Chrétiens et juifs, ... des amis !

Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

 

LA DIVISION ENTRE L'EGLISE ET LA SYNAGOGUE

par  F. LOVSKY

 

 

 

Nous ne réfléchissons pas assez sur le fait que la prédication des Apôtres juifs, dont nous avons le récit dans le livre des Actes, a introduit au Ier siècle un véritable schisme et une division profonde dans le sein du peuple juif. Aux yeux des Juifs, il s'agissait d'une hérésie messianique.

 

 

Jésus, signe de division dans le peuple d’Israël

 

Les Apôtres leur ont annoncé que Jésus était le Messie, celui qui avait reçu l'onction divine, et qu'il était donc l'Oint du Seigneur (en grec, le Christ). La plupart des Juifs ont considéré que c'était là une aberration. Ils ont dit à peu près : «Jésus n'est pas le Messie, car il n'a pas libéré son peuple du joug des Romains. Vous dites qu'il est le Fils de Dieu. Ce n'est pas possible, car Dieu ne peut pas s'incar­ner. Il est mort sur la Croix ? Alors, il n'est pas le Fils de Dieu. Que Dieu puisse mourir, et de surcroît par le plus infamant des sup­plices, c'est impensable». Et saint Paul a lucidement constaté que pour les Juifs l'annonce de l'Evangile est un scandale (1 Co 1,23).

Pour la grande majorité des Juifs, Jésus n'était donc ni le Messie libérateur des Romains qu'ils attendaient, ni le Messie Rédempteur que beaucoup d'entre eux espéraient, puisque le monde demeurait ce qu'il était et que les guerres, disaient-ils, n'avaient pas cessé entre les hommes.

La division au sein du peuple de l'élection, de l'alliance et de la promesse, fut donc de nature spirituelle et réellement christologique. C'était un conflit théologique au sujet de la possibilité de l'incarnation de Dieu, et christologique à propos de la personne de Jésus.

 

Une division christologique et politique

 

Cette déchirure était probablement inévitable. Jésus l'a pressentie. C'est la plus inéluctable des divisions du peuple de Dieu et la plus sérieuse ; la seule qui fût centrée sur l'essentiel, bien qu'elle se soit compliquée de beaucoup de facteurs psychologiques et même poli­tiques pendant la Chrétienté, et qui ne sont pas à l'honneur des Chrétiens. Tous ces motifs ont envenimé les relations entre eux et les Juifs, aggravant la division par l'antisémitisme séculaire de la Chrétienté. Mais la division initiale subsisterait même si l'Église parvenait à atteindre l'apaisement et la réconciliation avec les Juifs en vivant pleinement de l'amour de Jésus et de Paul envers eux.

Avec le recul de tant de siècles, nous voyons clairement que la division était essentiellement christologique, mais le conflit fut beaucoup plus compliqué et plus foisonnant, l'opposition au sujet du Messie s'aggravant avec d'autres facteurs. On doit se rendre compte, à partir de cette première division, que les réalités politiques, culturelles et psychologiques, ont, dans l'histoire de l'Église, souvent durci, elles aussi, les conflits religieux jusqu'en notre XXe siècle.

Deux événements politiques où les Chrétiens n'eurent absolument aucune part, ont pourtant gravement accentué le fossé entre les Juifs et les Judéochrétiens ; à plus forte raison entre les Juifs et les Paga-nochrétiens. Ce fut d'abord la révolte juive contre Rome, de 66 à 70après Jésus-Christ, qui aboutit à la destruction du Temple de Jérusa­lem, ce qui détermina la victoire religieuse des Pharisiens dans le Judaïsme, l'abolition du culte sacrificiel et le rôle désormais central du Talmud.

Le Temple avait été un lieu de rencontre, un lien entre les Juifs et les Judéochrétiens. Saint Paul, saint Pierre, saint Jacques étaient assidus au Temple. Les Judéochrétiens qui ont reçu le Saint-Esprit le jour de la Pentecôte venaient du Temple et y sont retournés. Ils ne manquaient pas une seule de ses cérémonies. Ils y priaient intensé­ment. C'est la politique, celle des Juifs contre les Romains et celle des Romains contre les Juifs qui a détruit ce lien, par la main des païens. N'hésitons pas à le répéter : l'Église n'était pour rien dans cette catastrophe juive. En 70, il n'y avait pas un soldat, pas un offi­cier chrétien dans l'armée romaine qui a détruit le Temple. Mais il arrive que l'histoire et la politique du monde aient des contrecoups imprévisibles dans le peuple de Dieu, et des répercussions négatives quant à l'unité de l'Église.

