Chrétiens et juifs, ... des amis !

Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

 

Drancy: un devoir de mémoire,

 

un devoir d'avenir

  

Par Henri Lefebvre

Paru dans Yerushalaim n°14

 

Entre deux vieux amis, il se glisse parfois des tentations de philosopher.

Hier, avec un ami, nous parlions de la mémoire.

Qui parfois, et c'est agaçant, nous fait défaut: "Comment s'appelait-il, celui-là ? Je n'arrive même plus à me souvenir de son prénom !"

Qui parfois nous revient d'une façon fulgurante: tel geste, tel incident, telle parole, nous reviennent tout-à-coup ...

La mémoire de l'homme, avec ses perceptions si riches, est un perpétuel sujet d'étonnement: comment donc des lieux, des odeurs, des couleurs,des  mouvements,peuvent ainsi nous être rendus présents, même après des décades d'oubli. Etait-ce "stocké" , selon le langage des informaticiens, quelque part dans nos neurones, de telle sorte qu'un incident, ou un "effort de mémoire" nous le restitue ainsi, "comme si c'était hier" ?

Un tel ordinateur nous stupéfie ! Je te loue, Seigneur, de ce que je suis une créature si merveilleuse !

 

Et force est pour moi d'admettre qu'un tel cadeau ne peut être employé seulement quand cela me convient.

La mémoire doit aussi me servir à diriger ma vie, à rectifier mes erreurs, à redresser la barre: malheur à moi si je refuse de l'entendre, car elle est la voisine et la lumière de ma conscience! Malheur à moi si je tente de l'étouffer, car elle risque de resurgir, sous forme de remords et de troubles plus graves encore; c'est du moins ce que affirment les psychologues.

 

Mais plus encore, cela est-il vrai également pour la société ?  Tout porte à le croire, et là notre devoir se multiplie, car nous ne sommes plus seuls à être concernés; c'est notre entourage, notre environnement, notre collectivité qui est aussi concerné par ma mémoire pour son présent comme pour son devenir.

On parle beaucoup, ces jours-ci de la mémoire collective, on cherche à la raviver, on en fait un devoir, on l'associe à d'autres notions comme l'aveu qui reconnaît la faute, la repentance qui reconnaît le préjudice donné, le pardon que l'on cherche obscurément, ...Ces interrogations gênent d'ailleurs bien des commentateurs qui ne peuvent éviter de se poser alors la question de Dieu !

 

Dans le présent numéro de YERUSHALAIM, nous abordons ce questionnement, mais en nous limitant strictement à ce qui est dans le droit fil des préoccupations de COEUR, la mémoire chrétienne vis-à-vis du peuple juif.

 

Un événement majeur

Nous sommes de ceux qui estiment que ce qui s'est passé à Drancy le 30 Septembre est un événement capital et qui aura de profondes répercussions. Aussi, au risque de faire double emploi pour certains d'entre nos lecteurs, avons-nous choisi de reproduire dans ce numéro le texte de la déclaration de repentance des évêques de France et celui de la réponse de M. au nom de la communauté juive.

Car nous estimons, et nous nous en expliquerons ici, que cette déclaration constitue un événement majeur dans l'histoire des relations judéo-chrétiennes.

 

 

Mais tout n'est pas fait !

Il ne faut pas se dissimuler que cet acte courageux risque de demeurer longtemps marqué d'incompréhension parmi le peuple chrétien. Nous entendons déjà des voix un peu ironiques nous dire: "Alors, vous l'avez eue votre repentance envers les juifs, vous nous en avez assez parlé ! Maintenant vous êtes contents ?"

Pour répondre à cette question, je dirai d'abord qu'effectivement, je suis, nous sommes, heureux, certes autant qu'on puisse l'être pour un tel sujet. Heureux de constater qu'un geste, qu'une démarche de cette importance a pu être décidée et effectuée dans une si grande dignité par les représentants de l'Eglise Catholique de France. Cette démarche honore ceux qui l'ont faite, car il fallait un grand courage pour braver les opposants, les médisants, les moqueurs, les critiques, non seulement ceux qui se situaient au-dehors de l'Eglise Catholique, et ils sont nombreux, mais aussi ceux de l'intérieur, et ce n'est pas la moindre des difficultés de l'entreprise !

