Chrétiens et juifs, ... des amis !

Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

 

 

Accueillir la grâce du repentir

 

Causerie donnée au séminaire CŒUR Kippour 1996 à Jérusalem

par le Père Michel REMAUD

 

Paru dans Yerushalaim n°12

 

L’enseignement commun dans l’Eglise

 

Avant d'aborder directement le sujet indiqué ci-dessus, voyons comment, et sous quelle forme, s'est structuré l'enseignement commun de l'Eglise sur le Judaïsme, depuis l'époque patristique jusqu'à aujourd'hui.

Avant d'aborder le sujet, je veux préciser deux points. Tout d'abord, je n'ai pas la prétention de tout dire sur un sujet très vaste, ni d'être complet sur l'antisémitisme, ou sur la repentance (NDLR: repentance envers le peuple juif); mon propos est simplement d'éclaircir ce point particulier. En second lieu, je parle, comme chacun d'entre nous, selon ce que je suis: je suis chrétien et j'appartiens à l'Eglise catholique. Je vais être amené à tenir des propos auxquels ne pourraient sans doute pas souscrire des personnes appartenant à d'autres confessions; c'est la condition même du dialogue, essayer non de monologuer, mais de se parler les uns aux autres et de tenter de comprendre pourquoi nous sommes différents.

 

Je commencerai donc par un rappel de la manière dont s'est structuré l'enseignement commun de l'Église sur le Judaïsme. Je ne dis pas l'enseignement officiel, je dis l'enseignement commun, ce qui n'est pas tout-à-fait la même chose. Je parlerai d'un certain nombre de thèmes qui reviennent dans la prédication, dans l'enseignement, quelquefois dans la théologie; il ne s'agit donc pas de l'enseignement officiel de l'Église, car il n'a commencé à être articulé que récemment. Je ne ferai pas oeuvre originale en vous rappelant ces choses: je me sers des auteurs qui ont travaillé la question sérieusement avant moi, notamment Marcel Simon, dont le livre "Verus Israël" est un classique et une mine sur ce sujet; ce livre a maintenant une cinquantaine d'années, mais a été réédité en 1983, et il vient, plus de quarante ans après avoir été écrit, d'être traduit en anglais, ce qui est quand même le signe de l'intérêt qu'il présente. Il s'agit d'une étude sur les rapports entre Juifs et Chrétiens dans l'antiquité et notamment dans l'Empire Romain. Ce sera ma source principale, plus éventuellement, des références au Père Congar, Denise Judan, Bernard Blumenkra.

 

 

Le pseudo-BARNABÉ

 

Je prendrai quelques textes patristiques, en commençant par un des textes les plus anciens de la littérature chrétienne, qui est l'Épître du pseudo-Barnabé. Ce document qui remonte au début du second siècle, peut-être à la fin du premier, était attribué à l'apôtre Barnabé; on sait que ce document est en fait un apocryphe, mais c'est quand même un texte très ancien.

 

L'auteur commence par citer les invectives d'Isaïe contre le culte formaliste: "Que m'importent les sacrifices, dit le Seigneur. Je suis rassasié des holocaustes! Je ne veux ni de la graisse des agneaux, ni du sang des taureaux et des boucs, pas même quand vous comparaissez devant moi. Qui donc a réclamé des dons de vos mains ? Ne foulez plus mon parvis. Si vous m'offrez de la fleur de farine, c'est en vain. L'encens m'est en horreur. Je ne supporte pas vos néoménies et vos sabbats". Ontrouve ce texte au chapitre 1 verste 11 & 12. Et voici le commentaire de Barnabé:

"Il a donc abrogé tout cela afin que la Loi nouvelle de Notre Seigneur Jésus-Christ exempte du joug de la nécessité ne soit pas une offrande faite par les hommes." (Ep.Barn.n°2). Voilà donc un témoignage très ancien, et qu'y entendons-nous: "le judaïsme est abrogé." !

Un peu plus loin au n° 4, le même auteur s'en prend explicitement aux juifs, en disant aux chrétiens: "Je vous en supplie encore une fois, moi qui suis l'un d'entre vous et qui vous aime tous  d'un amour particulier, plus que ma vie: faites attention à vous-mêmes, ne ressemblez pas à certaines gens, en accumulant péché sur péché et en répétant que le Testament est à la fois leur bien et le nôtre. Il est nôtre en vérité. Mais eux, ils ont perdu pour jamais le testament reçu autrefois par Moïse".

Quel argument scripturaire invoque-t-il pour dire cela ? Voici la suite: "L'Écriture dit en effet que Moïse persista dans le jeûne sur la montagne pendant quarante jours et quarante nuits, et il reçut du Seigneur le Testament, les Tables de pierre écrites avec le doigt de la main du Seigneur. Ce Testament, ils l'ont perdu pour s'être tourné vers les idoles" (les idoles étant ici, on s'en souvient, le veau d'or). "Car voici ce que dit le Seigneur : "Moïse, Moïse, descends vite car ton peuple a péché, ton peuple que tu as tiré de la terre d'Egypte". Moïse s'en rendit compte et jeta de ses mains les deux tables et leur Testament se brisa afin que celui du bien-aimé Jésus fut scellé dans nos coeurs par l'espérance de la foi en Lui."

 

Je ne cite pas ces textes, vous l'avez bien compris, pour le plaisir de faire de l'anti-christianisme primaire; ces textes sont publiés, ils ne sont pas cachés. Mais voilà un échantillon de la littérature paléo-chrétienne: quand Moïse a jeté à terre les tables de la loi qui se sont brisées, c'est la première alliance qui s'est brisée !

Un peu plus loin, toujours dans le même dicument, au N° 14 : "Voyons maintenant et recherchons si l'alliance que Dieu avait jurée aux ancêtres de donner à leur peuple lui a été réellement donnée. Assurément, Il l'a donnée ! Mais eux n'étaient pas dignes de la recevoir à cause de leurs péchés. Le prophète dit en effet : "Moïse sur le Mont Sinaï jeûna quarante jours et quarante nuits, ... Moïse a donc reçu le Testament, mais ils n'en ont pas été dignes."

Voici une dernière citation : "Qui a mesuré le ciel à l'empan ou la terre dans le creux de sa main, n'est-ce pas moi dit le Seigneur. Le ciel est mon trône, la terre mon marchepied, quelle est la maison que vous me bâtiriez pour le lieu de mon repos." (Esaïe 66:1). Là encore, c'est une citation scripturaire,  bien sûr, mais, ajoute-t-il, " ...vous avez bien vu, leur espérance est vaine, espérance de penser qu'on peut enclore Dieu dans un lieu, par exemple le Temple."

 

Dans ces quelques brefs passages que je viens de vous lire, on peut voir que déjà sont en place les grands thèmes de l'enseignement qui va devenir commun sur le Judaïsme. On y trouve d'abord l'affirmation que le Judaïsme est abrogé, caduc, puisque les Tables sont cassées. Il y a ensuite l'affirmation corollaire que l'héritier légitime est l'Église. "Ils ont perdu l'alliance et nous l'avons reçue". Pour arriver enfin au troisième thème qui est en place dès ces temps-là, et malheureusement de façon durable: c'est l'Ancien Testament qui témoigne en faveur de l'Église contre Israël. Vous avez remarqué que les textes que je viens de vous lire font un large usage de l'Écriture, ce serait donc l'Écriture qui se retournerait contre Israël.

 

 

MÉLITON DE SARDES

 

Voilà un autre auteur qui nous est connu surtout indirectement, car les Pères de l'Église l'ont beaucoup cité, mais qui, jusqu'à une époque récente, n'était connu que par des allusions ou les citations. On ne sait même pas si Méliton était évêque, mais en tout cas, c'est un prédicateur qui eut certainement beaucoup de prestige car les Pères de l'Église l'ont fréquemment et abondamment cité. Il a vécu semble-t-il au début du second siècle, donc à une période qui est un peu la même que celle de l'Épître de Barnabé.

