ni le Messie caché en
Israël... ». Dès lors, « la figure du Juste souffrant (...) demeure le lieu
commun aux juifs et aux chrétiens, mais où la contradiction atteint en même
temps sa plus grande intensité ». Aujourd'hui, les juifs
rentrent dans l'histoire commune ; par leur contribution à
« l'universalisme séculier » et, désormais, l'État d'Israël, À l'inverse,
l'Église, qui avait tant misé sur une histoire glorieuse, se redécouvre engagée
dans une histoire douloureuse et renonce à occuper « l'espace des pouvoirs
temporels » et à se présenter comme « la réalisation ici-bas du Royaume
d'En-haut ». Sans la moindre concession au libéralisme moderne, elle sort d'un
intégralisme triomphant où son espérance s'était laissé absorber par le temps
de l'histoire et des nations. Cette compréhension
neuve n'en est qu'à ses débuts; il lui reste à produire ses effets et à
pénétrer les esprits. Elle est un chapitre essentiel de cet « esprit nouveau »
apparu petitement en France à la fin du siècle dernier et aussitôt mis en échec
par l'affaire Dreyfus. Le pape Jean-Paul II à Rome et à
Jérusalem
L'évolution suivait son
cours. Et voilà qu'elle s'est précipitée de façon décisive: à Rome, le 12 mars
2000, premier dimanche de Carême, avec la grande liturgie pénitentielle voulue
et conduite par Jean-Paul II, précédant d'une semaine son voyage en Terre
sainte, achevé à Jérusalem. Il existe, au cœur du
judaïsme et du christianisme, une tradition ininterrompue de conversion du cœur
et de pénitence qui a pris, dans l'Église catholique, des formes particulières
: la prière latine «Confiteor» aux usages variés, la confession privée
auriculaire, les jubilés qui scandent l'histoire chrétienne depuis le
Moyen-Age, les pardons populaires associés à des lieux de pèlerinage, etc.
C'est ainsi que Jean-Paul II a promulgué, à l'occasion du passage au troisième
millénaire, une grande année jubilaire, novatrice à un double titre. En premier
lieu, frappe l'ampleur des demandes qu'il a adressées à l'entière humanité ( à
commencer par la remise de leur dette aux pays les plus pauvres ), et dont
l'écho est resté fort modeste (7). En second lieu - et il a déclenché là un considérable
tapage médiatique -, au pardon accordé par l'Église à ses fidèles il a ajouté,
fait sans précédent, le pardon demandé par l'Église ; sur sept points dont le
quatrième confesse «les fautes commises dans les relations avec Israël». Selon le rituel de la
cérémonie, le cardinal Cassidy a commencé par demander aux chrétiens de
«reconnaître les péchés commis par nombre des leurs», à travers les souffrances
endurées de leur fait au cours de l'histoire par le peuple juif. Puis
Jean-Paul II en a demandé pardon pour tous au « Dieu d'Abraham », prenant
devant lui l'engagement public de «vivre une fraternité authentique avec le
peuple de l'alliance». Son «Jamais plus» fait écho à celui de Paul VI à l'ONU
en 1965 - «No more war; never more war», mais sur un registre proprement
religieux. Une prière et une demande de pardon qu'il reprendra dans les mêmes
termes, deux semaines plus tard à Jérusalem, au Mur des Lamentations. En vingt ans, un chemin
considérable a ainsi été parcouru, et un pas décisif a été franchi, en grande
partie par la volonté personnelle du pape polonais. Et pourtant, si l'essentiel
a été dit, le principal reste à faire, et même à penser. Pour les Juifs, ce
n'est pas suffisant, du moins avant le dépôt par le pape du texte de sa prière
dans les interstices du Mur. Pour beaucoup de catholiques, c'est trop. Il ne
suffit pas d'aller de l'avant. Il faut d'abord expliquer, justifier. Le pape a
confié ce soin à la Commission théologique internationale placée sous la
responsabilité du cardinal Ratzinger. Le document qu'elle a publié (8)
apparaîtra trop frileux et laborieux. On pouvait escompter un texte fort et
simple sur la signification et la portée de ce geste. Les membres de la
commission ont cru plus urgent ou plus opportun de prévenir incompréhensions et
dérives, insistant en particulier sur les précautions historiques qui
s'imposaient avant tout jugement. Peine perdue : ce
langage expert n a pas touché l'opinion publique, tout au moins en France, où
se sont exprimés plus d' accusateurs que de pénitents et où les clivages
traditionnels ont décidé des réactions, même en milieu catholique (9).