Or, une deuxième guerre juive contre Rome éclata de 132 à 135. On est à peu près sûr qu'il n'y avait encore aucun Chrétien à com­battre alors les Juifs dans les armées impériales.

Les Romains prirent à nouveau Jérusalem et la transformèrent en ville païenne : ils interdirent aux Juifs et donc aux Judéochrétiens, d'y habiter. Tous les chefs de l'Église de Jérusalem avaient été, durant un siècle, des Judéochrétiens de la famille de Jésus. Désor­mais, ce furent des Paganochrétiens. Ainsi Rome avait-elle, sans le savoir, interdit aux Chrétiens d'avoir pour berger un Judéochrétien dans celle qui était encore en 135 la plus prestigieuse des Églises. On peut penser que la division entre les Juifs et les Chrétiens fut totalement consommée alors, et du seul fait d'événements subis par l'Église.

Les Juifs ont conçu une grande amertume en constatant que les Judéochrétiens ne prenaient aucune part dans ces guerres natio­nales. Et plus tard, quand la notion de «christianisme» et la réalité de l'Empire romain se sont confondues dans une Chrétienté qui les a persécutés et en tout cas marginalisés, les Juifs ont éprouvé une hostilité envers les Chrétiens d'autant plus compréhensible que ceux-ci l'ont entretenue de siècle en siècle, par le mépris, la calom­nie, la violence et l'exclusion. Nous sommes, et eux aussi, les héri­tiers de ces conflits et de cette division.

 

Une Église devenue paganochrétienne

 

D'autres motifs, dès les tout premiers siècles chrétiens, à la fois culturels, religieux et politiques, ont durci les oppositions ; toutes ces choses qui se disent, qu'on accepte sans discussion, qui vont de soi, et qui accompagnent les médisances de la vie quotidienne. Au fur et à mesure que l'Eglise gagnait en nombre parmi les païens et qu'elle devenait de plus en plus paganochrétienne, elle prenait toujours davantage une allure «païenne» par rapport au mode de vie des Juifs, si radicalement différent dans tous les domaines de celui de la société d'alors. Et parmi les préjugés et les idées toutes faites qui entrent dans une culture, il y avait l'antisémitisme du monde païen gréco-romain, auquel les Paganochrétiens étaient d'autant plus sen­sibles qu'ils voulaient, dès le IIe siècle, se démarquer des Juifs.

Comme il aurait été souhaitable que les Paganochrétiens eussent reçu l'amour paulinien des Juifs en se convertissant au Christ ! Mais la vie chrétienne est un long cheminement où il est difficile de se défaire de ses préjugés... L'Église a reçu une part de l'antisémi­tisme de ce monde qu'elle christianisait. En devenant un empereur chrétien, Constantin conservait toutes les suspicions d'un chef de l'État romain envers les Juifs. L'Empire chrétien fut une société antisémite, et ses théologiens le furent aussi.

Si l'opposition essentielle entre les Chrétiens et les Juifs était christologique, il en découlait des aspects religieux très visibles, qui avaient parfois une importance quotidienne. Il s'agit des usages que Dieu avait prescrit aux Juifs : la circoncision, le sabbat, les obser­vances alimentaires. La lecture du Nouveau Testament fait comprendre à quel point l'Église naissante était elle-même menacée de division à ce sujet. On se reportera aux chapitres 15 des Actes et 2 des Galates pour en voir les difficultés et l'importance. On ignore trop, d'autre part, la rivalité missionnaire entre l'Église et la Synagogue jusqu'au Ve siècle lui-même, tant que la Chrétienté n'a pas mis le holà en décidant la peine de mort pour celui qui se convertissait au Judaïsme, et pour le convertisseur aussi. Cette concurrence fut assez intense pour devenir une cause de polémiques et d'accusations dont les œuvres de certains Pères de l'Église por­tent la trace durable.