Dans ce fragment d'homélie de Pâques, est développé le thème de l'opposition entre la figure et la réalité avec une idée toute simple: la figure ne présente d'intérêt que tant que la réalité n'existe pas; à partir du moment où la réalité est présente, la figure perd sa raison d'être.

"A moins d'un modèle, une oeuvre ne se construit pas. Ne le voit-on pas à travers l'image qui la préfigure? Telle est même la raison de la construction d'un modèle en cire, en argile, en bois, pour qu'on puisse voir ce qui va être construit plus haut en grandeur, plus fort en résistance, plus beau en forme et plus riche en équipement grâce à une petite et périssable maquette. Mais lorsqu'a été réalisé ce à quoi était destinée la figure, alors ce qui jadis portait l'image du futur est détruit étant devenu inutile parce qu'il a cédé son image à ce qui existe vraiment. Car ce qui autrefois était précieux devient sans valeur lorsqu'apparaît ce qui est réellement précieux. En effet, chaque chose en son temps ! Au modèle son temps, aux matériaux leur temps. Tu fais le modèle de l'oeuvre, tu le désires , parce que tu vois en lui l'image de ce qui va être fait, tu fournis les matériaux pour le modèle, tu désires celui-ci à cause de ce qui va s'élever grâce à lui. Tu exécutes l'oeuvre et c'est elle que tu désires, c'est elle que tu aimes, c'est en elle que tu vois le modèle et les matériaux et la réalité. Comme il en est des choses corruptibles ainsi en est-il certainement des choses incorruptibles. Comme il en est des choses terrestres ainsi en est-il des célestes. En effet, le salut du Seigneur et la vérité ont été préfigurés dans le peuple (... qui n'est pas nommé, mais il s'agit évidemment, vous l'avez compris, du peuple d'Israël) En effet, le salut du Seigneur et la vérité ont été préfigurés dans le peuple, et les prescriptions de l'Évangile ont été proclamées à l'avance dans la Loi. Le peuple était donc comme l'esquisse d'un plan et la Loi, comme la lettre d'une parabole. Mais l'Évangile est l'explication de la Loi, et son accomplissement, l'Église est le lieu de sa réalisation. Le modèle était donc précieux avant la réalité et la parabole admirable avant l'interprétation. Autrement dit, le peuple avait son prix avant que l'Église ne fût édifiée et la loi était admirable avant que l'Évangile ne fût mis en lumière. Mais lorsque l'Église fut édifiée et l'Évangile mis en avant, la figure fut rendue vaine,  ayant transmis sa puissance à la réalité, et  la Loi prit fin ayant transmis sa puissance à l'Évangile."

Et un peu plus loin, avec l'allusion à la mise à mort de Jésus: "Pourquoi, Israël, as-tu commis ce crime nouveau ? Tu as déshonoré celui qui t'a honoré, tu as méprisé celui qui t'a estimé, tu as renié celui qui t'a confessé, tu as répudié celui qui t'a appelé. ....Voici pourquoi, Israël,  devant le Seigneur tu ne tremblas pas, devant le Seigneur tu ne fus pas saisi de crainte, devant le Seigneur tu ne te lamentas pas, devant tes premiers-nés tu poussas des cris de douleur, devant le Seigneur suspendu tu ne te déchiras pas, devant ceux qui, parmi les tiens furent mis à mort, tu t'es mis en pièces. C'est que tu abandonnas le Seigneur et tu ne fus pas trouvé par Lui. Tu anéantis le Seigneur et tu fus écrasé par terre, et toi tu gis mort, mais Lui ressuscita d'entre les morts et monta plus haut que les cieux".

 

Donc, Israël est mort et Jésus est ressuscité. Croyez bien que je vous lis ces textes sans aucun plaisir. Mais enfin, il faut savoir que je lis un auteur qui a joui d'une grande autorité dans l'antiquité chrétienne. Or, dans ces textes, on voit se mettre en place un enseignement qui va se structurer, se pétrifier dans les siècles qui suivent.

 

 

TERTULLIEN

 

Voici maintenant en effet quelques textes de la grande époque patristique, c’est-à-dire à partir du troisième siècle. Tertullien a dit : "Nous n'étions pas le peuple de Dieu dans le passé. Nous sommes devenus son peuple en recevant la nouvelle loi et la nouvelle circoncision."; Vous avez donc ici l'opposition entre l'Ancien et le Nouveau , mais aggravé par un élément sur lequel je reviendrai tout à l'heure, c'est que le nouveau, c'est le païen, c'est à dire le gentil, le goy. Quand Tertullien dit : "Nous n'étions pas le peuple de Dieu, mais nous le sommes devenus". cela veut dire : "Nous étions païens. Nous n'étions pas membres du peuple d'Israël." Donc, il y a non seulement opposition entre l'Ancien qui est caduc et le Nouveau qui désormais est seul porteur de valeur comme on le lirait dans Méliton de Sardes. Mais maintenant, il y a adéquation entre deux propositions: Juifs = ancien    Païens = nouveau.

De même le commentaire de Tertullien sur Genèse 25:23, lorsque Rébecca se rend compte qu'elle porte dans son sein deux jumeaux, et que les deux jumeaux se battent; elle va consulter le Seigneur et il lui est répondu: "il y a deux peuples dans ton sein".et voici le commentaire de Tertullien :

"Sans aucun doute, il était nécessaire selon le décret divin que le peuple premier-né et aîné, c'est à dire le juif, servît le plus jeune, et que le plus jeune c'est à dire le chrétien, domine le premier." Vous voyez le glissement qui est en train de s'opérer, le cliché est en place: l'aîné va servir le plus jeune, c'est-à-dire le chrétien. Quant aux Juifs, ils sont rejetés.

 

 

ORIGENE

 

Voici maintenant un passage d'Origène, mais chez lui aussi, je pourrais hélas faire une grande moisson de textes de ce genre. "Nous pouvons affirmer, dit Origène, en toute confiance, que les Juifs ne retrouveront pas leur situation d'antan, car ils ont commis le plus abominable des forfaits en tramant ce complot contre le Sauveur du genre humain dans la ville même où ils célèbrent pour Dieu le culte traditionnel, symbole des mystères souverains. Il fallait en conséquence que la ville où Jésus souffrit fût détruite de fond en comble et que le peuple juif fût chassé de chez lui et que d'autres fussent appelés par Dieu à l'élection". Malheureusement, je n'invente rien, encore une fois, ce sont des citations qui sont à la disposition de quiconque veut les lire dans les bibliothèques.

 

Ce qui est remarquable ici, c'est d'abord ce "il fallait" c'est à dire, une fois que les choses se sont produites, on explique que cela ne pouvait pas se passer autrement, on dit cela après coup. Il fallait que la ville fut détruite de fond en comble, dit Origène - donc Titus, puis Adrien sont les instruments de la justice divine - ... et que d'autres fussent appelés par Dieu à l'élection bienheureuse - on voit bien apparaître le thème sur lequel je reviendrai explicitement tout à l'heure, qui est le thème de la substitution. Il n'y pas continuité, il n'y a pas développement, il n'y a pas  croissance, floraison, mais il y a substitution, c'est-à-dire qu'un élément est évacué et remplacé par un autre.