Pourtant, que l'on y prenne garde : Jean-Paul II a scié la branche sur laquelle
étaient assis ses détracteurs et il laisse à découvert en première ligne une société
séculière qui ne pourra plus imputer à une instance religieuse tant de crimes,
de misères et de fléaux dont la liste ne cesse de s'allonger dans le monde. Il
ne donne pas seulement un exemple à tous et. à l'Église, une longueur d'avance
dans la quête de cet «esprit nouveau» qu' exige l'ordre social et international
: il ouvre un débat de société de plus en plus difficile à éluder (10).
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Qu'il me soit permis, au
terme de ces propos, d'évoquer ici la mémoire d'un pionnier bien oublié de
cette longue marche, Elie Benamozegh (1823-1900), le grand rabbin de Livourne
qu'Émile Touati a situé «incontestablement dans la grande lignée des Docteurs
d'Israël». Il laissait à sa mort un manuscrit inachevé de près de 2000 pages,
rédigé en français. Son disciple Aimé Pallïère (1875-1949) en a tiré fidèlement
un gros livre d'un millier de pages paru en 1914, Israël et l'humanité,
dont une édition révisée et allégée a paru en 1961, puis en 1977 chez Albin
Michel (11). Deux grandes intuitions
avaient inspiré sa vie et nourri sa pensée. D'une part, en amont de l'alliance
de Dieu avec Abraham et sa postérité, il fallait remonter, au lendemain du
déluge, à son alliance avec Noé et sa descendance - l'entière humanité actuelle
- sous le signe de l'arc-en-ciel et (pour Benamozegh) sous le nom de
Melchisédech : un lien indissoluble entre le noachisme laïc et le mosaïsme
sacerdotal. D'autre part, se fondant sur sa «pleine confiance dans les
destinées religieuses d'Israël», il s'était tôt convaincu qu'il fallait
«travailler avec ardeur à préparer la réconciliation du christianisme et du
judaïsme». Plaçant ainsi le judaïsme au centre de la religion universelle, il
voyait tout naturellement Jérusalem comme la capitale de tous les croyants et
le centre religieux du monde : «Ainsi Israël et l'humanité ne sont point des
termes qui s'excluent l'un l'autre... Entre la vocation Israélite et l'unité
humaine, entre la patrie palestinienne et la fraternité des nations, il n'y a
aucun antagonisme véritable.-.». Un siècle sépare Elie
Benamozegh et Jean-Paul II, tous deux animés de la même conviction, portés par
la même espérance, et pourtant aux antipodes l'un de l'autre. «Comment cela se
fera-t-il ?» Ce fut la réaction d'Abraham et de Sara selon le livre de la
Genèse, comme celle de Zacharie et de Marie dans l'évangile selon Luc. C'est
aussi la demande qui vient aux Israéliens et aux Palestiniens qui veulent la
paix dans leur pays et entre leurs pays. Emile POULAT Notes: 1. "En
même temps juste et pécheur"
(NDLR) 2. La thèse de
Jacques-Olivier BOUDON , Paris capitale religieuse sous le second Empire,
Cerf, 1996, 558 pages, couvre la période concordataire , et celle de Marc
minier l'entre-deux guerres. Le rôle éteignoir de Mgr Chappoulie (qui n'était
pas évêque), qui assurait la liaison avec Vichy, reste sous-estimé. 3. Cf. ma
préface à L'Encyclique cachée de Pie XI (La Découverte. 1995). 4. En dernier
lieu, Annie lacroix-riz, Le
Vatican, l'Europe et le Reich. de la Première Guerre mondiale à la Guerre
froide (A. Colin, 1996), qui impute à Pie XII « une haine viscérale contre
les juifs, toujours assimilés au judéo-bolchevisme». À l'opposé, Pierre blet, Pie
XII et la Seconde Guerre mondiale d'après les archives du Vatican (Perrin,
1997). 5. Pierre sorlin, «La Croix» et les juifs
(Grasset, 1967). 6. J.-M. lustiger, «Juifs et chrétiens, demain».