En me souvenant des débuts de l'aventure de COEUR, et des barrages rencontrés à l'action dans laquelle nous nous engagions avec un brin d'inconscience, en me souvenant aussi des moments d'abattement que vécurent les premiers membres de l'association , et tout particulièrement Henri CATTA, devant ce que nous pouvions considérer alors comme un immobilisme des consciences, nous pouvons effectivement nous réjouir du chemin parcouru et en rendre grâce au Seigneur. A ce moment-là, en effet, c'était dans les années 89/90, tous les arguments, même les plus spécieux, nous étaient opposés pour nier le bien-fondé de cette action. On me comprendra quand je dis que notre ami Henri CATTA (décédé en 1994) devait être quelque part au-dessus de Drancy en ce mardi 30 Septembre, scandant dans les couloirs du ciel de sonores "amen" aux déclarations épicospales !

 

Mais gardons-nous d'un triomphalisme facile ! Si nous avons conscience d'avoir oeuvré avec nos petits moyens en vue de ce résultat, nous savons bien que d'autres, plus importants que nous, ont accompli de leurs côtés des efforts sans doute beaucoup plus productifs pour que les verrous d'airain que nous constations tous sur cette route soient tirés, et que les portes soient entrouvertes. Notre satisfaction actuelle est de ne pas nous être fourvoyés quand nous demandions un acte de repentance officiel, ce qui s'est finalement produit sous nos yeux.

Et plus que sous nos yeux, puisque la cérémonie a été très largement médiatisée, dans le meilleur sens du mot, ce qui lui a donné une dimension réellement historique.: il faut avoir vécu ces débuts pour mesurer combien ce qui a été vécu là représente comme évolution dans les mentalités chrétiennes, dans les réactions quasi "viscérales" que nous rencontrions alors. Mais, ne nous y trompons pas, il s'en faut de beaucoup que ces réactions soient subitement éliminées.

 

Une démarche qui s'inscrit dans une dynamique

On peut d'abord remarquer que, comme tout acte officiel, cette déclaration a besoin d'être expliquée, justifiée, il faut en faire pénétrer les dimensions dans le peuple de Dieu; il faut faire évoluer les consciences, jusqu'à ce que les réflexes soient radicalement inversés; il faut travailler à ce que le poids séculaire de haine, de rejet, de mépris, ou tout simplement d'indifférence, soit non seulement révélé, mais aussi ébranlé et condamné, pour être enfin réellement extirpé, détruit afin de faire place à un nouveau rapport entre les personnes, les communautés, les structures.

 

En effet, la repentance pour non-assistance à personne en danger ne suffit pas: ce qui est important, c'est de déceler pourquoi on en était là à ce moment-là, comment on a pu à ce point manquer aux engagements moraux élémentaires qui étaient pourtant bien clairement affichés et défendus dans l'Eglise, pourquoi la grande masse des chrétiens, lesquels n'étaient ni meilleurs ni pires qu'actuellement, n'a pas réagi à ce qui nous semble être aujourd'hui une exigence minimale. On n'a pas encore expliqué par quelle aberration une certaine indifférence glacée à l'égard du sort tragique de la partie juive de la population a pu couvrir la plus grande partie de la chrétienté en France.

 

Il me semble aussi que l'on doit parler des autres composantes de cette chrétienté: devant la déclaration des évêques catholiques, le public pourrait penser , soit que les autres chrétiens n'avaient aucune raison de demander pardon, soit au contraire que ces autres chrétiens n'en sont pas encore arrivés là, et donc que seule, l'Eglise catholique a franchi ce pas difficile et méritoire. On n'a pas encore entendu de déclaration officielle du protestantisme français à ce sujet. Pourquoi ? La situation de minoritaire permet-elle à mes correligionnaires de s'abstenir d'entrer dans un débat difficile ? Ou bien pouvons-nous arguer des exemples illustres du Chambon-sur-Lignon ou de plusieurs autres pasteurs et paroisses remarquables pour nous dédouanner un peu rapidement de toute faute historique, reportant sur le seul catholicisme la nécessité de se déclarer coupable ? Même si l'action du pasteur Boegner, d'abord mesurée parait-il, car marquée par une confiance naïve dans "l'illustre vieillard" qui siégeait à Vichy, fut ensuite effectivement courageuse, nous ne pouvons ignorer qu'aucune action organisée ne fut tentée, ni même imaginée, à l'échelle du protestantisme pour se dresser fermement aux côtés des malheureuse victimes juives de l'horreur nazie.