 

Cet enseignement, dont je viens de vous donner quelques exemples, est malheureusement représentatif, parce que là où j'ai cité Origène, j'aurais pu citer St Jean Chrisostome, St Ambroise, St Jérome, St Augustin qui sont quand même les grands! St Augustin, par exemple, dans un commentaire sur l'Évangile de la Samaritaine, dit que cette femme préfigure l'Église parce qu'elle n'est pas juive, mais samaritaine. Donc il importe à la vérité de la situation et de l'enseignement que l'Évangile veut donner, que cette femme soit "étrangère à la descendance d'Israël."

 

 

L’ANCIEN ET LE NOUVEAU

 

Cet enseignement va au fil des siècles se durcir en système. Seulement, on va très vite se heurter à une difficulté: y aurait-il une rupture dans le plan de Dieu ? Car il n'a jamais été dit que ce n'était pas Dieu qui avait choisi Israël; d'où la question: comment se fait-il que ce qui a été inauguré au Sinaï ait pu être, à un moment donné, révoqué, aboli, remplacé par une nouvelle économie ? Marcel Simon explique que ce problème s'est posé surtout lorsque les premiers chrétiens ont voulu affirmer dans l'empire romain leur légitimité face aux autorités païennes: on sait que dans l'empire, le Judaïsme était religion licite, étant non seulement toléré, mais jouissant d'un certain nombre de privilèges dûs à ce statut juridique. Or, aux yeux des païens dans l'empire romain, ce qui a alors le prestige, ce n'est pas la nouveauté mais au contraire l'antiquité; nous sommes donc là dans une mentalité qui est totalement différente de celle de ces dernières décennies. Ce qui est légitime, c'est l'ancien, ce qui est moderne n'a pas de valeur et n'a pas de titre à faire valoir; c'est finalement un phénomène un peu constant que le dernier-né essaye de montrer qu'en réalité, il n'est qu'apparemment le dernier, mais qu’en réalité il est bien le premier. C'est ce qui va amener l'Église, disons plutôt le christianisme, à cette idée que l'Église est antérieure à Israël, et c'est ce que l'on va voir apparaître dans l'enseignement patristique. D'ailleurs, on trouve un enracinement scripturaire dans l'Epitre aux Galates (3:17) lorsque Paul explique qu'Abraham a été justifié par la foi avant d'être circoncis.

 

Alors apparaitra tout un enseignement qui va chercher à démontrer que l'Église remonte à Abraham (et même à Adam !), alors que le Judaïsme ne remonte qu’à Moïse ! C'est par exemple ce qu'écrit Eusèbe de Césarée. Il est, vous le savez, l'historien le plus important pour l'antiquité chrétienne; Eusèbe écrit ceci dans son histoire ecclésiastique au livre premier, chapitre 4 : "Afin qu'on ne suppose pas non plus sa doctrine (c'est à dire la doctrine du christianisme) d'être nouvelle et étrangère, composée par un homme nouveau ne différant en rien des autres hommes, expliquons-nous brièvement à ce sujet. En effet, la présence de Notre Sauveur Jésus a brillé récemment sur tous les hommes. Assurément, c'est un peuple nouveau qui s'est manifesté. Ni petit, ni faible, ni installé dans quelque coin de la terre, mais le plus nombreux et le plus religieux de tous les peuples et par suite impérissable, invincible, parce que toujours nouveau par le secours de Dieu, apparu soudainement selon les prédictions ineffables des temps. Ce peuple est celui qui est honoré partout du nom de "Christ". Ce peuple, un des prophètes fut frappé de stupeur en le voyant d'avance dans l'avenir, par l'oeil de l'Esprit divin, si bien qu'il s'écria : "Qui donc a entendu de telles choses et qui a parlé ainsi? La terre a enfanté en un seul jour et un peuple est né d'un seul coup". (Isaïe 56:8). Et il ajoute: Mes serviteurs seront appelés d'un nom nouveau qui sera béni sur la terre" (Is.65:15). Si évidemment nous sommes nouveaux et si ce nom réellement récent de chrétien est connu depuis peu dans toutes les nations, notre genre de vie et l'allure de notre conduite selon les doctrines même de la piété, n'ont pas été récemment imaginés par nous. C'est dès la première création de l'humanité pour ainsi dire, qu'ils ont été appliqués par l'instinct des hommes religieux d'autrefois, comme nous allons le montrer . . .

 

L'argument  consiste à  dire qu'en réalité le peuple chrétien remonte à Eber, l'ancêtre d’Abraham, et que nous sommes des hébreux, les juifs remontant à Moïse. Par conséquent le judaïsme n'aura été qu'une période limitée, inaugurée avec Moïse et close avec la prédication de l'Evangile. Le christianisme qui a les apparences de la nouveauté est en fait le plus ancien puisqu'il  remonte aux origines. Et même Eusèbe va remonter jusqu'à Adam pour dire que, depuis Adam, tous les hommes qui ont été honnêtes, qui ont honoré Dieu, qui ont été fidèles à leur femme, n'ont été ni voleurs, ni menteurs, étaient au fond des chrétiens avant la lettre. Par conséquent, le christianisme est ancien et les juifs s'attachent à quelque chose qui est tardif et provisoire !

 

 

JUSTIN

 

Voici maintenant un autre exemple plus ancien, c'est Justin qui se situe à la fin de la première moitié du deuxième siècle, dans un texte commentant la rencontre entre Melchisédech et Abraham. Melchisédech est l’une des figures importantes de la polémique judéo-chrétienne de l'antiquité. Et c'est pourquoi, au tournant de l'ère chrétienne, la figure de Melchisédech est présentée dans les sources juives sous un jour nettement moins favorable qu'avant l'ère chrétienne. C'est que Melchisédech, qui n'a pas de généalogie et qui est présenté comme supérieur à Abraham puisqu'il bénit Abraham, est la figure de Jésus dans l'Épitre aux Hébreux. Justin, qui utilise cela comme argument polémique, souligne donc que Melchisédech a béni Abraham et il ajoute que “... l'incirconcis a béni le circoncis” (! ?)  et là, je  peux dire qu'on prend Justin en flagrant délit de mauvaise foi: en effet, la rencontre avec Melchisédech a lieu au chapitre 14 de la Genèse et la circoncision d’Abraham ne survient qu'au chapitre 17 ! Je ne sais pas si vous avez lu les oeuvres de Justin, il connaît parfaitement l'Écriture, citant la Bible qu'il connaît par coeur avec un brio vraiment extraordinaire. Or là, il fait semblant de croire qu'Abraham était déjà circoncis lorsqu'il rencontra Melchisédech, ce qui est évidemment erroné !

Il apparait donc bien ici que, lorsque ce qui devait rester objet de contemplation devient argument de polémique, tout se dégrade. L'enseignement dont je viens de vous donner quelques échantillons, est l'enseignement, non de l'Église certes, mais de figures prestigieuses de l'Église dans laquelle je suis enracinée. Si je le cite, ce n'est pas pour le plaisir de le tourner en ridicule, je voudrais que cela soit très clair, car je ne peux pas lire ces textes sans une certaine souffrance. Seulement, on est obligé de constater  là une dégradation: ce qui devait être objet d'une contemplation nourrie par la foi, devient prétexte à polémique; lorsqu'on utilise les versets de l'Evangile comme des projectiles que l'on envoie à la figure de l'adversaire, on les détourne évidemment de leur but.