Nouvelle Revue théologique, octobre-décembre. 1998. 7. Emmanuel lafont, Le Jubilé en actes,
Paris, Ed. de l'Atelier, 2000. (Le P. Lafont a longtemps été curé de Soweito en
Afrique du Sud). 8. Commission
théologique internationale. Mémoire et réconciliation. L'Eglise et les
fautes du passé, Paris, éd. du Cerf. 2000, 93 pages. 9. De «Grandeur
et limite de la repentance», (Joseph vandrisse,
Le Figaro, 6 décembre 1999) à «La repentance suscite des réactions
nuancées», (La Croix 14 mars 2000: entretien avec Elie Wiesel). -
«L'Église doit demander pardon pour Pinochet» (Jean-Claude petit, La Vie. 9 mars 2000,
éditorial). Pinochet, Galilée (à travers la pièce de Brecht), Giordano Bruno,
tout est bon pour allonger la liste
" Putain, sorcière, bécassine. Quand on diabolisait la femme au nom
de Dieu" (Marianne, 21 février 2000)... En exorcisant ses démons,
l'Église réveille les démons de ses détracteurs (Joseph VANDRISSE, Le
Figaro, 11 mars 2000). 10. Dossier sur « Le
Pardon », ouvert par Jacques DERRIDA, Le .Monde diplomatique, décembre
1999, pp. 10-19 avec réponse d'Edgar MORIN. « Pardonner, c'est résister
à la cruauté du monde », ibid; février 2000, pp.24-26.- «Pardonner,
n'est-ce pas se donner bonne conscience ?», Témoignage chrétien, 10
février 2000 (réponse protestante d'Olivier ABEL, réponse juive de Philippe
HADDAD). - « Faut-il pardonner ? Le pardon et l'impardonnable», L'Actualité
des religions, mars 2000. - Albert LONGCHAMPS, «Repentances en chaule;
pardon ou bonne conscience ?» dans Témoignage chrétien, 9 mars 2000 -
Débat du CERI et de Critique internationale sur «Mémoire, justice et
réconciliation» (21 mars 2000. au Salon du livre de Paris)… Autre débat : la
«conscience universelle» (qu'est-ce à dire et qu'en est-il de cette notion
inchoative ?) s'interroge de plus en plus sur les limites de la «violence
légitime» assumée par les États, sur le bien-fondé d'une « raison
d'État, discrétionnaire, sur la portée d'expressions nouvelles comme «crime
contre l'humanité». Troisième question : la notion de «personne morale» (
publique ou privée) a été forgée pour exercer des droits et des
responsabilités qui excèdent la capacité des personnes physiques. Quand il
s'agit de personnes transgénérationnelles comme la République, l'État, la
Nation, la France, quelles peuvent être l'étendue et la charge dans la durée
des griefs qu'on est en droit de leur adresser ? Pour un peuple fier de son
patrimoine, qu'est-ce qu'assumer son passé ? On se souvient que sur les «rafles
du Vel d'Hiv» (juillet 1942), les présidents Mitterrand et Chirac ont pris des
positions différentes. Enfin, que pèsent les «crimes» passés de «l'Église» et
des «couvents»,, (voire des États et de leurs armées) devant les «horreurs» en tous
genres développées par le «progrès» moderne ? 11. Élie benamozegh, Israël et l'humanité,,
préface d'Aimé palliére, Paris,
Albin Michel, 1961 et 1977, 396 p. (Avant-propos d'Emile touaTI). Les juifs de Livourne
jouissaient de privilèges que Montesquieu aurait voulu voir accorder aux juifs
de France. E.Benamozegh était
originaire d'une famille marocaine. Voir aussi Lionel lévi, La Communauté juive de Livourne, Paris, éd.
L'Harmattan. 1996, 216 pages. |
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