 

 

Juifs et Chrétiens: l'apprentissage de la division

 

Le lecteur attentif qui désire connaître les origines des divisions chrétiennes, pense sans doute: «Si c'était une déchirure inévitable et à propos de l'essentiel, c'est-à-dire de la messianité et de la divinité de Jésus, et si la rupture restait extérieure à l'Église et non pas en son sein, pourquoi en parler si longuement ? Ce n'est pas très logique...»

 

Le mystère d'Israël

 

Trois raisons expliquent cette démarche. D'abord, parce que cette rupture initiale et cet échec de la prédication apostolique ne sont pas un échec de la Parole de Dieu (Rm 9,6) : le Saint-Esprit a révélé à Paul, dans le Mystère d'Israël, que la déchirure au sein du peuple d'Israël n'était pas dans la volonté de Dieu. Saint Paul ne veut pas que nous ignorions, dit-il, que Dieu n'a pas voulu l'endurcissement des Juifs par rapport à Jésus ; cette situation n'est pas définitive car elle n'est pas conforme au désir profond du cœur de Dieu.

Dieu espère et le Saint-Esprit annonce l'illumination et la plénitude des Juifs. Telle est l'espérance de l'Église. Comment le Chrétien qui lit l'Épître aux Romains, pourrait-il se résigner, à plus forte raison, aux ruptures entre les Chrétiens eux-mêmes ? La réflexion et la prière au sujet de la séparation entre les Juifs et les Judéochrétiens ont donc vraiment une signification œcuménique : s'il en est ainsi entre le premier peuple de l'élection, Israël, et le peuple de l'élection en Christ, l'Église, n'est-il pas clair que nous ne devons pas nous résigner aux divisions entre les Chrétiens qui se sont mani­festées ensuite ? Saint Paul exprime de façon inoubliable la souf­france de la déchirure qu'il est en train de vivre : c'est pour lui un déchirement. La déchirure est un fait objectif : je constata que le peuple de Dieu est déchire : c'est ainsi ! Mais dans le déchirement, je porte cet événement, j'en souffre, sans l'accepter comme une réalité défi­nitive. Cette souffrance de saint Paul et la prière qui en découle, et l'espérance de l'uni!]; dans l'amour, sont autant d'indications pour que l'Eglise apprenne à comprendre, souffrir et résoudre ses divi­sions, en sachant qu'elles sont un déchirement, elles aussi, pour le cœur de Dieu. L'Église est appelée à discerner que la première divi­sion est à la racine de celles qui ont suivi, et à l'origine de nos accou­tumances à toutes les ruptures chrétiennes. Nous nous résignons à celles-ci parce que nous sommes habitués à la séparation entre les Chrétiens et les Juifs, et à une tranquille hostilité envers eux.

Le deuxième motif d'insister sur cette division, c'est qu'il y a là une leçon de choses historique. On voit à l'évidence, à côté des motifs théologiques, le rôle important des causes extérieures, des attitudes psychologiques, des facteurs politiques qui provoquent des contrecoups dans le peuple de Dieu, et l'importance des usages quotidiens, des habitudes culturelles qui se surajoutent à l'origine proprement religieuse et théologique pour l'aggraver et même parfois pour la submerger. Cela permet de se demander, à propos des divisions chrétiennes, si ces facteurs parfois religieux, mais non pas théologiques, ou culturels, voire politiques, n'ont pas été en quelques circonstances les vraies causes de la rupture. Les motiva­tions théologiques, plus nobles, étant brandies ensuite comme autant d'explications justificatrices.

 

 

Le prototype des divisions

 

La troisième raison est décisive. La séparation entre les Juifs et les Chrétiens a été le prototype des divisions chrétiennes, ou plus exactement de leur acceptation, quand nous avons transposé dans l'Eglise une affirmation d'allure théologique qui avait grandement servi à justifier l'hostilité envers les Juifs, jusqu'à repousser dans l'ombre la discussion christologique. Il s'agit du soi-disant «rejet» des Juifs.

Dès qu'il parle, dans l'Epître aux Romains, de ceux des Juifs qui ont refusé de croire en Jésus, saint Paul les appelle «Israël», en les désignant par le nom que Dieu leur a donné. «Juifs», c'est le mot humain ; «Israël», c'est le mot de leur élection. Et c'est à propos de son conflit avec eux, et du leur avec Jésus, que saint Paul tient à leur maintenir ce nom que Dieu leur a donné. Combien de fois, par contre, avons-nous dénié la qualité chrétienne de ceux avec qui nous étions en conflit !