 

Voici encore  un autre témoignage venant de Justin: il va dire très explicitement dans son dialogue avec Tryphon que désormais, l'Écriture n'appartient plus aux Juifs, que les Juifs sont dépossédés de l'Écriture! On trouve cela au N° 29 du Dialogue avec Tryphon. Remarquez que, dans ce dialogue, on se dit des choses  souvent très dures, mais sur le ton de la plus extrême courtoisie. Il s’agit donc du premier dialogue judéo-chrétien qui nous est rapporté dans ce texte: l’échange se situe à propos de citations du prophète Malachie, et voici comment Justin s’adresse àTryphon:

"Pourquoi donc parlerai-je encore de circoncision tandis que Dieu témoigne pour moi. Qu'est-il besoin de ce baptême, à moi qui suis baptisé par l'Esprit-Saint. Je pense que cela persuadera même ceux dont l'esprit est court. Ce n'est pas moi qui ai apprêté ces paroles (ces paroles étaient celles citées précédemment, c'était tout un passage de Malachie): C'est que ma volonté n'est point en vous, dit le Seigneur, je n'accepte pas les sacrifices de vos mains parce que, depuis le lever du soleil jusqu'au couchant, mon Nom est glorifié parmi les nations. En tout lieu un sacrifice est offert à mon Nom, sacrifice pur, car mon Nom est honoré parmi les nations dit le Seigneur, tandis que vous, vous le profanez. Il dit encore par David : "Le peuple que je ne connaissais pas m'a servi dès que son oreille a entendu,  et il m'a obéi" .

Ce sont des citations scripturaires auxquelles se réfère Justin lorsqu'il les oppose à Tryphon et il reprend:  "Qu'est-il besoin de ce baptême à moi qui suis baptisé par l'Esprit-Saint? Je pense que cela persuadera même ceux dont l'esprit est court. Ce n'est pas moi qui ai apprêté ces paroles, je ne les ai pas embellies d'artifices humains; David les a chantées, Isaïe en a annoncé la bonne Nouvelle, Zacharie les a prêchées et Moïse les a écrites. Les reconnais-tu Tryphon ? Elles sont déposées dans vos Écritures, ou plutôt non, pas dans les vôtres mais dans les nôtres. Car nous nous laissons persuader par elles tandis que vous, vous les lisez sans comprendre l'esprit qui est  en elles."

 

Nous retrouvons donc toujours la même idée: " Israël est dépossédé des Ecritures" avec, en résultat, les Écritures, passées aux mains des chrétiens accusent Israël et se retournent contre lui .

 

 

AUGUSTIN

 

Alors, dans ces conditions, quelle est la signification de la permanence du Peuple Juif ? Sur ce point-là, la tradition chrétienne témoigne d'un certain embarras: parce que c'est un fait que le Peuple Juif existe encore; on a beau dire qu'il est théologiquement anachronique, que l'Alliance est caduque, il existe! Il y a une certaine contradiction car, s'il a été choisi par Dieu, s'il a été élu, et s'il existe au nom de l'Alliance, comment subsiste-t-il quand l'Alliance est caduque ? L'expression la plus claire de la réponse va se trouver chez St Augustin; le Père Marcel Dubois, qui est un spécialiste de St Augustin, pense que l'anti-judaïsme de St Augustin ne se double d'aucune haine contre les juifs; il n'en demeure pas moins qu'on ne peut pas attaquer les tenants d'un système ou d'une opinion sans égratigner au passage ceux qui y adhèrent.

 

Voilà ce que dit St Augustin dans l’une de ses formules dont il a le génie: "Les Juifs sont témoins de leur iniquité et de notre vérité" Qu'est-ce que cela signifie ? Saint Augustin écrit cela dans son commentaire sur les Psaumes. Ils sont témoins de leur iniquité, dit-il, c'est à dire que par leur simple existence, l'état d'abaissement dans lequel ils se trouvent, témoigne contre eux et en notre faveur. Il faut se souvenir qu'au temps de St Augustin l'existence des juifs était devenue précaire, puisque Jérusalem avait été rasée et reconstruite comme une ville romaine, le peuple avait été dispersé, perdant ainsi sa souveraineté politique. A ce sujet, je ne prétends pas que ces choses soient totalement liées entre elles, car la diaspora existait bien avant Titus, et bien avant Adrien, et donc qu'elle n'avait pas commencé avec la prise de Jérusalem, mais il est vrai qu'on a interprété ces évènements dans ce sens-là.

 

“Témoins de leur iniquité” signifie donc que les juifs deviennent un peu la démonstration du châtiment qui s'abat sur le pécheur. D'autres Pères iront jusqu'à dire : "Il faut que le peuple juif survive dans cet état pour que les chrétiens aient toujours sous les yeux le spectacle du péché puni., et voient ce qui pourrait leur arriver s'ils étaient eux-mêmes infidèles". Et par contre coup, ils sont témoins de notre vérité, parce qu'ils sont dépositaires des Écritures, ces Écritures qui, justement, attestent la vérité de l'Évangile. Et là, St Augustin compare les juifs ... à des porte-faix, à des esclaves illettrés qui portent les livres de leurs maîtres: ils portent leurs livres, mais ils ne peuvent pas les lire; seuls les maîtres peuvent les comprendre...

 

 

LE CONCILE

 

Je voudrais, en conclusion de ce très rapide passage à travers la tradition patristique sur les Juifs, faire quelques remarques complémentaires.

D'abord, je n'entre pas dans la question du caractère normatif de cet enseignement, et je voudrais expliquer pourquoi je n'y entre pas: j'ai lu un certain nombre de textes officiels de l'Eglise sur les juifs: le deuxième concile du Vatican, vous le savez, a promulgué un document sur les religions non-chrétiennes, qui comporte un paragraphe 4 sur le Judaïsme. Ce paragraphe est le seul document du Concile qui ne comporte aucune référence à la tradition chrétienne. Pour être très précis, il y en a un autre, c’est le document sur les moyens de communication sociale, mais enfin, qu'on n'ait pas trouvé grand chose sur le fax, la télévision, le téléphone, chez St Ambroise, St Jérôme, n'a rien de vraiment étonnant ! En revanche, des thèmes aussi nouveaux que la liberté religieuse ou l'oecuménisme sont très solidement étayés, non seulement sur des citations patristiques, mais aussi sur des citations et des documents de Conciles et de Papes. Et cela, au nom d'un principe qui est aussi juif que catholique, à savoir que la tradition est en perpétuel développement, mais que tout ce qui est nouveau, n'est pas nouveau, mais enraciné dans le passé;  et que l'on passe de l'implicite à l'explicite. C'est le genre littéraire des documents ecclésiastiques, aussi bien  les encycliques des Papes que les documents des Conciles: chaque fois qu'on avance une idée nouvelle, on prend soin de montrer que justement, elle n'est pas nouvelle.

 

Or, le seul texte théologique du dernier Concile qui ne fasse aucune référence à la tradition et qui s'appuie exclusivement sur l'Écriture, c'est le chapitre 4 de "Nostra Aetate" (et en cela, le concile a fait un document "protestant", "Scriptura sola", l'Écriture seule).

Cela veut dire que quand, pour la première fois, l'Église a voulu définir sa position par rapport au Peuple Juif, elle n'a pas voulu se référer à l'enseignement dont je viens de parler, à cet enseignement qui s'est répété ensuite et qui s'est figé siècle après siècle! 

 

Bossuet ne disait-il pas que les Juifs étaient "une race maudite" , Daniel Rops ne s'est-il pas permis d'écrire en 1947 que "dans l'équilibre secret des volontés divines" (auxquelles il avait probablement accès par des moyens que je ne connais pas), l'horreur du pogrom répondait à l'horreur de la croix !!?

 

 

LES CONSEQUENCES

 

Je crois que cet enseignement a eu des conséquences désastreuses pour les Juifs qui en ont payé très lourdement le prix. Et qu'il fut aussi très grave pour nous chrétiens, parce que l'Église en est venue à considérer qu'elle n'avait plus besoin des Juifs !