 

Facile à dire, me direz-vous, mais qu'auriez-vous fait dans une telle situation ? Je répondrai respectueusement à cette question par une autre question en forme d'hypothèse peut-être un peu hardie: n'y aurait-il pas eu une action officielle, directe, sans ambiguité, si les nazis, au lieu de s'attaquer aux juifs, s'étaient mis en tête de s'attaquer par exemple aux baptistes, ou aux pentecôtistes en tant que tels, (ce n'est bien sûr qu'un exemple !) persécutant ces communautés et en déportant tous les membres, hommes, femmes, enfants, vieillards ? J'imagine, à la gloire du protestantisme officiel, et bien sûr aussi du catholicisme, que la réaction, l'indignation, la protestation, auraient été unanimes, bravant les menaces et les dangers, affirmant une solidarité déterminée face à un occupant pourtant tout-puissant, prenant de sérieux risques même si l'efficacité d'une telle réaction se serait avérée d'avance problématique ?

 

Alors, -laissez-moi prolonger ma question-  pourquoi, dans le cas des juifs, n'y eut-il pas même l'idée qu'une telle réaction puisse avoir lieu ? Et j'ose avancer une réponse: parce que dans la société française de ce temps-là, et notamment dans la société chrétienne, les juifs n'étaient pas admis réellement au même titre que les autres, parce que, à leur égard en tous cas, la solidarité humaine, et à plus forte raison la solidarité religieuse et spirituelle, n'existait pas, ou peu; en tous cas trop peu ! Les nazis et leurs sbires, savaient pouvoir compter sur une neutralité, une passivité, une indifférence de la part des chrétiens ! Indifférence qui les mettaient en mesure d'accomplir à moindre risque leur projet d'élimination des juifs; ils n'auraient pas pu s'engager dans une entreprise aussi hasardeuse que celle de s'attaquer de front à toute la population chrétienne. Nous devons donc reconnaître tous qu'à ce moment-là, aucune solidarité structurelle n'existait entre juifs et chrétiens, et c'est l'une des constatations qui devrait nous faire réfléchir après Drancy.

 

Je pense que la co-existence des communautés concernées, les chrétiennes, dans leurs diversités et en dépit de leurs divisions, et la juive, aurait dû, et en tous cas devrait en effet conduire, par nature, à une solidarité concrète, évidente pour les membres de ces communautés comme pour le monde ambiant, prioritaire parmi les autres solidarités.

Et cela en raison de leurs fondements communs. Quel est le facteur commun qui les unit, et les distingue des autres communautés humaines ? Leurs livres fondateurs même, c'est-à-dire le principe essentiel de leurs existences respectives, ce qui n'est pas peu ! Si chrétiens et juifs étaient vraiment conscients de cette réalité, ils auraient eu dans l'histoire, en particulier face à d'autres idéologies comme le nazisme ou le communisme, comme face à l'islam, des attitudes convergentes, ces autres idéologies et religion ayant affiché une volonté explicite d'anéantir leur fondement.

 

Le défi de la repentance chrétienne

Il est important de bien garder à la pensée ici que la démarche de repentance n'a rien d'un acte morbide tourné vers le passé, avec l'espoir sous-jacent d'un pardon divin qui nous libérerait d'une dette devant le Tout-Puissant ! Certes, l'aveu et la demande de pardon sont toujours considérés comme une attitude nécessaire pour recevoir la paix qui vient de Dieu.

Mais la repentance qui nous est instamment demandée aujourd'hui est bien plutôt un effort courageux de nous mettre en situation pour construire un avenir qui ne reproduise pas les errements funestes du passé. C'est cette détermination qui est le test de notre réelle contrition.

 

Nous sommes donc confrontés ici, non à notre propre histoire, ou à celle de nos parents, mais à notre futur proche, et à celui de nos églises. L'une des questions qui jaillit de ce choc avec le passé est celle-ci: sommes-nous déterminés à construire des relations étroites, fraternelles, privilégiées, entre les communautés chrétiennes et juive ?

Les protestations que soulèveront cette question seront en elles-mêmes très révélatrices. Pourquoi avec eux, nous dira-t-on, plutôt qu'avec les musulmans, ou les bouddhistes? Ou les communistes, nous aurait-on dit, en d'autres temps, mais actuellement ceux-ci n'ont plus aussi bonne presse !