Les Chrétiens ont très tôt pensé fort charnellement que les Juifs qui ne croyaient pas en Jésus perdaient dès lors leur élection, et n'étaient plus membres du peuple d'Israël. On a traduit ce jugement par la théorie du «rejet» des Juifs. Malgré le chapitre 11 de l’Épître aux Romains, la théologie chrétienne a enseigné ce prétendu rejet :

les Juifs, disait-elle, ne sont plus Israël et c'est l'Église qui est «le Nouvel Israël», bien que l'expression soit inconnue du Nouveau Testament. On a suivi une progression qui s'exprime à peu près ainsi : «Israël, c'est nous aussi... Israël, c'est nous avant tout... Le nouvel Israël remplace l'Israël de naguère... Israël, c'est nous, ce n'est que nous et rien que nous... et les Juifs ne sont plus du tout Israël puisque Dieu les a rejetés». Alors que saint Paul illustre le contraire par l'image de l'Église paganochrétienne greffée sur Israël, l'Olivier unique, nos ecclésiologies en sont venues à imagi­ner un autre Olivier que Dieu aurait planté après avoir déraciné et jeté aux orties l'Olivier juif. On enseignerait désormais que l'Église avait «remplacé» Israël, qu'elle s'était «substituée» à lui.

Cette facile théorie du rejet a été reprise lors des affrontements entre les Chrétiens. Ils ont prétendu que ceux avec lesquels ils étaient en conflit étaient «rejetés». Les Catholiques ont pensé, au XVIe siècle, que Dieu avait rejeté ces Luthériens et ces Calvinistes qui n'étaient plus de l'Église du Christ. Et les Protestants l'ont dit et clamé à propos des Catholiques. Si les Orthodoxes, les Catholiques et les Protestants (et ceux-ci entre eux) ont décidé que les autres étaient «rejetés», c'est parce que c'était un lieu commun que les Chrétiens avaient d'abord et unanimement appliqué aux Juifs. Aujourd'hui encore, il y a des Chrétiens qui n'hésitent pas à employer de temps en temps ce langage et cette idée, plus ou moins explicitement, au détriment des Chrétiens avec qui ils sont en désaccord. Autrement dit, nous avons transposé dans les divisions entre Chrétiens le vocabulaire et la mentalité forgés dans le conflit avec les Juifs : ce sont des comportements inséparables. Tant que nous croirons que les Juifs sont rejetés, nous rejetterons aussi des Chrétiens ; et tant que nous agirons ainsi envers des Chrétiens, les chassant de notre cœur parce qu'ils sont différents de nous, nous ne pourrons pas nous approcher des Juifs dans la gratuité d'un véritable amour. C'est avec la pseudo-théologie du rejet dans le cœur que pendant des siècles les Chrétiens se sont persuadés que rien de ce qui caractérisait les Juifs, ou les Chrétiens «hérétiques», n'était intéressant. Rien de ce qu'ils pensaient, priaient ou faisaient ne valait la peine d'être connu, sinon pour les accuser.

 

L'œcuménisme commence quand nous cessons de prétendre que les Chrétiens dont nous sommes séparés seraient rejetés. Ce n'est pas un simple changement d'ordre sentimental, mais bien d'ordre spirituel et théologique, qui exige le refus et la condamnation de toute théorie du «rejet» des Juifs, et de la prétendue substitution de l'Église à Israël. Notre attitude envers la pérennité de l'élection d'Israël est la racine qui porte ou non nos divisions, pour reprendre une expression de saint Paul. C'est la préhistoire soit de l'unité, soit de la division de l'Eglise, selon que nous abandonnons ou que nous maintenons ces pseudo-rejets auxquels il serait inconcevable de nous résigner.

 

Nous devons reconnaître au peuple d'Israël, et aux Chrétiens avec qui nous avons des divergences, le statut que Dieu leur maintient, et respecter leur élection. Et si c'est par rapport aux Juifs que nous avons fait l'apprentissage d'une bonne conscience prête à toutes les excommunications, notre attitude envers le schisme entre les Juifs et l'Église apparaît comme le prototype de toute réconciliation œcuménique. Le Mystère d'Israël vécu par l'Église appartient à l'espérance œcuménique de l'Église enfin une.

 

 

                                                                       F.Lovsky

 

 

 

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