 

Plus besoin des Juifs d'abord, pour lire les Écritures, puisqu'elles nous appartiennent, que nous en avons la clef d'interprétation ! Je ne dis pas cela pour tourner en ridicule l'enseignement patristique qui a sa logique, sa cohérence, et qui obéit finalement à une foi à laquelle j'adhère. Mais il est vrai que l'Église s'est ainsi fermée à tout le trésor d'interprétation juive des Écritures, perdant le sens du lien qu'avait ce peuple à l'Écriture.

 

         Mais, plus grave encore peut-être, je ne sais pas s'il faut mettre une hiérarchie, mais grave aussi en tout cas, l'Église en est venue à penser qu'elle n'avait plus besoin des Juifs pour être elle-même. Et qu'elle pouvait se passer des Juifs pour être le peuple de l'Alliance. Je sais que ce que je dis pourrait être compris de façon très ambiguë: mais je pense qu'il y a dans cet enseignement, le fondement d'une autosuffisance de l'Église, laquelle pourrait finalement se réclamer d'une légitimité qui ne passe pas par l'élection adressée à Israël, comme si le fondement de "la nouvelle alliance" était accordé à l'Église directement sans passer par le Peuple Juif !

 

 

Michel REMAUD

 


 

 

La nécessité du repentir dans l’Eglise 

 

 

Nous en venons maintenant à ce qui justifie le titre qui a été donnée à cet exposé : "Accueillir la grâce du repentir". Pourquoi avoir choisi ce titre ? Tout d'abord parce que je crois que, avant d'être une attitude de l'homme, une disposition subjective du coeur, le repentir est un don de Dieu. Bien sûr, un don de Dieu que l'on peut accepter ou refuser, mais un don de Dieu.

Et là, je vais citer deux témoignages: je suis tout-à-fait conscient que le fait de citer la tradition juive et le Nouveau Testament, pourrait soulever des objections. Mais sans approfondir excessivement la comparaison entre les deux textes, je vais montrer, par un exemple de la tradition juive, et par un exemple de la tradition chrétienne que, des deux côtés on donne , peut-être pas dans les mêmes termes, le même enseignement.

 

 

LA REPENTANCE EST UN DON

 

Je prends le premier témoignage, dans un ouvrage midrashique qui s'appelle  Les chapitres de Rabbi Eliezier", ouvrage traduit en français aux éditions Verdier. Au chapitre 3, il est dit ceci : "Jusqu'à ce que le monde fut créé, le Saint - béni Soit-Il ! - était seul avec Son Nom. Et il vint à Sa pensée de créer le monde; Il gravait le monde devant Lui et le monde ne tenait pas. Il en va comme de ce roi qui veut se construire un palais; s'il ne commence pas par dessiner sur le sol les fondements du palais, ses entrées, ses sorties, il ne peut commencer la construction. De même, le Saint - Béni Soit-Il ! - traçait devant Lui, le plan du monde, mais le monde ne tenait pas jusqu'à ce qu'il ait créé le repentir."

Par la suite , on a eu de nombreuses listes (qui ne se superposent pas d'ailleurs tout à fait) des réalités qui ont été créées avant le monde; celle-ci entre autres : "Sept choses ont été créées avant que le monde ne fût créé; ce sont la Torah, la géhenne, le jardin d'Eden, le trône de la Gloire, le Temple, le repentir (teshouva) et le Nom du Messie".

 

On retiendra ici une double affirmation: d'abord, le monde sans repentir s'effondre à mesure qu'on le construit, car le repentir est une création de Dieu; et ensuite Dieu n'a pas pu créer le monde tant qu'il n'avait pas créé la Teshouva. Je me permets ici de faire un rapprochement mais, je le fais à mes risques et périls car il n'a rien de scientifique: ce qui précède me fait penser à la scène du chapitre 8 de St Jean où l'on voit Jésus tracer des signes sur le sol. En face, ceux qui  lui ont amené une femme surprise en flagrant délit d'adultère; pour eux, cette femme a péché, donc elle doit être mise à mort ! Mais ... "Jésus ne dit rien, il traçait des signes sur le sol". Et finalement, Jésus invite ces gens à aller jusqu'au bout de leur logique; il leur dit en quelque sorte: "Puisque vous êtes tous pour l'application de la loi, appliquez-la jusqu'au bout, et commencez par vous l'appliquer à vous-mêmes!". Tous s'en vont, les uns après les autres, en laissant tomber les pierres. Restent face à face, Jésus et la femme. Et là, je me permets de citer St Augustin qui a cette formule extraordinaire "Reliqui sunt duo : Miseria et Misericordia" :iI ne reste que la misère et la miséricorde. Cette femme a trouvé le salut, justement parce que Jésus lui offre la Teschouva. Je ne peux pas m'empêcher de faire ce rapprochement entre le "Créateur" qui trace devant Lui le plan du monde, lequel s'effondre à mesure qu'il le construit tant qu'il n'y a pas la Teshouva, et Jésus qui trace aussi quelque chose de mystérieux devant Lui, avant de dire à la femme que le salut est dans la Teschouva, et c'est un don.

 

Je prends un autre texte dans les Actes des Apôtres au chap. 11: Simon-Pierre raconte à Jérusalem ce qui s'est passé à Césarée, lorsque l'Esprit-Saint est descendu sur les païens. Il conclut que, puisque l'Esprit-Saint leur avait été donné, il ne pouvait pas, lui, leur refuser le baptême. Conclusion du passage : " Tous les auditeurs rendaient gloire à Dieu. Voilà, disaient-ils, que Dieu a donné aussi aux païens le repentir qui conduit à la vie."  Vous remarquez qu'il n'est pas dit: "Dieu a accordé le pardon aux païens", mais "Dieu leur a accordé le repentir". Pour eux, Dieu aime tellement les païens qu'Il leur a accordé le repentir ! Il l'a accordé, disent-ils, même aux païens, ce qui fait écho, bien sûr, à ce qui avait été dit par rapport à Israël dans le discours de Pierre devant le sanhédrin "Dieu a voulu accorder à Israël le repentir et le pardon des péchés".

 

Il ressort clairement de ces textes que le repentir n'est pas seulement une disposition psychologique, mais un don de Dieu, un don que l'on peut accueillir ! Et,  si on peut l'accueillir, on peut aussi par conséquent le refuser.

 

 

REPENTIR ET ANTISEMITISME

 

Je voudrais maintenant essayer de montrer que l'antisémitisme chrétien est le refus par le chrétien de cette grâce, de ce don, du repentir. Je vous ai déjà donné quelques spécimens du discours traditionnel de l'Église, ou des chrétiens, sur les Juifs. Je voudrais maintenant identifier ce qu'on appelle "l'antisémitisme chrétien". Je ne prétends pas faire quelque chose de nouveau par rapport à ce qu'a écrit Fadiey Lovsky, dans "Antisémitisme et mystère d'Israël". Par tout un chapitre, il explique pourquoi il n'aime pas cette expression et pourquoi il l'utilise quand même faute de mieux. Je voudrais essayer de cerner un aspect qui me parait capital de l'antisémitisme chrétien. Et pour ce, je pose la question : "Quand commence l'antisémitisme chrétien ?"