 

Le défi que nous avons à relever se situe bien là. Nous avons certes à reconnaître bien des erreurs, des fautes, des jugements, des compromissions, des oppressions, opérées par des chrétiens, et même par les dirigeants de l'Eglise, envers de nombreux peuples, ou groupes, dans l'histoire. Rien ne peut justifier le péché, le meurtre, le vol, le viol des consciences. Il s'agit là de fautes caractérisées. Loin de nous de chercher à minimiser l'une quelconque de ces horreurs que les chrétiens ont commises, ou  ont laissé commettre. Loin de nous d'avoir la goujaterie de chercher à en ramener l'un quelconque au rang de "détail de l'histoire".

Mais ce qui nous touche plus particulièrement, parce qu'il s'agit là du fondement même de notre foi, c'est que, en tant que chrétiens, en tant qu'Eglise de Jésus-Christ, nous nous sommes arrogés le droit d'aînesse, nous avons rejeté, condamné le peuple par qui nous avions tout reçu au niveau de la foi ("nos frères aînés dans la foi") et au sein duquel Dieu avait choisi de faire venir celui que nous appelons le Fils de Dieu. Nous nous sommes placés aux yeux du monde entier comme étant la source de toutes les lumières de ce monde, nous avons prétendu être le centre même des attentions du Tout-Puissant !

Alors que ce rôle, cette place éminente, cette vocation, c'était le peuple juif qui l'avait reçu par la décision souveraine et définitive de ce Dieu que nous invoquions. Lequel "ne se repent pas de Ses dons et de Son appel" nous avait pourtant bien dit l'apôtre Paul lui-même (Romains 11:29), en parlant justement du peuple juif.

Et ce faisant, nous rejetions à ce point le peuple juif loin de nous que nous n'avions pas de termes assez durs pour le désigner, préparant ainsi, et provoquant, une persécution multi-séculaire qui n'a pas de ressemblance dans l'histoire humaine, ni de près, ni de loin ! Ceux qui étaient, dans le dessein de Dieu, les plus proches de nous, ceux qui devaient nous être les plus chers, les plus précieux, nous avons tenté de les rejeter dans les poubelles de l'histoire. Ceux qui avaient hérité avant nous du cadeau par excellence qu'est la Parole de Dieu, et qui en sont toujours les gardiens, nous les avons voués, consciemment ou non, à la destruction, à la Shoah !

Certains objectent ici: "Nous ne sommes pas coupables de ce dont vous nous accusez !". Certes, pas directement. Mais nous devons reconnaître que cette abominable injustice fut non seulement commise par ceux qui nous ont précédés tout au long des siècles, mais aussi justifiée par eux au travers de textes qui étaient encore jusqu'à ces dernières années, le fondement de notre foi ! Et si, heureusement, certains d'entre eux ont été abrogés, il n'existe pas encore de théologie chrétienne qui reconnaisse au peuple juif et au peuple chrétien, à la Synagogue et à l'Eglise, une autre place respective que celle qui nous a conduits à cette tragique situation.

 

La repentance chrétienne: un devoir d'avenir

C'est là que l'on aperçoit combien la repentance est nécessaire, urgente.

Combien elle devrait irriguer tous les membres de l'Eglise afin que celle-ci puisse recevoir et formuler une autre vision de l'histoire du salut que celle qu'elle s'était forgée jusqu'à présent.

Combien la repentance représente donc un "devoir de mémoire" certes, mais plus encore, un "devoir d'avenir", une exigence incontournable et prioritaire tournée vers demain.

Reconnaître des erreurs du passé, en demander pardon, sans changer dans nos vies ce qui a conduit nos prédécesseurs à y tomber, serait de notre part la pire des hypocrisies.

Que Dieu nous soit en aide pour que le corps vivant de l'Eglise de Jésus-Christ sur la terre accepte ce rendez-vous de l'histoire et de l'Esprit et prenne, tant qu'il fait jour, le chemin de conversion qui s'ouvre devant elle.

 

C'est en cela que, à notre jugement, le texte de repentance des évêques catholiques de France constitue un événement majeur dans l'histoire de la foi.

Et qu'il mérite notre attention, notre méditation, notre prière.

Et notre engagement résolu !

 

 

H.Lefebvre

 

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