On répond quelquefois "Il commence avec le Nouveau Testament". J'ai lu cela dans une publication qui développe ce thème, mais je ne suis pas d'accord; en tous cas, les choses sont beaucoup plus complexes. Je m'explique : tout d'abord, il faut se rappeler, et il faut répéter, que ce que nous appelons le Christianisme, est né au sein du peuple juif. Ceci est un fait historique: cela veut dire qu'à l'origine, ce qui est devenu ensuite le christianisme,  était un courant à l'intérieur du Judaïsme et que, pendant plusieurs années, quelques décennies peut-être, ce courant a coexisté avec d'autres courants juifs. Henri CAZELLES a écrit un petit livre sur les origines de l'Eglise qu'il a intitulé "Naissance de l'Église, secte juive rejetée!"; le simple fait qu'on puisse énoncer cette formule, prouve qu'on peut en effet considérer l'Eglise comme une secte juive qui ensuite a été exclue. Le christianisme commence à naître lorsque des juifs reconnaissent en Jésus de Nazareth l'accomplissement des promesses faites aux pères. Dans l'Évangile de Jean, il nous est raconté que les premiers disciples se sont dit les uns aux autres : "Celui dont il est question dans Moïse et les prophètes, nous l'avons trouvé, c'est Lui, Jésus de Nazareth". Le courant qui est né de cette affirmation : "Jésus est l'accomplissement des promesses du Père", ce courant se considère alors comme l'héritier authentique et le partenaire légitime de l'alliance. Et c'est là que les choses vont commencer à se gâter parce que, qui dit légitime et authentique, dit bientôt revendication de monopole. Le conflit entre l'Église naissante, qui croît à l'intérieur du Peule Juif, qui est en gestation si je peux dire à l'intérieur du Peuple Juif et qui finalement va s'en détacher pour être une identité autre, le conflit avec la Synagogue, est un conflit de légitimité à l'intérieur du Peuple Juif. N'oublions pas cela, sinon on ne comprend plus rien.

 

On trouve dans l'histoire de très nombreux exemples de dynasties, de partis politiques, de syndicats, qui ont vécu le même conflit: dès que deux branches d'un même corps disent l'une et l'autre: c'est moi qui suis le dépositaire légitime, authentique et exclusif de la légitimité, dès ce moment-là, les deux branches se lancent l'une à l'autre l'anathème. Et nous savons que la polémique est particulièrement vive entre deux branches issues d'un même tronc dont chacune revendique la légitimité.

C'est pourquoi Marcel Simon a intitulé le livre auquel je faisais allusion, "VERUS ISRAEL" (le Véritable Israël). Qui est ce "Vrai Israël" ? La Synagogue dit : "C'est moi !". Et l'Église dit : "C'est moi !". Alors je crois qu'il est impossible de comprendre quoi que ce soit dans la polémique du Nouveau Testament, si on oublie cet élément essentiel, que les adversaires qui s'opposent se situent à l'intérieur d'un même monde et sont d'autant plus violents qu'ils se situent à l'intérieur d'un même monde. La plus belle illustration de ce fait, se trouve dans la Didachê. La Didachê est un livre judéo-chrétien qui date peut-être de la fin du premier siècle ou au plus tard du début du second; voici ce que l'on y trouve: "Que vos jeûnes n'aient pas lieu en même temps que ceux des hypocrites, ... ( les hypocrites sont, bien sûr, les Juifs ) ...En effet, ils jeûnent le lundi et le jeudi, mais vous, jeûnez le mercredi et le vendredi". Je ne connais pas d'exemple plus éclairant qui montre que, plus on s'oppose, plus on s'envoie des invectives, et plus on s'exclut, moins on peut se parler, et plus on prouve qu'on se situe justement à l'intérieur du même monde. Alors je crois qu'il est tout-à-fait inexact et impropre, et à mon avis cela n'aide pas à y voir clair, de parler d'antisémitisme du Nouveau Testament. Jean n'est pas antisémite, Paul n'est pas antisémite, Matthieu n'est pas antisémite, Jacques n'est pas antisémite, je veux dire opposé aux Juifs, puisqu’ils sont eux-mêmes des Juifs; ce n'est pas possible, où alors il faudrait dire par exemple que Monseigneur Lefebvre est anti-chrétien...

 

J'espère que je vais arriver à vous faire saisir cela car c'est un maillon absolument essentiel. Les critiques que le Nouveau Testament adressent "aux Juifs", sont en fait dirigées contre les pharisiens: quand le Nouveau Testament est mis par écrit, et cela est certainement le cas pour l'Évangile de Jean, la destruction du temple avait eu lieu. Il n'y a plus de Sadducéens, plus de Zélotes, plus d'Esséniens. Quand on dit "les Juifs", on parle des pharisiens car c'est la seule réalité qui subsiste ! Les invectives des auteurs du Nouveau Testament contre les pharisiens se retrouvent quelquefois littéralement dans les textes de Qumran,  Or, je n'ai jamais entendu dire des Esséniens qu'ils étaient antisémites. Il est donc clair que parler d'antisémitisme dans ce contexte n'aide pas: c'est un sujet très délicat, où il faut démêler les choses avec des doigts d'horloger.

Seulement, s'il n'y a plus d'Esséniens depuis longtemps, il y a encore des chrétiens ! Ce qui change, et qui complique les choses, c'est que les chrétiens qui existent aujourd'hui et depuis vingt siècles, sont majoritairement et presqu'exclusivement des "goïms", des païens, des "Gentils" ( et des gentils qui justement n'ont pas toujours été très "gentils"!). On peut dire que lorsque l'Église est devenue majoritairement païenne, c'est à dire "ethno-chrétienne", pagano-chrétienne, elle l'était exclusivement sur le plan de la pensée, sur le plan de la théologie, et les judéo-chrétiens ont été très vite marginalisés et finalement exclus. Je reviens à Justin que je citais déjà, qui dialogue autour de l'an 15O avec Tryphon; celui-ci lui pose la question: « Que dis-tu de ceux d'entre vous qui continuent à pratiquer la circoncision, le Shabbat, la Kasherout, et qui adhèrent à votre foi, est-ce que, à ton avis, ils seront sauvés ? » Et Justin répond : « A mon avis oui ! Mais dans l'Église, tout le monde n'est pas de mon avis et certains disent qu'il faut les exclure. Personnellement, je ne suis pas de cet avis. » Ce qui veut dire qu'au milieu du second siècle, les judéo-chrétiens sont tout juste tolérés par ceux qui disent avoir une conscience large; et nous savons que, dès la fin du second siècle, ils ne sont déjà plus représentatifs.

 

Or, il y a là une étape très importante à saisir: si le recrutement s'est complètement renouvelé, le discours reste matériellement le même. Le recrutement s'est renouvelé et même certains auteurs vont en faire une théorie: Tertullien va dire : "Nous n'étions pas le peuple et maintenant nous sommes devenus le peuple." St Augustin va dire : Il est essentiel à l'enseignement du chap. 4 de St Jean que la samaritaine ne soit pas juive.

Il y a donc eu un premier recrutement de l'église parmi les Juifs, puis un second parmi les païens. Au lieu d'insister sur la continuité, on insiste sur la rupture. Le discours est passé "par voie d'héritage" d'une Eglise judéo-chrétienne à une Eglise pagano-chrétienne, et il va prendre une résonance toute différente, tout en étant matériellement le même, donc d'une toute autre nature que le discours anti-synagogue du Nouveau-Testament. On peut voir un maillon intermédiaire dans les écrits comme Barnabé, Méliton de Sardes qui sont des judéo-chrétiens. Quand Barnabé dit : Il a cassé tout ça, et la première table est cassée et remplacée par une autre, c'est un judéo-chrétien qui parle. Mais un judéo-chrétien "excommunié" du judaïsme, avec tout ce que cela comporte de raidissement.

 

Je voudrais illustrer encore cela en prenant des exemples de textes de l'Ecriture. Au chapitre  23 de Matthieu, on trouve une diatribe de Jésus contre les pharisiens : "Malheur à vous scribes et pharisiens, etc..." vous connaissez ce texte. Vous savez peut-être qu'on peut le mettre en parallèle avec un passage du Talmud, qui polémique contre les pharisiens, presque dans les mêmes termes. Et le Talmud est justement l'héritier de la pensée pharisienne ! Et il dit : "Il y a sept espèces de pharisiens : une bonne et six mauvaises. Et les mauvais, ce sont justement les pharisiens hypocrites qui font exprès d'être surpris au plein milieu d'un carrefour à l'heure de la prière pour édifier tout le monde par leur attitude, leur piété ostentatoire, le pharisien qui va toujours dire : "Dites-moi quel est mon devoir pour que je l'accomplisse", et le "pharisien au nez rouge": qu'est-ce que c'est qu'un pharisien au nez rouge, me demanderez-vous: celui qui boit trop ? Non!  C'est le pharisien qui rase tellement les murs de peur que ses yeux ne tombent sur une autre femme que la sienne, qu'il finit par se mettre le nez en sang". Voilà le Talmud !.

Quand Jésus dit : "Malheur à vous..." ou bien : "Quand tu pries, enferme-toi dans le secret, ferme sur toi la porte...", il ne se situe pas à l'extérieur du peuple juif, au contraire, Jésus est là héritier de l'enseignement des prophètes, il se situe à l'intérieur de son peuple et il parle comme un prophète, c'est à dire comme la conscience de son peuple. Le prophète ne se met pas en dehors du peuple quand il veut justement en raviver la conscience. Quand les prophètes dénoncent le formalisme religieux, quand Isaïe dit : "Que m'importent vos innombrables sacrifices" et quand Osée, Jérémie et Amos utilisent un vocabulaire sévère vis-à-vis du peuple d'Israël, ils ne parlent pas de l'extérieur, mais du dedans. C'est la conscience d'Israël qui parle. Mais, quand les Pères de l'Eglise vont citer les prophètes comme témoins à charge contre Israël, ils utilisent les versets de l'Ecriture comme des armes de combat pour le retourner de l'extérieur contre Israël, parce qu'ils se situent du dehors et ils accusent depuis l'extérieur.

 

Je me permets de prendre un exemple chez celui qui est malheureusement le champion toutes catégories de l'invective anti-juive, je veux parler de St Jean Chrysostome qui a prononcé huit homélies célèbres contre les Juifs. On a remarqué d'ailleurs que, curieusement, St Jean Chrysostome est particulièrement violent contre les Juifs au mois d'Octobre. Pourquoi ? Parce que ce jour-là, à Antioche, beaucoup de chrétiens sont partis à la synagogue, ou sont partis voir les "soukka": alors, il parle ce jour-là dans une cathédrale à moitié vide et il s'emporte à cause de la séduction que le Judaïsme exerce sur ces chrétiens. Donc, il cherche à déconsidérer le judaïsme aux yeux et aux oreilles de ses auditeurs, et voilà ce qu'il dit : "D'où leur est venue cette humeur farouche ? De la gloutonnerie et de l'intempérance! Qui l'assure ? Moïse lui-même. (Et là, st Jean Chrisostome va citer Deutéronome 32-15 ) "Israël mangea, le peuple bien aimé s'engraissa, se gorgea, se révolta. Puis, ajoute-t-il, ce n'est pas moi qui le dit, c'est Moïse, et il est bien placé pour le savoir ..., semblables à ces animaux qui, puisant dans une abondante pâture trop d'embonpoint, n'en deviennent que plus ombrageux et plus indomptés, ne supportant ni joug, ni frein, ni la main du conducteur, le Peuple Juif, poussé par l'intempérance et l'abondance temporelle dans l'abîme de l'iniquité, affecta des airs de révolte et ne voulut ni accepter le joug du Christ, ni traîner la charrue de sa doctrine. C'est ce qu'un prophète avait annoncé: " ...Telle une génisse frappée de l'aiguillon, Israël s'est détourné du Seigneur" (Osée 4/16).

 

Vous comprenez bien que, ici, ce n'est plus la conscience d'Israël qui parle, mais on récupère l'Écriture pour la retourner de l'extérieur contre les Juifs. Quand Chrysostome cite Osée 4/16 : "Telle une génisse frappée de l'aiguillon, Israël s'est détourné du Seigneur", figurez-vous que vous trouvez cette même citation utilisée chez les Esséniens dans le document de l'Alliance de Damas; les Esséniens disent : "Le vrai Israël, c'est nous, les autres ne sont que des traîtres pervertis, corrompus...etc". C'est donc toujours la même mécanique, mais seulement avec une différence, les Esséniens ne sont pas des antisémites.

 

 

L’INDISPENSABLE CONVERSION

 

Je voudrais essayer d'isoler avec vous, comme dans le fond d'une éprouvette, l'élément spécifique de cet anti-judaïsme.  Osée, Jérémie, Amos, Michée, Malachie, invitent Israël à se convertir, tandis que, lorsque le pagano-chrétien reprend ce discours à son compte, même s'il le respecte dans sa littéralité, il en change complètement l'esprit, l'utilisant pour dire: "Les Juifs sont pécheurs, ce sont les prophètes qui le disent et ils sont bien  placés pour le savoir". Donc, au lieu d'accueillir pour moi la Parole de l'Écriture, la parole prophétique, comme une offre de repentir, parce que c'est à moi que parle Isaïe quand je lis: "Que m'importe tes innombrables sacrifices", eh bien , je dis : "l'invitation au repentir, ce n'est pas pour moi, c'est pour le voisin". Si nous analysons minutieusement le mécanisme qui engendre cette utilisation de l'Écriture et cet antisémitisme chrétien, nous en arrivons à cette conclusion que l'antisémitisme du chrétien, c' est le refus par le chrétien de la Parole que Dieu lui adresse.

 

Dans la tradition chrétienne, le Juif en est venu à personnifier le refus de Jésus, c'est-à-dire le péché. Le Juif, c'est celui qui dit non au Christ, il est donc devenu la figure paradigmatique du péché ou du pécheur. En accusant le Juif, le chrétien crée une distance entre le péché et lui-même. Ce que je voudrais absolument vous faire comprendre, c'est que cela permet au chrétien de pouvoir dire: "Aussi pécheur que je sois, je ne le serai jamais autant que le Juif". Donc le Juif laisse une marge de sécurité qui me permet de me donner bonne conscience en me comparant au péché d'autrui. Alors je n'hésite pas à dire, sans jouer sur les mots, que cette attitude, c'est exactement le refus de l'Evangile. Quand j'entends : "Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle" , je peux de cette façon dire de cela: "Ce n'est pas pour moi, c'est pour l'adresse d'à côté".

 

Je voudrais encore citer quelques textes cette fois contemporains, pas pour le plaisir morbide de feuilleter une littérature que nous ne connaissons que trop, mais pour saisir les mécanismes qui sont en jeu. C'est un exemple de ce qu'écrit un prédicateur d'aujourd'hui, dans un recueil d'homélies qui est donné pour aider les prédicateurs à trouver des idées ! Il s'agit ici d'un commentaire sur l'étoile qui va conduire les mages à Bethléem (je précise que ce livre a été publié en 1977; je m'abstiens d'en donner les références, par charité !). "Cette étoile brille sur tout l'itinéraire de leur foi, sauf à Jérusalem. "(Effectivement quand ils sont arrivés à Jérusalem, l'étoile est tombée "en panne")... "Jérusalem est la seule cité sans étoile; alors que les cités païennes voient au-dessus d'elles briller "l'étoile du matin". Jérusalem a éteint ses étoiles, préférant les ténèbres à la lumière, les vieux parchemins à la Parole devenue chair... Chefs, scribes et prêtres qui auraient dû être les veilleurs de la nuit pour être les premiers à voir se lever l'astre issu de Jacob, se sont endormis sur les rouleaux prophétiques. A force de scruter la lettre, ils ont manqué l'étoile."

J'ai cité plus haut Mat 23 : "Malheur à vous pharisiens hypocrites..." et voilà ce que le même prédicateur trouve à commenter là-dessus: "Pour saisir le réquisitoire de l'Évangile, il faudrait le lire devant le mur des Lamentations ou dans une synagogue de Mea Shearim à Jérusalem: on saisit alors ce qui distingue la justice selon la loi de la justice selon la foi, l'alliance sclérosée de l'alliance nouvelle, le ministère de la lettre du ministère de l'Esprit, le dire du faire, le respect du passé dépassé de l'attention à la vie présente, les hommes tournant le dos aux foules de ceux qui se font tout petits au milieu des foules .A la suite de Jésus, Matthieu refuse dans l'Église un rabbinat chrétien". Et là, j'ai entendu effectivement des pèlerins dire en parlant des juifs qui prient devant le mur : "Ils savent qu'on les regarde" ! Eh bien oui, comment ne sauraient-ils pas qu'il y a des touristes qui se mettent derrière la séparation, et qui les regardent ? Dans le même livre, deuxième édition (1980), ce discours a été renouvelé, et voilà ce que j'y trouve: " Des juifs talmudiques gémissent en se dandinant, ..." , parce qu'évidemment, il faut que tous les termes qui expriment cette expression religieuse soient péjoratifs, puisqu'on part de l'a priori que tout est faux, hypocrite, littéraliste. Donc tout va être interprété, alors qu'on ne sait strictement rien des sentiments de ceux qui sont là et qu'on ne leur a pas parlé. Tout va être interprété en plaquant là dessus, tout un appareil de fantasmes. "Des juifs talmudiques gémissent en se dandinant,  exhalent en ponctuant du poing leur passion religieuse et nationale. Tandis que je regarde les fils des pharisiens devant le mur des pleurs, un mot qui fut cher à Paul VI  (le pauvre, qu'est ce qu'il vient faire là dedans ?)  me revient : "Cohérence" . Jésus,  vivant au milieu de ces pleureurs, a retrouvé le grand souffle des prophètes pour diagnostiquer cette maladie pharisienne, "l'incohérence". ( Qu'est ce qui prouve que les gens qui sont en train de prier sont incohérents, il n'en sait strictement rien !), ...l'incohérence qui se double d'une ridicule vanité: ils disent et ne font pas ( mais, qu'en sait-il ?), ... Ils cherchent à dominer, à parader, à présider, à se donner des titres. Mais, les apostrophes cinglantes de Jésus sont-elles périmées? Le Pharisaïsme n'est-il pas aujourd'hui la tentation permanente de toutes les églises ?"

Le juif ici est considéré comme la personnification, l'incarnation de ce qui est le contraire de l'Évangile. A la fin on lit: "Attention cette tentation-là nous guette aussi. Autrement dit, l'attitude qu'on vient de décrire est spécifiquement juive; prenons garde qu'elle ne devienne accidentellement chrétienne ...  Donc, le Juif, ou le Judaïsme, personnifient ce dont je dois me garder, regardons le Juif pour voir ce que nous ne devons pas être". Finalement on en est exactement au même point que dans le discours de Saint Augustin : "ils sont témoins de leur iniquité".

 

Nous avons tout un répertoire d'antithèses qui fonctionne malheureusement très bien dans la prédication parce que cela donne prise aux "facilités oratoires" disait le Père HRUBY; les ténèbres et la lumière, les parchemins et la parole devenue chair, l'alliance sclérosée et l'alliance nouvelle, le dire et le faire, le passé et le présent, etc... Il est sûr que cela donne prise à une rhétorique facile où l'on va opposer le charnel au spirituel, le particularisme au sens de l'universel, les oeuvres à la foi, la crainte à l'amour, la lettre à l'esprit ...N'est-ce pas là une attitude totalement anti-évangélique parce qu'elle traduit le besoin d'éluder l'appel à la conversion, en disant qu'il y aura toujours près de moi quelqu'un qui sera plus pécheur que moi ? Cette marge de sécurité n'est-elle pas le fondement de ma bonne conscience ? Elle est totalement anti-évangélique, parce qu'elle traduit le refus de l'évangile par le chrétien. D'abord parce que cela est contraire à la charité la plus élémentaire. Quand Jésus me dit en citant le Lévitique: " Aime ton prochain comme toi-même" et que je tiens ce genre de discours, je n'aime pas mon prochain comme moi-même. C'est anti-chrétien d'une façon beaucoup plus sournoise parce que l'antisémitisme a pour effet de conforter la bonne conscience du chrétien, en lui disant: " tu peux te convertir bien sûr, tu peux t'amender, tu peux jeûner, tu peux prier, tout cela te rendra encore plus beau, plus chrétien, mais sache quand même, si cela peut te rassurer, qu'il y a quelqu'un à côté de toi qui sera toujours plus pécheur que toi, c'est l'autre qui a besoin de se convertir". Là où l'Evangile me dit "repentez-vous", l'antisémitisme me donne bonne conscience en disant que mon péché ne sera jamais aussi grave que celui du Juif. Voilà pourquoi je dis que l'antisémitisme chrétien est le symptôme du refus que le pagano-chrétien oppose à l'Évangile.

Je sais que ce que je dis peut paraître paradoxal, mais je crois que l'on peut avoir l'air chrétien, avoir toutes les apparences du chrétien, sans être réellement chrétien, même si on a une liturgie chrétienne, une culture chrétienne, un vocabulaire chrétien, des rites chrétiens, des images chrétiennes accrochées au mur. Charles Péguy disait  qu'il n'y a pas trop de toute une vie pour que l'eau du baptême qui a été versée sur nos têtes, descende jusqu'à nos pieds. Ce qui veut dire que, même si on a son certificat de baptême, on n'est pas forcément évangélisé en profondeur. L'Évangile peut pénétrer une couche plus ou moins superficielle, mais n'imprègne pas forcément tout le terrain, de même que la pluie qui va tomber dans quelques semaines n'imprégnera pas en profondeur toute la terre qui a été durcie par des mois de soleil.

Je crois qu'à l'échelon individuel et à l'échelon collectif, parce que ce que je dis là se manifeste aussi à l'échelon de la société, une société qui a été christianisée, je dis que l'antisémitisme commence là où le terrain n'a  pas été imprégné par l'Évangile. Et donc, ce qui reste d'antisémitisme qui peut-être considérable dans la conscience chrétienne, individuelle ou collective,  marque la limite atteinte par l'évangélisation dans le coeur de chacun et dans une société.

 

En conclusion, il ne s'agit pas seulement de dénoncer l'antisémitisme des autres car, dès ce moment là, on tombe dans le même piège. :"Je te rends grâce Seigneur, de ce que je ne suis pas antisémite.",... Se repentir ne consiste pas à  aller dans une église près du bénitier pour traquer les lapsus antisémites du curé dans son sermon ! Le repentir consiste d'abord et avant tout à essayer de se convertir et d'entendre la Parole du prophète qui me dit: "convertis-toi !", sans regarder si le voisin a plus ou moins besoin que moi de se convertir...

 

 

Père Michel REMAUD

 

 

 

 

L'auteur:

Né le 28 Septembre 1940 à Grosbeuil (Vendée).

Religieux de la Congrégation des Fils de Marie Immaculée (FMI).

Prêtre catholique  (17.07.1966).

 

Fonctions exercées:

1967/1968  Enseignement à l'Ecole de théologie Saint-Sauveur,  Mouilleron-en-Pareds (Vendée).

1970/1973  Enseignement au Grand Séminaire de Bordeaux.

1973/1979  Aumônier des étudiants à Bordeaux.

1974/1994  Participation au Comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme.

1982/1986  Ministère paroissial à Paris.

1982/1986  Responsabilité des relations avec le judaïsme dans le diocèse de Paris.

Depuis 1985  Enseignement au Centre Ratisbonne à Jérusalem.

 

 

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